Débarrasse-t-en ! - Paul-Mathieu Santucci

Paul-Mathieu Santucci offre une nouvelle onirique, inquiétante à souhait…

  

  

Débarrasse-t-en !

  

Quand j'ai ouvert l’œil, le soleil était déjà haut dans le ciel et le ballet incessant des voitures avait déjà commencé depuis plusieurs heures. À vrai dire, c'est la chaleur qui m'a réveillé. Pas le bruit. À force je m'y suis habitué. Cette chaleur renvoyée par le goudron, accumulée durant tout l'été et battue par les milliers de touristes qui traversent l'île à la recherche d'un coin de paradis. 

La route, je la connais bien. 

Elle est devenue comme un partenaire au fil des ans. On s'est apprivoisés, si j'ose dire. Pourtant, bien que traçant un chemin visible dans la nature, elle s'apparente par moment à la plus hostile des jungles. Qui sait qui ou ce que l'on va rencontrer au détour d'un virage ? Peu importe, c'était ma vie. Et comme toutes les vies on finit par s'y accommoder, même si, au départ, on avait d'autres plans.

Je marchais déjà depuis un moment quand plus aucune guimbarde ne pointait le bout son capot à travers l'horizon déformé par la chaleur. Pas même une de ces caravanes qui débarquent sur les routes insulaires dès que le thermomètre dépasse les 25 degrés. D'un coup, plus un seul klaxon, plus rien, plus aucune odeur de gasoil cramé. C'était comme si tous s'étaient volatilisés. J'étais seul. Le brouhaha qui me tenait compagnie avait disparu.

Le silence, j'ai jamais aimé ça. Il vous place en face de vos propres interrogations et vous contraint à y faire face. C'est terrible. C'est donc à ce moment précis que les images de la tragédie revinrent s'entrechoquer au fond de mon cerveau. 30 ans avaient passé et malgré tous les efforts que j'avais entrepris pour m'en débarrasser, ils restaient là. Terrés dans un recoin, ils attendaient le moindre vide pour surgir.

L'alcool n'avait servi à rien. En moins de six mois, je ressemblais à une plaie béante d’où surgissait par moment, après une cuite, des litres de vomis épais sans que je puisse l'en empêcher. Il fallait que ça sorte. La boisson m'avait pris mes dents, mes cheveux et elle ne m'avait laissé qu'un visage ravagé par l'âge et les excès. Un cadavre en putréfaction mais bien vivant. C'est ce que je voyais quand, au détour d'une flaque d'eau, j'apercevais mon reflet. À chaque fois c'était le choc. 

Je marchais. Le silence était toujours là et prenait de plus en plus de place. Rompu parfois par les cris qui s’élevaient du fond de mes souvenirs. Ces cris, je n'ai jamais pu les oublier. Avec le temps, ils se sont fait plus forts, plus insistants, plus inquisiteurs aussi. Ils m'ont rongé de l’intérieur. Ils me réveillent au cœur de la nuit et je suis dans l’incapacité de les faire taire. J'ai appris à vivre avec beaucoup de fardeaux. Celui-là je ne le supporte plus.

La dernière fois que le silence a frappé, c'était l'hiver dernier. Les hivers ici ne sont pas rudes à cause du temps, ils sont invivables à cause des gens. L'île, déserté par les millions de touristes, redevient un vase clos où un mot, un geste, une incompréhension prennent une ampleur inédite. Ici, ce n'est pas la loi du silence qui prime c'est la loi du plus fort, celui qui se démarquera dans sa médiocrité. Et l'hiver est long.  

- Hey, toi !

La voix avait rompu le néant. Je me tournais et retournais pour comprendre d'où elle venait jusqu'au point de perdre l'équilibre et m'écraser sur le sol. Il me fallu bien trois minutes pour réussir à me relever. La voix, douce, ressemblait à celle d'une jeune femme et appelait toujours mais elle n'était visiblement pas incarnée. Elle semblait venir des entrailles de la Terre tant l'écho était impressionnant mais en même si proche de moi qu'à chaque appel je me retournais comme si quelqu'un arrivait à un mètre derrière. Je me risquai à répondre.

- Oui ?

- Débarrasse-t-en. Débarrasse-t-en.         

 

Avant même que je commence à réfléchir sur  le pourquoi du comment de cet ordre venu de je-ne-sais-où, le silence avait repris sa place immense et me laissait maintenant avec un sentiment d'incompréhension mêlé à une puissante angoisse. Comme si les cris n'avaient pas pu finir le travail, cet ordre mystique arrivait pour les aider. Je ne pus m'empêcher à ce que m'avait dit un psy, un jour où j'avais bien accepté d'aller raconter ma vie sur un divan des années 50 avec vue sur un olivier en plein centre de Bastia, un jour d'automne morose.

