Cher Éditeur en Méditerranée - Yves Rebouillat

Yves Rebouillat interpelle dans une lettre ouverte les éditions Albiana promotrice de ce Décaméron20/2.0

  

  

Cher Éditeur en Méditerranée,

De retour d’un pays baigné par la Méditerranée, André Gide l’avait délicieusement reconnu : « Choisir m’apparaissait non tant élire, que repousser ce que je n’élisais pas ».

 

J’ai beau me répéter que des gens dignes, heureux, équilibrés, aimants, intellectuels, ouvriers, paysans, cadres, libraires, éditeurs, employés, professeurs, parents, amis… ne se retrouvent pas cette confession de Gide ; qu’ils ont fait des choix dont ils (se) sont satisfaits, qui les ont installés dans le monde, à la ville ou à la campagne, dont les conséquences les ont confirmés dans leur statut de femmes et d’hommes de volonté, dignes et courageux, je ne peux pas m’empêcher de penser que, s’ils ont vraisemblablement réussi, ils ont également, sûrement raté quelque chose.

Pire, ils ont pu connaître des déboires, prendre de mauvaises options, se recroqueviller dans des espaces aux horizons courts, s’auto-flageller, s’effondrer parce qu’ils n’avaient pas anticipé leurs mésaventures. En être conscients et maudire l’instant où ils se sont trompés, fulminer contre des conseillers mal avisés, des prestataires incompétents, regretter les défaillances de leurs relations, agonir d’injures un patron mal embouché, engueuler la terre entière...

Possiblement, ont-ils oublié – refoulé ? – le moment où leur chemin se divisait, où ils auraient pu prendre une autre direction que celle qu’ils ont suivie. Choix pesés, mûris ? Peu importe, ils ignorent ce dont ils se sont privés.

Et on ne revient pas sur ce qui est advenu.

Moi, je ne choisis pas. J’ai peur de me tromper, ou, davantage, de m’appauvrir. Je vis cette disposition personnelle non comme un handicap, mais comme une chance. Une précaution.

Pour être honnête et bien compris, je précise que je ne reste pas inactif, que je me jette à l’eau souvent. Mais le plus tard possible. Ce que j’essaie de bannir, c’est la précipitation. Sans verser dans la procrastination. Je cherche ce point où ce qu’il me faut faire (ou éviter d’engager) s’impose comme une évidence et où, d’une certaine manière, la possibilité du choix a disparu. Ce moment confortable où je ne choisis pas mais j’entreprends. Bien sûr, j’ai dû louper des occasions et des aventures, mais j’ai tout aussi sûrement, évité bien des chausse-trappes.

 

Bref, ton "Fabuleux Chantier Littéraire Commun" m’a happé et ne me lâche plus, il est vaguement très petit cousin d’un autre projet collectif que je mène avec passion et dont je te parlerais si nous en avons l’occasion. Leurs ambitions respectives sont incomparables.

J’ai proposé deux contributions à "Decameron Libero" – tu as publié l’une, l’autre est récente – et ne voulais pas en rester là. J’étais tenté par "Teorema".

Me faudrait-il choisir l’un des quatre thèmes proposés ? Je ne le pourrais pas sans contredire ce que j’écrivais plus haut.

Tu pourrais me rétorquer « traite les quatre sujets ! ».

Les traiter tous, alors que dimanche prochain, à minuit, tu fermes ta boite aux lettres, impossible ! De plus, j’écris lentement et me relis longtemps, corrige, rature, reformule, lis à haute voix, réécris...

Je peux aussi contre-rétorquer : « C’est bien que je m'apprête à faire... ». En évacuant la douloureuse question d’un autre choix : « par lequel commencer ? ». En respectant l’esprit du règlement de l'exercice. Mais en usant d’un subterfuge.

Permets-moi une digression. Elle concerne tes intentions.

De quoi "Teorema", également un film de Pasolini, est-il le nom, sinon celui du film ? Si je me souviens bien, l’auteur (dé)montrait par les images et les dialogues, l’inaptitude d’une famille bourgeoise à remplir son temps de plaisirs, de bonheur... et son naufrage après le départ du trublion qui les a faits se sentir vivants quelques instants.

