Asinus Aureus - Tonì Casalonga

ASINUS AUREUS

J’étais à la recherche d’un sujet pour les trois supports que j’avais préparés quelques jours plus tôt, avec trois bonnes couches de gesso immaculé. En général, je n’ai pas d’inquiétude à ce propos car dans la compagnie des êtres qui m’entourent, de ceux que je rencontre, il y a toujours quelque chose qui surgit à point nommé, quelque chose qui brille soudain d’un éclat particulier, quelque chose qui déclenche le mouvement de ma main sur le papier, puis de mon pinceau sur le fond. Mais là, rien !

Il faut dire que nous sommes au quinzième jour de confinement et qu’à force de fuir les rencontres ou de les tenir à plus d’un mètre, de ne pas les embrasser ni même leur serrer la main, je suis saisi par une impression de vide interne que les images de la Vème avenue de New-York vide vues à la télé ne contribuent pas à combler.

Donc, je sors de mon atelier, et je croise –à distance – un de mes petits-fils en train de cueillir et de croquer des amandes vertes. Non, ce n’est pas un sujet. Il est seul, moi aussi. Ce n’est pas un sujet non plus. Il me demande où je vais. Je m’entends répondre que je vais voir les ânes, parce que je sais qu’il les aime bien. Il me dit qu’il sait où ils sont. Nous y allons de concert, mais à distance autorisée par le gouvernement, et arrivés au champ où ils pâturent je les vois au loin, tous les quatre en train de brouter. On les appelle.  Ils lèvent un moment la tête, nous regardent mais ne viennent pas, contrairement à leur habitude. Sans doute ont-ils compris que nous n’avons rien à leur donner.

Je crois bien que je suis déçu, car j’aurais pu en profiter pour les croquer. Il y a si longtemps que je n’ai plus dessiné un âne que je ne saurais même plus comment m’y prendre. Justement, à propos… Je les regarde à nouveau. Deux d’entre eux sont sous le feuillage bleuté d’un grand olivier. Un troisième est éclairé par un trait rougeoyant du couchant, tandis que le dernier est encore dans la lumière dorée du soleil balanin. Asinus aureus ! Tiens, aurait dit Apulée, pourquoi pas ? Je retourne à l’atelier.

Le 1er avril 2020

Toni Casalonga

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