- Ces cris, il va falloir les traiter. Sans quoi, ça va empirer.

Je n'ai jamais prêté attention aux conseils des autres, donnés, comme ça, à la volée. Je reste persuadé que chacun vit pour sa pomme et en a rien royalement rien à foutre d'autrui. J'avais donc oublié  ses conseils aussitôt passée la porte du cabinet. 

J'avais certainement dû avaler une vingtaine de kilomètres désertiques depuis mon réveil quand je commençais vraiment à me poser la question. Hormis un vieux sac Adidas troué et un coupe-vent Lacoste des années 90 glané dans une poubelle du Vieux-port de Bastia, je ne possédais rien. De quoi devais-je me débarrasser ? Cette pensée commençait à faire son chemin dans ma tête quand elle fut stoppée par le craquement d'un orage qui débutait au loin. L'été, le temps est changeant et le tonnerre arrive aussi vite qu'il repart laissant le sol humide et une odeur d'herbe mouillée pour le restant de la journée. J'ai toujours apprécié les orages. Ils rompent le silence. Ils se l'accaparent, l'accumulent, et le diffusent en un claquement divin. 

Je marchais la tête baissée comptant les marquages blancs au sol quand le bruit d'un trifouillement dans les broussailles m'interpella. En un instant, je vis surgir un vieil homme d'un bosquet d'à peine sa taille. À vue d'œil, la silhouette mesurait entre 1m40 et 1m69. La vitesse à laquelle il pouvait se mouvoir prenait le pas sur son apparence étrange. Il semblait venir d'un autre temps, vêtu d'un pardessus en lin, d'un pantalon dont il était difficile d'en deviner la matière et d'une paire de bottes rouge flamboyant. Je décidais de le suivre. À distance. Je déteste faire de nouvelles rencontres et malgré l'absence d'âme-qui-vive depuis un bon moment je n'avais pas la force d’engager des présentations en bonne et due forme avec un homme qui ressemblait plus à un malade évadé d'un asile de fous qu'à quelqu'un de normalement constitué. Je m'engageai donc hors de la route. Je n'ai pas pour habitude de sortir des sentiers battus. À vrai dire, j'éprouve une certaine sécurité à me cantonner à suivre les traces. Mais là, ça en valait la peine. 

La nuit arriva quand je vis l'homme se poser au détour d'un sentier. Il se trouvait à une centaine de mètres de moi ce qui me permettait de pouvoir observer en détail les marques sur son dos lorsqu'il ôta son pardessus.  Je connais les tatouages, c'en était pas. Les traces qui sillonnaient sa colonne vertébrales laissaient penser à des instants d'intense torture. 

Soudain la voix résonna avec encore plus de puissance. 

- Débarrasse-t-en ! Tu entends ? Débarrasse-t-en !

La voix douce et suave du début avait laissé la place à un timbre rauque et angoissant. Un frisson parcouru mon corps de la tête aux pieds. Machinalement, mes yeux se sont dirigés vers le vieil homme. S'il avait subi pareilles tortures, ce n'était pas pour rien. Je saisi un rondin de bois qui se trouvait à proximité et courus à toute allure vers son corps endormi. 

Je visai la tête en premier et d'un coup franc lui explosai le cerveau. De la chair atteignit mes yeux, d'un revers je l'essuyai avec mon bras. Ses jambes tremblotaient comme celles d'un cochon que l'on vient d'abattre. Je ramassai le morceau de bois une dizaine de fois et le lui bombardai dans ce qui lui restait de visage. 

Mon cœur battait la chamade, l'orage continuait de gronder, les cris étaient devenus plus forts, la voix balbutiant quelque chose d'incompréhensible. En un instant, la route renvoyait encore le bruit habituel. Les voitures, les camions, les caravanes, ils étaient tous là. Le silence avait cessé. Ma fréquence cardiaque retomba peu à peu, laissant mes  tympans libres de tout acouphène. La voix se fit plus claire.

- C'est bien, bravo !                                

 

Quand j'ouvris les yeux, le soleil frappait déjà à travers les épais rideaux de notre appartement et le filet de bave qui avait tracé un sillon à travers ma barbe épaisse avait créé une auréole sur le coussin. Au pied du lit, elle était là. Avec notre bébé qui s'épuisait à tenir debout.

  

   

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