Un Sosie à Zo(n)za ou La jeune femme endormie - Yves Rebouillat

Nous voici en Corse à l’heure du retour sur soi : une curieuse histoire de  femme, de désir et d’histoire de l’art.

  

Un Sosie à Zo(n)za ou La jeune femme endormie

 

Au tout début du mois d’avril 2020, l'épidémie de Covid-19 était devenue, à peu de chose près, l'unique sujet traité par les journaux radiophoniques et télévisés du service public. Ne voulant pas basculer sur les chaînes privées aux émissions mitées par de virales publicités, je les fis toutes taire. Sauf "France Info", pendant quelques minutes en soirée. Je voulais aussi être informé tout en me tenant à l’écart des logorrhées contradictoires, expertes un jour, faussement scientifiques le lendemain et sourd aux propos des donneurs de leçons de tout acabit, ignares ou surinformés, visionnaires intelligents mais bavards, catastrophistes, collapsologues, naïfs, optimistes déraisonnables,...

Non pas qu'écouter moins ferait disparaître un peu du malheur du monde et s'éloigner mes craintes de voir la maladie frapper mes proches ou m'atteindre, mais je voulais penser à d'autres sujets.

Mon empathie à l’égard des malades, mon admiration pour leurs soignants et ceux qui maintenaient en vie le Pays (et la planète) étaient sincères. Mais ma vie s’obstinait, imposait son ordre du jour.

Il me fallait encore envisager toutes les conséquences possibles du choix d'un nouveau lieu où il ferait mieux vivre. D'un endroit permettant à ma compagne de prodiguer plus facilement ses soins et son attention aux derniers membres de sa famille, où nous pourrions continuer confortablement l'exercice de nos activités, libres de sujétion à des tiers.

Nous étions privés depuis trop longtemps de mer et de montagne au quotidien, nous voulions quitter le plateau cordais et ses champs secs sans insectes, ses vins de Gaillac confinés dans la médiocrité, ce faux midi qui prend parfois des allures de bocage normand, nous éloigner de cette douzaine de jolis villages tarnais cent fois visités avec de moins en moins de plaisir, de ces contreforts montagneux ne protégeant pas du froid venu du nord mais faisant barrage aux influences méditerranéennes.

Nous avions quitté Paris pour nous installer dans ce midi-là de la France, où je me rappelais avoir ramené, dans deux cartons restés fermés, des morceaux de ma vie dont le souvenir m'était inconfortable.

Des manuscrits.

Me retrouvant à ce moment-là seul, les redécouvrir, les trier, les jeter, sauver ceux qui le méritaient… Tout cela devait également contribuer à occuper mon confinement.

-I-

Il y a longtemps, j'écrivais.

Une façon de meubler les longs trajets quotidiens effectués en train jusqu'au bureau. Les soirées passées seul, les dimanches pluvieux, pour éviter de regarder dehors, échapper à la grisaille et à la tristesse, les matinées commencées trop tôt ou les nuits trop vite interrompues. Il m'arrivait, en semaine, de quitter la rame d'un métro dont les vibrations m'empêchaient d'écrire quand l'inspiration frappait à la porte, et de m’asseoir dans une station, sur un siège inconfortable mais immobile. Jamais très longtemps, seulement le temps d’en finir avec une idée, l’obsession de consigner.

Des échappées solitaires… peuplées de personnages faits de tout : rencontres lumineuses, inquiétantes, amours, visions, frustrations, envies, entr'aperçus, admirations, désillusions, regrets, fantasmes, images de campagnes de France, de Toscane, de cités, Paris, Berlin, Rome, Athènes, Barcelone, Ajaccio,…

Pas de quoi fabriquer des livres à grand succès ou qui seraient lus dans les écoles. Mais des textes travaillés avec sérieux et qui pourraient avoir leur place au milieu de possibles romans lus.

Je n'ai jamais oublié le plaisir pris pendant ces moments, portant à mes lèvres, de temps en temps, le verre de vin rouge – un Saparale, souvent – patientant sur le bureau. Loin de la bouteille pour échapper aux tentations dangereuses. Écrivain raté à la rigueur, alcoolique de surcroît, non. Il fallait éviter le cliché et garder de la lucidité.

En remplissant des pages de mots, j’ai connu des emballements, des moments d’halluciné. Des emportements de l'imagination couplés avec le mouvement fébrile des doigts courant sur les touches du clavier de l'ordinateur ou du Black-Berry. Un phénomène étranger au vin corse, acheté "à la propriété" – ma toquade du moment – et aux trépidations des wagons.

Un peu comme si regardant un film, je le racontais, j’en décrivais les scènes. L’auteur des pages virtuelles étant un autre. Il me fallait tout transcrire, vite, avec la peur qu’une séquence, un propos, des images m'échappassent et qu'à tout jamais fuissent la vision et l'inspiration.

Avec appréhension, le 6 avril 2020, je me décidai à ouvrir ces cartons (à vins de l’Hérault, d’appellation “Pic Saint-Loup”, une autre fantaisie) fermés depuis plus de dix ans, et y retrouvai manuscrits et bouts de livres à construire, à inventer. Je n’étais pas convaincu que le vieillissement leur fût favorable.

Multiples retrouvailles.

D’exemplaires refusés d'un roman et des fragments, des éclats d'écrits à caser dans deux contes cohérents, des récits séduisants. Dans le contexte de l'époque et de la mort du rêve de toujours de devenir écrivain. Et de celle bien plus considérable et retentissante de mes parents. De moi-même (pas la mort, les retrouvailles) donc.

Retour sur le passé.

Six grands éditeurs de Saint-Germain venaient de refuser mon premier projet de livre.

