Lucien - Philippe Grimaldi

Une lettre posthume de Lucien arrive deux années après sa mort, Philippe Grimaldi révèle son secret dans petite nouvelle policière…

  

  

LUCIEN

 

Le lion me regardait d’un œil torve. Aussi loin que je me souvienne, il avait toujours été là, posé au milieu du buffet entre les cadres à photos et une lampe à huile en argent.

C’était une médiocre moulure en plâtre, peinte de façon grossière avec une partie de sa crinière ébréchée.

          — On mange quoi, Mamie ? »

Je posais toujours cette question lorsque j’arrivais dans le vieil appartement de la rue Pierre-Clément. Elle avait habité là avec Lucien qui était parti deux ans plus tôt ; plus tôt que quoi, on se demandait bien ce que cela voulait dire comme expression.

Mon grand-père était mort, je n’étais pas encore né et quand les souvenirs ont commencé à jaillir de ma mémoire, Lucien vivait déjà avec ma grand-mère. J’ai mis quelques temps pour comprendre la différence, mais je l’ai toujours appelé Lucien. Il était cordonnier, ils vivaient heureux et dans ces années-là vivre à la place d’un autre demandait plus que de l’amour. Elle en parlait avec une affection retenue, comme pour laisser aux convenances une place occupée par mon grand-père, Ignace Estournel, qui lui travaillait comme chef de bureau à la préfecture.

          — Je t’ai fait des vol-au-vent. » me dit-elle, mais l’envie n’y était pas.

Au fond de sa gorge l’étreinte familière de l’angoisse, celle des ennuis et des secrets que je côtoyais tous les jours perçait dans la quiétude de notre rituel du mercredi. Je n’avais jamais pensé en reconnaître les symptômes chez ma grand-mère, la lavandière de Lorgues qui avait fait un beau mariage à Draguignan.

Je venais la voir souvent, en général le mercredi, dès que je parvenais à me décharger une demi-journée et j’arrivais sans prévenir, pour ne pas décevoir. Il y avait un plat qui m’attendait et à quatre-vingt-sept ans elle avait encore les forces d’une femme mûre.

          — Tout va bien, Mamie ? » demandais-je d’un ton plus insistant que cette question rituelle ne commande de le faire. Je voulais autre chose qu’une réponse toute faite et l’intonation comptait pour marquer mon trouble.
          — Pas vraiment, mon petit. C’est Lucien, il me pose problème. »

Je sentis mon âme se serrer sur mon cœur, une phrase incohérente venait posément de s’abattre sur mon monde.

          — Lucien est mort depuis deux ans, Mamie et sans enfant et sans bien. »
          — Je sais bien qu’il est mort, me coupa-t-elle, je ne suis pas gaga. Le problème, c’est qu’il m’a écrit. J’ai reçu une lettre, alors ça fait une drôle d’impression. »

Ma sérénité revenait des tréfonds de mon enfance, de ma tendresse pour un être entrevu malade, frappé de ce lent dépérissement de l’esprit et du corps que nous redoutons. Le trouble changeait de nature et retrouvait instinctif, les terrains familiers de la question.

Sa fille, ma mère était morte peu après mon père, mes grands-parents Laugier aussi et puis Lucien. Il ne restait que moi, ma sœur et Mamie, Marie-Louise Estournel, née Semeria. Mon univers dracénois se limitait désormais à cet appartement au décor suranné posé entre le marché et les « Minimes », à deux pas du tribunal.

          — Elle dit quoi cette lettre, dis-je en prenant un ton naturel.
          — Je ne sais pas, je ne l’ai pas ouverte. Je t’attendais. »
          — Et elle est arrivée quand ? »
          — Il y a quinze jours, le lendemain de ton dernier passage avec Martine. »

Elle avait glissé en passant son reproche de visites trop espacées, un léger tempo dans la remarque pour extraire du contexte une remarque de tout temps inscrite à son répertoire.

          — Et tu ne nous as rien dit depuis. Comment peux-tu être sûre que la lettre est de Lucien ?
          — La lettre je ne sais pas, mais l’enveloppe c’est certain, j’ai reconnu son écriture, une écriture de cordonnier, ourlée, bien cousue.

Elle avait retrouvé son regard espiègle, la malice d’un sourire enjôleur qui avait fait tourner plus d’une tête. Ma sœur avait hérité de ce visage en avance sur son époque, alors que moi j’étais un Laugier, comme elle disait, un notable du jardin de la Gare. À Draguignan, il y avait deux jardins, celui de la Poste pour le peuple et celui de la Gare pour les bourgeois. Mes grands-parents Laugier ne fréquentaient que la Gare alors que Marie-Louise nous amenait à la Poste. Lorsque nous avons grandi ma sœur et moi, elle a continué à nous distinguer en nous affectant notre jardin de prédilection.

Mais aujourd’hui ce n’était pas le petit garçon sage qu’elle avait attendu quinze jours durant, c’était le commissaire Laugier, le divisionnaire de la Crim’, l’autre moitié de son petit-fils, celle qu’elle portait en bandoulière chez les commerçants comme une légion d’honneur à la boutonnière d’un vieux combattant.

