Une île en soi ? - Lise Marcellesi

Lise Marcellesi se questionne, qu’est-ce qu’au fond être une insulaire ?

  

  

Une île en soi ?

 

Quand j’avais trente ans, quelqu'un m'a dit un jour : « Tu es vraiment une insulaire, tu en as toutes les qualités et tous les défauts. » 

Cette petite remarque a été pour moi le début d’une réflexion, à laquelle je n’ai jamais su vraiment apporter de réponse. En cette période de confinement, ce souvenir qui me revient, me ramène une nouvelle fois et si longtemps après, aux mêmes interrogations.

 

Qu'est- ce donc qu'un ou une insulaire ? Mon île est la Corse. J'y suis née et y ai passé la majeure partie de mon existence. Je la porte en moi et nous sommes toutes les deux, indéfectiblement liées. Mais au-delà de ce sentiment d'un lien impérissable, en quoi, par quoi, comment, un insulaire se différencie-t-il d'un « continental » selon notre terminologie locale traditionnelle ? J'ignore si certaines des études menées sur ce sujet ont été validées, qu'il s'agisse de la Corse, ou de toute autre île de par le monde.

 

Des questions identiques s'imposent donc à moi au sujet de la corsitude. La Corse, c'est une terre magnifique, une langue, celle que parlait mon père, une Histoire et une culture, une manière d'être et de sentir... mille manières, mais sans doute avec un fond commun. La Corse, aujourd'hui, c'est aussi et surtout, Nous, notre mémoire, sa transmission et l'avenir que nous construirons.

 

Qu'est-ce qui alors, relève en moi de l'insularité ou de la corsitude, même si l'une est un élément de l'autre ?  Et qu'en est-il pour ma fratrie, mes enfants qui ont grandi ici mais n'y vivent pas tous ? Pour celle de mes filles qui a choisi de devenir enseignante bilingue corse ? 

Qu'en est-il pour tous les autres Corses, les résidents, ou la Diaspora de première ou deuxième génération, ceux partis depuis longtemps, ceux qui reviendront peut-être un jour ?  

 

Non, je n'ai pas vraiment de réponse à ces questions.

Et pourtant ma recherche n'est pas celle de l'identité car ce lien à notre Île de Beauté est une évidence suffisamment forte pour s'imposer clairement. Nous savons d'où nous venons et qui nous sommes. Je me demande juste quels sont les éléments essentiels ou non de cette identité même si je doute de pouvoir les séparer. D'ailleurs, je ne veux me séparer d'aucun d'eux...  

 

En cette période de confinement, je me dis seulement que c'est plus facile pour moi, ici, que pour une partie de ma famille installée ailleurs, à Paris par exemple.

Je me dis que je suis chez moi, et quoi qu'il arrive en ce temps de peurs et de deuils, je suis là où je voudrais pouvoir, un jour, demeurer éternellement.

Je suis chez moi, chez nous, car avant nous, une partie de nos aïeux et de notre famille, nos parents, y ont creusé leur sillon depuis toujours. D'autres n'ont pas ces racines mais ont adopté la Corse et aujourd'hui y sont aussi chez eux car notre île sait être terre d'accueil et d'enracinement... Et c'est peut-être d’être chez moi, au temps du Covid-19, qui m'apporte, pour l'instant encore, la sérénité.

 

Et puis, ici, il y a la mer ! La mer interdite d'accès ces jours-ci, qui me manque, et nous garde tous à l'abri peut-être, un peu.

En même temps, elle m'éloigne davantage d'une partie de ceux que j'aime et complique la possibilité de nous rejoindre s'il le fallait. La mer aussi retarde l'accès aux grands centres médicaux. La mer empêche en partie, d'entrer et de sortir, elle est une protection et un risque.

 

Et puis, il y a le temps. La course folle des sociétés modernes ne s'est pas toujours arrêtée aux portes de l'île ; le temps qui ici s'étire ou se compresse selon les saisons, et qui parfois, même dans nos villages court aussi toute l'année. La vie quotidienne y est, fréquemment, devenue aussi stressante qu'ailleurs.

Ainsi, cette terre entourée d'eau est bercail, refuge, port d'attache, prison parfois... Elle offre liberté et sécurité mais impose toutes ses limites. La Corse, peut-être parce qu'elle est une île, est bien souvent, tout et son contraire...

 

L'une des caractéristiques des insulaires est, paraît-il (mais qui a dit ça ?) d'aimer et de détester à la fois. Et peut-être oui, beaucoup d’entre nous aiment-ils leur île à la folie, tout en rêvant souvent de s'en échapper, pour ne plus buter toujours sur une frontière trop proche. Je fais partie de ces si nombreux insulaires qui de temps en temps s'éloignent pour mieux revenir.

Mon île est plurielle, je lui ressemble, et nous avons toutes les deux, bien des contradictions. Mais si parfois, j'ai pensé lui être infidèle, je ne l'ai finalement, jamais quittée car je l'ai emmenée avec moi, toujours, et partout où je suis partie. 

 

C'est peut-être simplement, cela être insulaire et être corse : avoir une île en soi, cette île.

 

 

LGM

  

  

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