Juste avant un premier "faire-part", suivi de onze autres, mes ambitions étaient grandes. Je pensais avoir encore la matière pour deux  aventures. Synopsis, dialogues, compte-rendus d'introspection, descriptions nombreuses, y compris de scènes érotiques, des portraits de personnages positifs et de triste sires, femmes comprises, des caricatures de collègues que je n'aimais pas… Après avoir écrit des centaines de pages, j'étais confiant, ce thésaurus ne serait pas perdu.

J'avais fait preuve d'une bien grande prétention. Je pris mal ce rejet, non qu'il m'apparût comme une injustice ou une négligence de Seigneurs commises à mon endroit, mais comme la conséquence fatale d'un péché d'orgueil. Plus question d'écrire après cela. Hormis des rapports et des études dans un cadre professionnel.

J'enfermai les exemplaires retournés dans leurs tombeaux de carton, ainsi que les deux ébauches et m'interdis le ridicule d’insister auprès d'autres maisons, moins prestigieuses mais sans doute tout aussi exigeantes.

-II-

Au vingtième jour de confinement, j'ouvris le premier carton.

Douze exemplaires de mon premier projet "Anne et Max", une sorte de "road movie" littéraire et amoureux à l’improbable itinéraire, Paris-Florence-Vientiane-Nouakchott-Venise, récit des tribulations d’une douzaine de personnages considérables, banquière allemande, aventuriers et professeurs italiens, militants de cause humanitaire, écrivain français, infirmière, bricoleur génial, chef de guerre sahraoui et guerrière somptueuse, ancien militant maoïste, mécanicien hors pair.

Douze lettres-type d’accompagnement comportant parfois un conseil faussement personnalisé.

Je retirai les serpentins qui liaient les pages de chaque exemplaire. Remis les feuilles mortes dans leur boite, dans l’attente du meilleur moment – je n’allais pas, en plus, polluer mes voisins – pour activer l’incinérateur de jardin.

La deuxième tombe renfermait des débuts d'histoires. Et plusieurs textes de deux à dix pages, comme les morceaux brisés de mon enthousiasme de naguère. De mon inspiration désordonnée, mal employée, inaboutie.

N'ayant pas eu la force d'âme de persister, de relier les narrations entre elles dans des récits bien construits, ébauches confidentielles de romans protégées forcément de la sanction du refus, je pouvais en entreprendre la lecture sans la crainte de revivre mon échec.

Je me saisis d'une petite liasse de feuillets et me mis à les lire.

-III-

Le récit se déroule en octobre 2006

… j'étais plein de convictions fermes ou vacillantes, de souvenirs, les meilleurs et de pires, en quête des mêmes plaisirs qu'autrefois, quand je fis la connaissance d'une femme qui allait bouleverser ma vie et mettre fin à son cours habituel.

De sa chevelure savamment ébouriffée jusqu'aux ongles des doigts de ses pieds, elle était sublime au point qu'on pût différer la satisfaction du désir de sa chair et lui substituer naturellement la contemplation.

Ses propos étaient empreints d'une érudition discrète et ses raisonnements faisaient la part de ses convictions et de ses hésitations. Elle savait dire "je ne sais pas".

Elle aimait le Jazz, le cinéma, la littérature et la peinture. J'ai pris place dans cette énumération incomplète qui ne lui rend pas justice.

Elle m'entraînait dans des expositions où, seul, je n'aurais jamais eu l'idée ni l'envie de me rendre.

Elle aurait voulu ne jamais quitter la Corse du sud – sauf à l'occasion de voyages choisis – où sa mère et sa sœur cadette vivaient encore et, près d’elles, des cousins-cousines, des amis de jeunesse. Comme nombre de ses concitoyens, elle avait dû poursuivre ses études et chercher un emploi sur le continent.

Elle avait trente ans – moi aussi – quand je la rencontrai, ou, plus exactement, surpris à Orsay.

À la moindre occasion – une rencontre, un incident, la fermeture d'un livre, la dernière image d'un film… – j'inventai toutes sortes de suites, de fables, souvent dans le déni de réalité, l'optimisme enfantin et béat, l'imagination délirante.

Incorrigible, je me fis le pari que Louise – que je ne connaissais pas encore et dont j'appris rapidement le prénom – partageait avec moi des représentions, des orientations, des envies et aurait bientôt les mêmes projets. J’étais cependant averti qu’aux jeux de hasard, la chance ne me souriait pas.

Je la vis une première fois, son regard posé sur un tableau de Renoir. Elle variait les angles de son examen, reculant, faisant un pas de côté, puis un autre, se rapprochant, inclinant la tête. Je repérai la toile, avant de remarquer sa présence.

-IV-

Le nouvel Orsay allait fêter son vingtième anniversaire avec la présentation exceptionnelle d'œuvres venues de collections privées et de musées du monde. Mon désœuvrement provisoire trouva là son exutoire.

Par une belle journée de début d’automne je me rendis dans l'ancienne gare, à l'architecture intérieure un peu loufoque, promise à la démolition puis dédiée à l'art du dix neuvième siècle finissant et du vingtième naissant. Peu de visiteurs arpentaient le hall conçu pour d'agréables déambulations. Je m'étais rendu rue de Lille de bonne heure, un jeudi, pour éviter les cohues des autres jours, les nombreux curieux pressés d'actualiser leur culture artistique et bagage mondain et les consommateurs insatiables de tout.

Je parcourais à un rythme rapide les pièces garnies de jolies toiles, comme je le fais d'habitude dans les établissements que je connais mal, pour sélectionner les tableaux que je reviendrai voir plus longuement en entamant la deuxième partie, la plus longue, de ma visite.