"Teorema", serait-elle une perspective jouissive et menaçante ? Albiana jouerait-elle le rôle du perturbateur ? La vie devenue si morne pendant ce confinement, faudrait-il l’égayer, la feu-d’artificiser, sous la menace que la sortie se révèle un désenchantement ?

Je voulais te dire aussi, seconde digression, que j’aime bien ton prénom "Albiana" et ton nom "Éditeur en Méditerranée".

"Méditerranée" ce mot qui toujours m’entraîne dans de délicieuses rêveries, ravive les plus doux souvenirs.

À l’opposé de celui de cette île entourée de requins, au milieu de nulle part. Je n’y étais pas venu pour mon plaisir, mais pour satisfaire à des obligations professionnelles.

La chambre que j’occupais donnait sur la mer. Sur l’océan, trop vaste, aux riverains lointains, inconnus dont j’ignorais les vies, les livres, les musiques, les danses, les superstitions, les peurs, les projets, les luttes, les chemins qu’ils arpentaient, les sommets qu’ils gravissaient, les graines qu’ils plantaient, les fleurs qu’ils cueillaient, les animaux qu’ils croisaient, s’ils chassaient, pêchaient, fabriquaient des vins, des alcools voluptueux...

Plus au sud, c’était l’Antarctique, où personne n’habitait. Qui peut, à part les inconscients, les égarés, les fous, les marins et les explorateurs, souhaiter voguer sur "l’Indien", dans les vents tempétueux, assassins, s’égarer dans les tourmentes de glace ? Pour relier les gens et les terres éloignées, l’avion, c’est mieux ! Enfin, contre ces peurs que j’ai.

Ma mer n’est pas celle-ci, qui m’intimide, m’angoisse et m’effraie.

La mienne est européano-africano-moyen-oriento-centrée. Avec au centre – mais un centre subjectif, géographiquement décentré –, une île de beauté où les civilisations ont essaimé, où, de toute éternité (ou presque), je retourne.

Elle est un lac immense qui dit le monde, où s’est élaboré un haut niveau de civilisations, d’où l’on part pour en découvrir d’autres, où l’on arrive pour métisser le tout.

C’est une mer chaleureuse, rassurante qui mène à l’abri de ses criques, de ses petits fjords, de ses ports, qui offre, pour le repos du voyageur, l’ombre et le sable de ses plages.

Au centre d’un continuum, de Gibraltar à Beyrouth, d’Alger à Athènes, de Chypre à La Valette, d’Ajaccio à Alexandrie, de Marseille à Valence. D’une mosaïque de langues et de cultures.

Une mer, pas une mare, la Méditerranée, qui a du caractère, qui peut, d’un coup, se soulever, se mettre en colère et tout envoyer promener.

Une mer du Sud, d’un Sud relatif, partagé par tous les riverains, y compris ceux qui la voient au Nord ou de côté et avec lesquels tous font Sud. Sous un climat exceptionnel, avec des saisons marquées et une végétation qui embaume toujours.

Avec ce genre de considérations, Albiana à qui j’écris, tu comprendras pourquoi, cette île, je la porte en moi où que j’aille et que, loin d’elle en ces temps troublés, ma tristesse est grande de la savoir, comme le reste du monde, meurtrie par cette "saloperie" de coronavirus.

Mais, je t’embête avec tout ce verbiage. Je voulais juste faire une tentative d’aligner quelques phrases qui pussent se ranger sous les quatre thèmes réunis de "Teorema" et t’écrire une lettre qui évoque la mer et l’éternel retour en cette île que je porte en moi.

Merci pour la redécouverte de Boccace le Toscan, frère lointain et inspirateur de récits, pour la mise à disposition de moyens considérables afin que ce jeu littéraire et populaire, passionnant et élégant nous offre des occasions de belles échappées, fasse entrer du bonheur dans la maison. Merci enfin pour la façon très respectueuse dont tu as conduit cette entreprise.

Bon courage pour la suite.

Bien à toi.

Yves Rebouillat

  

  

Pour lire autre texte de l'auteur : Un Sosie à Zo(n)za ou "La jeune femme endormie"

  

  

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