Terre de Tumultes - Teillaud Muraccioli Diana-Eva (Teorema #1)

Entre ciel et terre, l’île que l’on porte en soi, une nouvelle italo-corse de Diana-Eva Teillaud-Muraccioli

         

Terre de Tumultes

       

Fiammetta lança un regard presque apeuré à travers les montants en bois entrebâillés de la petite fenêtre de sa chambre. De là où elle était, elle pouvait presque les voir, les sentir.

Elle souffla intensément et, dans un mouvement de relâchement profond, laissa son corps engourdi peser sur le chêne solide du bureau, qu’elle avait placé, exprès, face à la vue, face à la mer. Ses yeux se voilèrent, imperceptiblement. Quiconque l’eût regardée en cet instant, l’eût regardée comme il se doit, entends-je, observée, n’aurait pourtant encore rien vu d’autre en cette scène qu’un sublime tableau. Une jeune femme, frêle et élégante, accoudée à un vieux meuble, ses yeux d’un vert profond se perdant avidement dans les infinis gouffres bleutés voguant à l’horizon.

Personne, non, personne, n’aurait pu voir autre chose. Rien d’autre que du suave, du sacré, du profane. Une âme éperdue, de tendre, de sagesse. Une âme endolorie, jetée aux coins du monde.

Une sorte de grattement vint soudain perturber la torpeur étrange de la pièce, un grincement furtif, et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, une petite fille aux boucles blondes se précipita aux pieds de sa mère.

« – Tutto bene mamma? Cosa stavi faccendo ?

Fiammetta sourit aux yeux rieurs de sa petite fille. Et ces yeux la ramenèrent, glissante tout à coup, de l’avant vers l’ici, de l’ailleurs au maintenant.

Niente, la mia cara. Stavo pensando, solo.

La petite fille s’attarda un instant sur cette réponse, et avec cette clairvoyance spontanée si propre aux enfants, rejeta cette allégation.

Non ti credo ! Stavi guardando lontano ! Laggiù ! Dove sta il mio nonno ! »

 Cette fois Fiammetta céda et fit monter la petite poupée aux boucles d’or sur ses genoux tout en déposant des baisers au creux de son cou délicat. La petite fille s’épanouit en une multitude de rires légers, et ce rire, cristal parmi les cristaux, ramena une nouvelle fois Fiammetta à ses rivages, à leurs éclats de roche et d’écume, au soleil caressant lorsque s’éteint le jour. 

« – Lo sai la mia cara bambola, non te lo posso nascondere. Giovana, io stavo sull’isola della Corsica. Un’isola così lontana, troppo lontana… ma che vediamo comunque da qua. Guarda. »

Fiammetta tendit un long bras blanc délicat en direction des montagnes escarpées que l’on devinait au loin depuis leur demeure de Piombino, lorsque le temps se montrait clément, comme ce jour. La petite fille plissa les yeux et Fiammetta fut inondée d’une bouffée de tendresse indescriptible. Comme si ce petit être, dans toute son ingénuité, parvenait à faire remonter à la surface des eaux qui la séparaient de sa terre, sa propre innocence, les vestiges engloutis de son passé.

Et, à tant irriguer d’amour ce petit ange au cœur candide,  Fiammetta se troubla, sentant refleurir en son sein les mille parfums de sa propre jeunesse.

« Principessa, per piacere, torna a giocare nel giardino. Bisogna a stare appena sola la tua mamma » sussura-t-elle tout bas, les lèvres enfouies parmi les boucles blondes.

La petite fille lui fit un bisou sur la joue et sauta sur ses gambettes, avant de courir en dehors de la chambre aussi vite qu’elle y était venue, et disparut dans un froufrou de taffetas par l’entrebâillement de la porte. 

Disparue. Perdue de vue.  Comme elle, autrefois.

Pouvait-on vraiment faire renaître le calme après tant de tempêtes ? Encore une fois dans sa vie, une énième fois, Fiammetta se sentit taraudée par cette question. Revenir au calme. Renouer avec un horizon, qui, sans plus s’attacher à chaque aspérité des sommets de la vie, viendrait enfin, heureux, redécouvrir sa ligne. Elle en rêvait parfois, et parfois s’en damnait. Tant de son âme s’agrippait encore à chacun de ces pics rocheux. Tant d’eux la retenaient, l’amarraient, la blessaient, quelquefois. Tant d’eux l’aliénaient. L’aliénaient à la quiétude qu’elle avait voulue sienne, loin de ces ressacs, loin de ces étincellements d’âme lumineux et brûlants. Comme s’aliène un être aux confins de son monde, à ses démons cachés, à ses doutes épanchés. Comme s’écorche Perséphone aux fruits rouges de l’Hadès, qui tour à tour l’entravent, l’enferment et puis l’entraînent.

Elle ferma les yeux.

Elle se revit enfant, ébouriffée et galopante sur les hauteurs de Nonza. Toujours avide, toujours extrême. Dans ses désirs comme dans ses faiblesses, dans ses désespoirs, ses attentes, ses colères. Elle avait grandi sur ce caillou altier de Méditerranée, heure après heure, succès après échecs. Elle avait connu l’amour et les déboires, les tempêtes de tourments, la passion, dévorante. Elle avait appris. Appris que l’étincelle laissée au gré des vents s’attise en un flambeau. Appris que son passage ne laisse nulle autre trace que des terres éculées et l’espoir du printemps. Elle s’était consumée. Et lorsque vint le jour d’accueillir en son sein l’éclat d’or et de joie aux yeux verts si semblables à ceux qui sont les siens, elle avait fui. Fui en Italie, sans valise ni regard, sans au-revoir aux siens.

« Pourquoi ? se questionna Fiammetta, ouvrant soudain les yeux. Qu’ai-je donc à penser à ces temps si troublés, maintenant ? Maintenant que tant d’années se sont écoulées, maintenant qu’un ciel clair et serein accueille à bras ouverts chaque heure de nos matins ? »

Fiammetta se leva de son siège et s’approcha plus près de la vitre de sa fenêtre. Elle ouvrit les battants et l’un des courants d’air de ce doux mois de mai vint heurter son visage. Un air de champêtre, de fête, de mimosa. Un air piquant aussi, aux effluves de myrte, de ciste, de lentisque. Elle comprit. Retrouva, par-delà les tissus de sa peau, le sel des embruns qui vient imprégner l’âme, les chevaux galopants qui martèlent au dedans, la fièvre des pourquoi, des comment et des quand.

Elle sourit, et une lueur étrange ralluma dans le vert de ses prunelles éteintes les forêts aux essences de résine et de menthe, les cascades d’Aitone, les pins de Vizzavona… le feu de Brocéliande. Jamais ne suffirait l’ici, ni le là-bas. Ni les calmes campagnes où se perd le regard, ni les tempêtes de sable qui brûlent tant les yeux. Elle acquiesça, elle accepta. 

 « La condition humaine plonge entre ciel et terre… » s’accorda-t-elle, comme une absolution.

Serait-elle si bleue, cette mer à l’horizon,

Si le ciel n’épousait ses secrets engloutis ?

 

     

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