La juxtaposition de toiles de nombreux maîtres d'une même école favorisait les comparaisons et évidemment la glose. Il était légitime d'éprouver des préférences. Le public exerçait ses talents critiques incertains avec mesure ; nous étions entre gens d'à peu près bonne compagnie.

Une heure après quelques haltes devant Pissarro, Manet et Sisley, je décidai de revenir regarder avec soin les toiles d'Auguste Renoir. Il y avait là une cinquantaine d'œuvres prêtées ou appartenant à l'établissement public.

Je ne suis pas très instruit de peinture ni d’histoire de l’art et me risque rarement au commentaire, me contentant de regarder et de me laisser gagner – ou non – par l'émotion. Les peintres manifestent certainement une volonté  de raconter, de rendre compte, de provoquer parfois, et peut-être leur arrive-t-il de prendre avec amusement les considérations pseudo-savantes formulées à propos de leurs œuvres. Je détesterais, être pris en défaut par ces maîtres, même virtuellement.

Je m'arrêtais devant un portrait de femme assise. Il avait, une petite heure plus tôt, accroché mon regard. Était-ce en raison d’un biais patriotique d’interprétation des trois couleurs dont la toile était peinte ou de la sensualité qui s’en dégageait et que je perçus immédiatement ?

-V-

Une jolie jeune femme y était représentée, assise de biais sur un fauteuil-crapaud bourgeois, rouge.

Sa poitrine était revêtue d'une sorte de caraco fait de très peu d'étoffe, blanc, froufroutant, largement échancré entre deux bretelles dont l'une retombait mollement à mi-bras. L'endormissement du sujet – ou la simulation du sommeil, j'avais la fâcheuse tendance à occulter qu'il s'agissait d'une pose devant l'artiste –  et le dévoilement partiel du buste donnaient au tableau une orientation érotique éloquente. Renforcée par une ambiance de sieste au cœur de l'été émanant de la scène.

Je notai, à l'opposé de la nudité des épaules et de la dissimulation minimaliste des seins, la déconcertante tenue couvrant le reste du corps. Une ample jupe aux tons bleus descendait bien au-dessous des genoux que la femme tenait un peu écartés. Les formes qu'elle voilait donnaient lieu à toutes mes spéculations. Une chatte, la tête dressée, gardienne vigilante, faisait semblant de dormir, lovée entre les cuisses de sa maîtresse et son bas-ventre.

Des bas bicolores grotesques et des pantoufles de ferme, achevaient de masquer les dernières chairs en dessous du buste.

La tête reposait sur le dossier du fauteuil. Elle était couverte d'un chapeau surmonté d'un bouquet dont les fleurs tombaient lascivement, à deux doigts de lécher la soie rosée du cou.

Sa beauté était absolue et entrait dans les canons fantasmés de la “femme de mes rêves”. Visage arrondi, encadré par des cheveux courts, lèvres marquées, nez court un soupçon retroussé, oreilles proportionnées, aux dessins sans défaut. Des formes communes aux femmes idéalisées vers lesquelles mes penchants m'avaient, de façon très lacunaire, conduit.

Le maintien du modèle suggérait une contestation, une forme de désordre, d’abandon, bien dans la connotation sexuelle évoquée.

Il suffisait de presque rien, que la pression du bras dont la main encerclait un membre de l'animal se relâchât, pour que le chemisier descendît sur le ventre en libérant les seins que rien d'autre ne camouflait et auxquels je donnais les formes que me suggérait mon désir.

Quand je réduisais le faisceau de mon regard et le fixais sur son buste découvert, la femme était nue.

La lumière balayait, de manière non équivoque, une épaule, la poitrine, le ventre, les cuisses et les genoux. Je n'avais alors jamais rien lu où il fut question de cette huile, mais j'acquis la conviction que le peintre avait illustré, avec une calme véhémence, le thème de la séduction passive et convoqué le désir au spectacle de son art.

Une main se relâchait, dont les longs doigts attendaient la fin du repos.

Ses lèvres épaisses, à peine disjointes, troublantes, laissaient entrevoir deux incisives blanches. Une entrouverture qui donnait vie à la jeune femme immobile dont je croyais entendre les soupirs.

Elle ne souriait pas comme je l'avais cru d'abord. Était-elle seulement détendue ? Dormait-elle vraiment ? Je n'étais plus du tout certain qu'elle était, à cet instant, consciente de son pouvoir d'attraction sur les hommes.

Ses pantoufles m'avaient, dans un premier temps, fait sourire, tant elles lui donnaient un air pataud ou enfantin. Elle n'avait besoin d'aucune sophistication pour plaire. Ses charentaises ne la transcendaient pas, elles ajoutaient à sa jolie personne de l’authenticité et un soupçon de naïveté.

Elle gardait pour l'éternité les paupières baissées. La considérant, dans un trouble, comme un personnage vivant, j'avais du mal à admettre ce caractère définitif, ou qu'elle posât pour Renoir, mais dans un songe éphémère, j'en tirais mentalement profit, estimant qu'elle m'accordait, le loisir d'un regard insistant et de la contemplation. Je ne m'en privais pas.

Je me sentais cruellement lésé. Un institut américain du Massachusetts, perdu dans un endroit éloigné de Paris et même de Boston, abritait, en propriétaire, la représentation plus que centenaire et réussie de la beauté, de la jeunesse et du désir. Pour la revoir, après la fin prochaine de l'exposition, il me faudrait franchir l'Atlantique ou de frustrantes reproductions.

Je contemplais de haut en bas et de gauche à droite, attisant à chaque balayage, ma flamme pour le personnage. L'examen était désordonné, je perdais la tête.

J'admettais, pour moi seul, combien une œuvre d'art pouvait faire fantasmer. Je chérissais littéralement la toile et éprouvais pour Renoir, de la reconnaissance.

Mon examen était devenu immersion pendant un temps où plus rien n'existait, sauf la “Jeune fille endormie” et moi.

Je repris, petit à petit, pied dans le monde réel où mon regard fut attiré par le profil d'un visage de femme, non pas familier, mais vaguement connu.

Après un temps d’une observation appuyée, je me rendis à une troublante évidence.

-VI-

Je regardai la toile puis cette femme, puis celle-ci fixant la toile. Et trouvai, entre les traits de son visage et la représentation, une surprenante ressemblance.

Je craignis d'engager la conversation et de passer pour un vulgaire dragueur de galeries. Alors je l'observai à la dérobée.

Je mis du temps à faire acte de courage.

Je décidai de l'attendre, plus loin, en faisant mine de m'intéresser aux "Raboteurs de parquet” de Gustave Caillebotte. J'estimais élevée la probabilité de la voir s'arrêter à mes côtés. La toile était célèbre, belle, très réaliste et provoquait en permanence un petit attroupement.

Mon stratagème échoua. Elle nous évita, le regroupement, le tableau et moi.

Pas question de renoncer. Ce n’était pas un jeu mais une soif éperdue. Cette femme m'enflammait et je ne concevais pas vivre avec la certitude que j'étais passé, en 2006, à côté de l'essentiel, en parfait couard. Je me mis à traînasser, la dépassai tandis qu'elle regardait, immobile, une œuvre de Sisley. Je pestais de m'être arrêté trop tôt et d'avoir porté mon choix sur cette toile de Caillebotte. La classe ouvrière au turbin n'était, hélas, pas sa tasse de thé.

J'allais abandonner, mais avec le sentiment que ce repli serait une erreur. Plus que tout, j'avais peur d'encombrer, d'imposer ma présence. Je ne voulais être un intrus pour personne. Mon expérience des femmes ne me servait à rien ; je restais penaud tout comme l’adolescent tombant amoureux de sa professeure d'anglais au moment où celle-ci entrait en classe, trop légèrement vêtue, un matin chaud de printemps.

Je craignais que mon inclination enfiévrée pour cette femme me fît ignorer les signes d'impatience ou de rejet qu'elle aurait pu manifester. Finalement, je la laissai là, refrénant mon envie d'entrer en contact.

Je progressais dans la galerie, peu attentif à l'art, moins à la recherche d'une habile tactique qu'en proie à la rêverie. Je l'imaginais croisant ma route et mon regard, me heurtant, rougissant en s'excusant. Pour m'éviter le ridicule d'une cour mal conduite à l'issue défavorable, je souhaitais qu'elle fît elle-même les premiers pas. Aussi loin qu'il me souvienne, de mon adolescence jusqu’à l'âge mûr, mes premières approches n'ont jamais été naturelles. Soit je m'enhardissais et tentais l'aventure de façon très volontariste. Je pouvais réussir avec bonheur, rarement, ou échouer sans drame. Soit je n'arrivais pas à me jeter à l'eau. Les femmes m'intimidaient. Je trouvais mes entreprises prétentieuses, mes stratagèmes honteux. Alors, après avoir renoncé, je ressassais. Avais-je eu tort de reculer ? Avais-je évité la catastrophe annoncée ou raté une opportunité ?

La peur de l'échec m'était insupportable.

Je mis fin à cette traque foutraque, ce cache-cache sans panache et m’enfuis comme éconduit, chez moi, en émoi.

- VII -

Je revins tous les jours aux mêmes heures, dans la même salle et me plantai invariablement devant la toile de Renoir. Les architectes avaient bien fait les choses, des sièges presque confortables accueillaient les amateurs, leur ménageant des possibilités de pauses. J'y stationnais longtemps.

Au septième jour, je l'aperçus. Il était tôt, onze heures. Je me levai et pris la bonne posture trois mètres devant le portrait. Fis mine de reprendre l'examen de la “Jeune fille endormie”.

J'élargissais autant que je le pouvais, mon champ de vision de manière à repérer tout déplacement de la femme que j'avais si longtemps espéré revoir. Je m'apprêtais à comparer la première à la deuxième et à tenter d'entrer en contact avec la seconde.

Je ressentais un grand désarroi. Jamais je n'avais éprouvé une telle attirance, cette femme subvertissait toutes mes expériences de la beauté, de la grâce, du "mystère féminin". Il me fallait prendre un risque. Le pari était insensé.

Enfin, je me décidai.

- Pardon de vous importuner, je vous observe depuis un petit moment...

- Depuis une bonne heure… et une semaine…

La honte à nouveau. Je passais de l'espoir à l'humiliation. Je tentais d'éluder.

- Vous avez remarqué ! Je suis désolé. Cette femme me fascine.

Je désignais d'un geste celle dont il s'agissait.

- On dirait bien.

- Je découvre sans cesse des détails qui m'avaient échappé

- Pourtant ce n'est pas un triptyque de Jérôme Bosch, il n'y a pas cent personnages ni mille détails

Elle appuyait où j'avais mal.

- Cette toile me possède.

- La toile ou la femme de la toile ?

- Les deux !

- Vous venez donc ici pour elles, au pluriel, tous les jours ?

- Depuis quelque temps, oui.

- Vous n'allez pas la voler ?

- Non, bien sûr. Mais il y a autre chose…

- Oui..?

- Vous ressemblez au personnage

- Nous y voilà !

- Que voulez-vous dire ?

- Difficile d'échapper à votre… Je cherche le mot…. Filature, non ?

- Ne vous fâchez pas ! Je peux bien avouer. Si je viens ici passer quelques heures, en compagnie de cette jeune fille, c’est dans l’espoir insensé de vous y rencontrer vraiment.

- Je vous ai remarqué un jeudi. Vous étiez totalement captivé par la toile, comme hypnotisé.

- Oui, cette femme me fascine et je vous trouve une ressemblance avec elle. Ce qui explique mon insistance à vous rencontrer. Je suis confus et honteux. Je vous ai d'abord vue regardant ce Renoir. J'ai voulu en savoir plus sur cette énigmatique similitude. J'ai longtemps hésité avant de vous aborder.

- Je peux vous répondre. Il y a sans doute une ressemblance. La femme qui a posé pour ce tableau en 1880, est l’une de mes aïeules maternelles. De cela, ma famille est sûre depuis longtemps. Je cherche à le revoir quand je le peux, au gré de mes voyages et des siens. Le modèle est une jeune femme, mon arrière-arrière-arrière-grand-mère, qui après avoir fui son village puis son île, devint fleuriste à Montmartre.

- Quel village ?

- Saint Lucie de Tallano, en Corse du Sud. J'ajoute que les mauvaises langues ont jadis reproché, bien à tort, à cette jeune femme de faire preuve de peu de vertu. Ma famille dénonce cette rumeur malveillante qui s’est enquillée dans un bout d’histoire de l’art.

- Je connais bien la région et me méfie, en général, de toutes les réputations.

- Bien...

- Heu... vous avouer que vous me plaisez serait-il suicidaire ?

- Non, parce que j'avais aujourd’hui une nouvelle raison de venir saluer mon aïeule.

- Acceptez-vous de prendre un verre.

- Maintenant ?

- Au fait, je m'appelle Benjamin.

- Moi, Louise.

Un coup d’œil à ma montre

- Déjeunons, il est midi passé !

Son téléphone nous interrompit. Il lui fallait se rendre d'urgence en Corse où sa mère venait de faire une mauvaise chute.

Nous nous séparâmes. Je n’eus pas le temps de lui demander comment la joindre ultérieurement. Ma déveine ne me quittait pas. La déroute était totale.

- VIII -

J'étais abattu.

Attendre Louise encore à Orsay, des semaines durant ou plus encore, était une stratégie possible mais dont le triomphe paraissait mal assuré, ou envisageable à très long terme.

Octobre et le temps passeraient. Je me remettrai à écrire. J'imaginerai une suite romanesque à mon aventure avortée.

Je souffrais d’un sentiment de perte, de gâchis. À l’amorce d’un tournant décisif, j’avais été jeté au fond du fossé.

Je pensais à Louise.

Lors d'une insomnie dans la nuit qui suivit notre soudaine séparation, me revint à la conscience que sa bien jolie ancêtre avait quitté Sainte-Lucie en Corse – certes, un siècle et quelques plus tôt –  qu'il était donc probable qu'une maison de famille abritant sa mère qui venait de se blesser y tînt encore debout. Et que, sauf à errer dans Sainte-Lucie, je n'avais pas la moindre chance de rencontrer à nouveau Louise. Sauf encore à ne plus quitter la toile de Renoir pendant un temps excessivement long et où qu’elle se trouvera.

Il me fallut quarante huit heures pour descendre à Marseille, embarquer sur le Kallisté affrété par La Méridionale et réserver un studio à Propriano.

Je connaissais bien cette petite ville balnéaire, camp de base d'où je partirai à la recherche du sosie de la "Jeune fille endormie".

-IX-

Propriano en finissait avec l'été qui traînait. Il y faisait encore beau : ciel bleu sans nuages sauf sur les montagnes proches et températures élevées. Des restaurants, des boutiques commençaient à fermer.

L'avenue Napoléon III charriait encore en cette fin de matinée, un flux non négligeable de potentiels clients pour dernières dépenses avant retour. Dans le port de plaisance, le vent faisait siffler et claquer des cordes lâches, des voiles imparfaitement repliées et des fanions multicolores ; des éléments de quincailleries cognaient aux mats des bateaux qui dansaient lentement sur l’eau.

Je n'étais pas en vacances. La légèreté, l’excitation, l'envie de mer et de sable, de jeux et de musiques des rues, de randonnées dans le maquis, enveloppé de ses fragrances, ne m’habitaient pas. Mais les souvenirs se bousculaient.

Ce soir, j’irai dîner chez Don Jean à Olmeto. On se fera la bise, on échangera trois mots et je me régalerais sans joie d'une viande exceptionnelle ou de calamars irréprochables. "DJ" rejoindra, imperturbable, son grill forgé à sa démesure, sur lequel, Vulcain du Valinco, dieu de la grillade, il reprendra son art harassant. La "Mama", sentinelle vigilante sera là et m’exposera en deux phrases, un bilan très incomplet de son été. Juste de quoi maintenir le lien.

J’avais immédiatement aimé Olmeto, ce balcon surplombant Propriano et qui s’accroche, coûte que coûte, à sa montagne. Dont les ruelles étroites aux innombrables escaliers, protègent de l’invasion des automobiles dont les conducteurs râlent en attendant, sur la grand-route qui déchire le village, que l’unique mais spectaculaire feu tricolore, passe au vert.

Ce lieu, j’aurais voulu le partager avec Louise. Et, plus loin, Serra di Ferro où j’avais passé de bons moments, la nuit, sous les étoiles et le très vieil olivier de la terrasse du "Saint Vincent" où nous aurions pu bavarder tranquillement. Un beau village de pierres et de fleurs, dominant, depuis les premières élévations montagneuses, l'entier golf de Valinco. Où les vents font, à la belle saison, doucettement ployer les branches des lauriers chargées de lourdes grappes fleuries, roses, rouges et blanches et apportent la fraîcheur que les corps saturés du soleil de l'après midi, réclament.

Mais pour l’heure, mon seul objectif était de passer Sainte-Lucie de Tallano au peigne fin.

Depuis Olmiccia jusqu'à Zoza en passant, en contrebas, par Poggio di Tallà, puis Altagène.

En d’autres circonstances j’aurais été très heureux de remettre pieds dans l’Alta Rocca, où j’avais fais tant de découvertes et parcouru tant de sentiers. Mais il fallait que je me tienne à mon projet, ce qui n’était pas difficile tant mon obsession de Louise était forte. Pas de balades autour des aiguilles de Bavella, pas de nouvelle visite de cet extraordinaire petit musée de la résistance antifasciste.

En faisant des allers et retours, du monastère Saint-François jusqu'à la chapelle Saint-Jean-Baptiste. En passant par toutes les routes, les rues, les chemins, les commerces de tout. Pharmacie, boulangerie, station d’essence, restaurants, épicerie... Je rôderai partout à la ronde. J’oserai m'adresser aux plus célèbres oléiculteurs pour évoquer la belle "enfant du pays'' rencontrée à Paris, envolée pour l’Alta Rocca et, poursuivrais, si j'y étais encouragé, avec deux ou trois questions. Mais je n’y croyais pas trop.

Au début, je n'y passais que les matinées - les premières heures de la journée sont propices aux courses alimentaires des résidents -, réservant les après-midi aux visites dans le large périmètre autour de Propriano. J’avais également le souci de rester discret

J’essayais de me distraire, de reprendre mon souffle à Sartène dont j’avais aimé les échoppes des artisans des métiers de bouche, des artistes de la fabrication d'objets. Les établissements des cafetiers, des restaurateurs. Les odeurs. Le fabriquant-vendeur des parfums et des huiles tirés des plantes du maquis. Le petit marché de producteurs sur la grand-place, siège ostensible de quatre grandes forces qui ont façonné les mémoires de la ville. Religieuse qui rassure (l'église), civile qui régule (la mairie), guerrière qui massacre (le monument, menhir moderne, gravé de la trop longue liste des jeunes hommes envoyés à la mort), festive qui rend libre ou donne l'illusion de l'être (les petits fanions multicolores délimitant un espace de célébration). J’avais compris un peu de l’âme corse ici, lors de concerts de polyphonie, en lisant affichettes et appels à défendre la culture et l’histoire du pays. En échangeant avec des Sartenais. En écoutant le chant de leur langue quand elle n’est que parlée.

Je finis par renoncer à mes après-midi de redécouvertes et restais des heures dans le village, souvent assis en terrasse du café de la place, ou sur les marches du monument aux morts.

Au, cinquième jour d’attente assidue de quelqu'un qui ne viendrait sûrement pas, je fixai une limite. Il me fallait acheter un billet de retour et quitter l’île sous quarante huit heures. Je craignais de me clochardiser à Sainte-Lucie où je commençais à percevoir de l’inquiétude autour de moi et peut-être un commencement d'hostilité.

J’avais approché pour les questionner – à propos d’une famille comptant une aïeule exilée sur le continent vers la fin du XIXe siècle, une vieille dame récemment blessée, dont une fille vivait alentour et l’autre, se prénommant Louise, probablement installée en région parisienne – deux grandes figures de la renaissance de la culture de l’olivier dans la petite région, un prêtre, un restaurateur, un "enfant" de chœur, les membres d’un petit groupe d’anciens et d’anciennes assis devant un pas de porte, deux propriétaires ou gestionnaires de gîtes, le couple de pharmaciens, et la femme qui officiait en terrasse du café dont je devenais coutumier.

A chaque fois, j’eus le sentiment désagréable de créer de l’embarras. On ne voyait pas de qui je parlais, on ne connaissait pas de jeune femme vivant à Paris, ayant eu une aïeule qui fut modèle d’un grand peintre, que cela devait être une rumeur pour touristes...

Si le silence n’était pas une posture générale et de principe affichée devant les curieux, je pressentais qu’un drame s’était joué cent trente ans plus tôt qui valut à "la jeune fille endormie", condamnation morale par la communauté villageoise et l’exil à Paris. Un épisode qui souillait encore la famille et justifiait que l’on n’en parlât jamais. En tout cas, le sujet, qu’une sorte d’omerta entourait, semblait embarrassant.

Dans un autre contexte, j’aurais sans doute brodé. Tenté d’écrire une histoire, un drame, faisant pièce à "Colomba", la nouvelle de Mérimée. Une affaire moins tragique, sans vengeance ni cadavres, mais non dépourvue de cruauté.

J’apprendrai qu’ici, il n’y eut point de crime initial ni de vendetta familiale, et qu’une mise à l’abri fut d’urgence décrétée et conduite à bien, un long mais provisoire bannissement.

Il me restait encore un peu d’intelligence pour ne plus m’adresser à d’autres Tallanais. Enquêteur privé, policier en civil, vengeur masqué, amant abandonné, dément sans soins, je ne voulais être suspect de rien de la sorte. Et les Corses qui protégeaient les leurs avaient sans doute raison de rester muets. J’arrêtais mes affabulations, n’insistai plus et me le tînt pour dit : chut !

La honte m’envahissait petit à petit. Je prenais la mesure du caractère vain et stupide de mon entêtement. Il fallait que je revienne à la raison. À la maison.

Je ne reverrai plus jamais Louise.

Le bateau de retour partirait dans la soirée du 30 octobre.

Le 29 au matin, alors que je buvais mon deuxième café sur la place de l’orme. Je crus la voir sortant de l’église. Un miracle ? Un mirage ? Il me sembla qu’elle m’aperçut à son tour.

Entre nous deux, à Paris, il ne s'était rien passé, sauf cette "surveillance-poursuite" de ma part et les quelques propos échangés.

Qui auraient pu être suivis, ce matin, d'une lente reconnexion, d'échanges d'autres mots.

Rien de cela n'arriva. Ce n’était pas elle.

J’étais victime d’une hallucination. Je commençais à craindre pour ma santé mentale.

J’étais épuisé et avais probablement perdu au moins sept kilos. L’espérance avec.

-X-

Je rendis le studio, ménage fait, le tout en bon ordre. Je tenterai, à Paris, de faire mon ménage intérieur et de procéder, autant qu’il me sera possible à la remise en ordre de ma vie.

Je passais du temps sur les ponts extérieurs du navire, au bar, au self, dans les coursives. Espérant avec déraison, sa présence. Elle devait aussi rentrer chez elle. Peut-être en Île de France. Ou ailleurs. Je ne savais à peu près rien d’elle.

La nuit fut pénible. Mer d’huile, mais forte houle dans ma tête et dans mon cœur. Je dormais par courtes séquences suivies de longs réveils.

Le beau temps allait bien à Marseille.

Le Kalliste était entré dans son bassin de mouillage et manœuvrait en vue de son amarrage imminent. Les passagers attendaient tranquillement dans le salon d’accueil, l’ouverture de l’accès aux escaliers menant directement au quai et aux garages où les automobiles attendaient.

Des enfant chahutaient, se chamaillaient, des jeunes gens les traits tirés par l’absence de sommeil, sac à dos à leur pieds, pouvaient rêver de retours moins calamiteux, de nuits plus confortables. Les anciens semblaient en pleine forme.

Je les regardais, machinalement, tous, tour à tour. Imaginant quels furent leurs aventures corses et ce qu’ils feraient, rentrés chez eux. Mon cœur n’y était pas. Passer à autre chose me paraissait hors de portée.

Je faisais sans doute ahuri, inquiétant, déplacé, en mauvais état...

À mes côtés, en retrait, une femme dont je devinais la présence au parfum qui émanait d’elle. Une eau de toilette florale, légère, gaie comme un retour de printemps, peut-être de chez Kenzo. J’imaginais ses traits, je n’osais pas la regarder. Elle était trop proche. J’avais des habitudes de contournement. Il me fallait du recul. Les face-à-face impromptus me mettent mal à l’aise.

Mon inconfort ne dura pas.

- Benjamin ?

- … !?

- Benjamin, c’est vous ?

Les battements de mon cœur cessèrent, puis grimpèrent dans les tours, loin, haut, en zone rouge... quelque chose comme cela, je ne me souviens plus très bien.

- Louise ?

Ce fut une explosion combinée, incontrôlée, dangereuse, jouissive de dopamine et de noradrénaline, au moins. Un embrasement. De nous deux. En même temps.

Regagner Paris chacun dans sa voiture était insensé. L’une remonterait en train-auto, des amis seraient sollicités pour aller la réceptionner à l’arrivée, l’autre ferait la route buissonnière avec nous deux à son bord, la plus longue possible, dans les endroits où, hasard, déraison, choix rationnel, fantaisie, curiosité, nous pousseront.

Nos obligations professionnelles se brisèrent là, les petits projets de peu d’envergure s’évanouirent. Le présent avait l’intention de durer longtemps et le Grand Hôtel à Marseille, avec vue sur le vieux port et le large, avait une excellente réputation. Sa direction acceptait que la remise des clefs s’effectuât n’importe quand.

-XI-

Je n’étais pas passé loin.

La mère de Louise habitait bien la maison de famille que la "Jeune fille endormie" avait connue, dans le très petit village de Zoza – un hameau – tout proche de celui de Sainte-Lucie, "mondialement" connu comme le haut lieu de l’olive de Corse du sud et de l’huile éponyme. C’est pourquoi Louise préférait mentionner le nom de ce dernier, quand il lui fallait révéler ses origines.

Je l’y avais cherchée. Mais sa mère avait choisi de passer sa convalescence chez sa deuxième fille à Zonza, hors zone de mes recherches intensives.

Et ce fut à Zonza que Louise faisait ses courses matinales, qu’elle se baladait par monts et par vaux, bref, qu’elle se livrait à ce que je pensais qu’elle faisait, une vingtaine de kilomètre plus loin.

Je m’étais ouvert à Louise de ce que j’avais ressenti en interrogeant les gens, de mon embarras qui grandissait à mesure que se répétaient les scènes équivoques avec mes interlocuteurs.

- J’ai posé des questions. Poliment, gentiment. Au début, je ne décelais aucune hostilité mais de l’embarras. Quelque chose clochait. Manifestement, on ne voulait rien me dire. Puis j’ai perçu chez les gens de l’agacement. Je suis parti au bon moment.

- J’ai quelques révélations à te faire.

Louise me raconta. D’une traite. Elle tenait son récit de sa grand-mère qui lui en avait dit plus qu’à sa propre mère, selon cette dernière, avec laquelle elle fit un jour le point. Et qui la rassura quant à l’absence de dommages génétiques sur l’ensemble de la descendance d’Adèle et de Charles, jusqu’à la quatrième génération, celle de Louise.

L’aïeule Adèle (et non l’Angèle de l’histoire officielle) aimait, l’été, revoir son cousin Charles qui vivait, toute l’année, avec ses parents, sur le continent, aux Andelys. La mère y était professeure d’art, le père enseignait l’italien. Il leur arrivait de se rendre à Giverny et fréquentaient le peintre Claude Monet qui les recevait dans sa belle maison.

Adèle et Charles se connaissaient depuis leur tendre enfance, se voyaient aux grandes vacances, jouaient, gambadaient, partaient à "l’aventure" avec prudence, cueillaient des fleurs pour les grands, construisaient des cabanes de branches et de feuillages qu’ils aménageaient comme bien d’autres gamins le faisaient. Ils découvraient la vie et l’aimaient. Les adultes, sachant leur entente parfaite et leur peu de goût pour les situations dangereuses – ils craignaient plus que tout, les divagations animales – les laissaient vaquer à leurs affaires ; ils revenaient toujours à la maison prendre leurs repas et pouvaient aussi rester dans les environs immédiats de la maison. Ils n’avaient rien à cacher et ne faisaient rien qui pût inquiéter leurs parents.

Puis ils eurent dix-huit ans tandis que leurs relations prenaient depuis quelques temps, un cours nouveau qu’ils avaient bien identifié. Ils s’étaient épris l’un de l’autre. Disparaissaient plus longtemps, respectaient moins les règles de la vie de famille. Au printemps 1880, ils firent l’amour. De manière répétée, imprudente. Un oncle les surpris dans une casette où ils avaient pris l’habitude de se rendre et révéla le fait au clan familial.

Un sentiment de honte s’abattit sur la petite société où l’amour pouvait être péché mortel. Le conseil de famille décida, à la majorité, d’éloigner Adèle de Zoza pour ne pas ajouter au drame familial, l’opprobre de l’entier canton, et se soustraire aux tracasseries qu’une mauvaise réputation, aux allures d’inceste fantasmé, pouvait causer à la jeune fille, au jeune homme et autour d’eux.

La tante et l’oncle emmèneraient Adèle avec eux. Elle vivrait en Normandie sous leur autorité et reviendrait à Zoza lorsque le parfum de scandale se serait dissipé.

Sa nouvelle vie fut heureuse.

Lors d’une visite à Claude Monet, Adèle, Charles et ses parents firent connaissance d’Auguste Renoir. Ils échangèrent une petite heure au cours de laquelle, ce dernier manifesta, de but en blanc, son désir de voir la jeune femme poser pour lui. En tout bien, tout honneur.

Refuser était inenvisageable.

Elle se rendit à Paris avec l’accord de ses parents de substitution et Charles l’accompagna tout le temps qu’elle y résidât. Pour gagner un peu d’argent en sus des émoluments versés par le maître, elle travailla quelques heures chez un couple de fleuristes à Montmartre.

À leur retour, Adèle vivait toujours avec son cousin et les parents de celui-ci. Les deux jeunes gens s’aimaient, se marièrent, un enfant vint au monde, puis deux et un troisième. Réussis et en parfaite santé. Aux Andelys, elle avait connu et gardé un sentiment de déracinement. La Corse lui manquait plus qu’à Charles et qu’à ses parents, devenus des "continentaux".

La famille revint en Corse du Sud. Mais quand Adèle eut compris qu’elle était devenue une paria, elle ne sortit plus jamais de chez elle. Charles mourut avant elle, moins brisé par cette mise à l’écart que terrassé par la maladie.

L’ostracisme entourant toute la famille se relâcha au décès d’Adèle. Restaient un peu du poison de la rumeur et de l’ignorance, des préjugés et l’impossible oubli d’une histoire trouble. Dans le village, ceux qui en avaient plus ou moins entendu raconter des bribes, ne savaient pas s’il fallait taire un vieux scandale, épargner une famille ou regretter que les mœurs de jadis fussent si dures aux amants heureux. Alors, ils se taisaient.

- Je ne suis sûre de rien, mais je subodore que l’animal du tableau dissimule en partie, le ventre d’Adèle qui s’arrondit. C’est chronologiquement vraisemblable, termina Louise.

 

- Épilogue -

 

Le récit retrouvé n’est pas qu’une fiction.

Aujourd'hui, Louise et moi vivons ensemble. Je devrais dire "vivions", jusqu'à ce moment terrible où le confinement fut décrété.

Je l'attends dans notre maison d'Occitanie que nous devrions quitter dans quelques mois. J’ai trouvé un acheteur enthousiaste. Louise prend soin de sa mère âgée. À Santa-Lucia-di-Tallà – enfin... à Zoza – où nous nous rendons fréquemment, et d'où, lors de sa dernière visite sans moi, elle n'a pas pu ni voulu revenir...

Pour combien de temps ?

 

FIN

 

Le 30 mai 2020, la porte de l’appartement de Benjamin fut forcée. Sur une feuille de papier blanc soigneusement pliée en quatre et déposée sur son bureau, figurait le texte qui suit.

"- Le confinement a bouleversé mes repères. Quand a-t-il été mis en œuvre et depuis combien de temps Angèle est-elle partie ? Angèle ? Adèle ! Ma mémoire me joue des tours. Je me souviens, elle voulait se reposer auprès des siens. Nous ne nous disputions jamais, juste de petites querelles au cours desquelles elle dénonçait ma propension à "inventer des histoires" et me reprochait, gentiment moqueuse, ma "schizophrénie". Ce n’était pas méchant. Elle disait que je me perdais un peu dans un monde imaginaire, qu’il me fallait redescendre sur terre. Cette séparation a une vertu, elle m’oblige à penser par moi-même. À faire le point, sans influence. Vivre avec Louise m’était agréable mais je redoutais la routine qui s’installait. Je me sentais moins libre de partir à l’aventure, de me laisser guider par les événements. Forcément. Avant son retour, dès la fin du confinement, je ferai un saut à Paris. Au Louvre".

   

    

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