          — Tu ne veux pas qu’on l’ouvre et qu’on essaye de résoudre ce mystère ? » lui dis-je en la taquinant.
          — Après le déjeuner, et ne plaisante pas, c’est sérieux cette affaire, ou bien un faussaire mal intentionné. »
          — Pourquoi dis-tu cela, Mamie ?
          — Parce qu’il ne s’agit pas d’une lettre égarée, le cachet date de trois jours avant que je la reçoive. Alors je ne l’ai pas ouverte, pour les empreintes ou je ne sais pas moi. Je te l’ai dit, je ne suis pas encore gaga. »

Elle la tenait son énigme, sa communion avec mon monde qu’il fallait lui raconter chaque fois que mon nom ou celui de Martine apparaissait dans les faits divers. J’aurais presque imaginé qu’elle avait monté cette histoire de toutes pièces, mais cela n’aurait été qu’un test pas une aventure commune. Non elle était vraiment intriguée et rassurée, elle participait à sa propre énigme.

Nous avons lentement déplié nos serviettes, posé les ronds de buis sur le côté de la table et Marie-Louise a servi les vol-au-vent. Elle ne faisait jamais d’entrée pour le déjeuner et n’aimait pas les repas trop copieux. Ils étaient courts et silencieux, ponctués de brèves appréciations polies et d’un café très serré. Nous avons débarrassé la table et elle a ouvert le tiroir du petit secrétaire où elle rangeait papiers et factures. Elle a déposé devant moi une enveloppe de format moyen avec un timbre de base et une rigidité de carte. Le cachet bien visible portait la date du 17 avril 2017, mais pas le lieu où elle avait été postée. Je retournais l’enveloppe, mais aucun expéditeur ne figurait au dos.

          — Tu es certaine qu’il s’agit bien de l’écriture de Lucien ? »

Elle se leva sans un mot et me rapporta un petit paquet de cartes postales qui venaient toutes du même endroit. Lucien souffrait de rhumatismes et tous les ans, avec deux compères, il faisait trois semaines de cure à Gréoux-les-Bains. Ma grand-mère appelait cela ses vacances, les siennes qu’elle mettait à profit pour venir quelques jours sur la Côte-d’Azur. Avec ma sœur, nous avions toujours attendu ces quelques jours que Marie-Louise attendait toute l’année. Elle avait conservé toutes les cartes avec sur la droite la même écriture pour l’adresse et la même majuscule un peu penchée pour Pierre Clément. À première vue aucun doute possible, l’enveloppe avait été adressée par Lucien.

          — Je vois, c’est troublant. Ce qui est certain c’est que ce n’est pas lui qui l’a postée. Je suppose que tu ne m’as pas attendu pendant quinze jours pour que je me précipite ?
          — Non, tout ce temps, je vais pas maintenant l’ouvrir sans essayer de comprendre, mais je crois que ce qu’il y a dedans est moins important que l’envoi.
          — Je sais mamie, tu aimes les énigmes et tu raisonnes, alors allons-y. Moi je vois trois possibilités : d’abord un faussaire, un spécialiste en graphologie me dira tout de suite si c’est un faux.
          — Je ne vois pas qui dans notre entourage prendrait le temps de fabriquer ou de faire fabriquer ce type de plaisanterie macabre.

Des génies on n’en connaît pas et un génie saurait que si on prouve que c’est un faux, le contenu de l’enveloppe sera sans valeur.

          — On est d’accord, Lucien connaissait beaucoup plus d’idiots que d’élèves de Machiavel, donc deuxième solution : une lettre égarée qu’on oblitère deux ans après. Nous vérifierons auprès de la Poste si c’est possible, si une lettre peu se perdre rester dans un coin et réapparaître comme ça.
          — Elle est en bon état pour deux ans, au fond d’un sac peut-être ? Le seul truc c’est que Lucien il ne m’a jamais écrit que des cartes postales de Gréoux, et d’un coup il m’aurait envoyé une lettre et elle se serait perdue. Non elle ne tient pas ta théorie. Il ne bougeait pas d’ici, il n’allait pas m’écrire des Milles Colonnes. »

Les Milles Colonnes, le vieux bistrot de la Place aux Herbes, vénérable et animé, aussi ancien que le Procope, avait été la seconde demeure de Lucien. Il avait son atelier entre le fleuriste et un pressing sans âge ou madame Calistri nous prêtait les Pilote et autre Spirou de son fils.

          — La troisième solution, c’est que Lucien a laissé cette enveloppe à quelqu’un qui devait la poster après sa mort. Tu vois qui cela pourrait être ?
          — Je ne vois que Tchoua, ces deux-là ils se disaient tout ou presque, ils avaient fait la Résistance ensemble, mais il est mort lui-aussi. Pourquoi il aurait fait ça ?
          — On le saura en l’ouvrant, tu ne crois pas.
          — Attends encore un peu, continue à raisonner, ça me rassure.
          — Bon ! le vieux Tchoua est mort, il y a quoi ?

          — Trois mois, on est tous allés à son enterrement. Elle serait arrivée avant cette lettre.
          — Une autre personne qui aurait oublié ou Tchoua qui l’aurait confiée à un autre, qui devait la poster si un événement intervenait. Mais il ne s’est rien passé de spécial dans ta vie, dans nos vies, Mamie. Un jour entre le 15 et le 20 avril t’évoque une personne, un anniversaire ?
          — Rien du tout ! Lucien était de novembre comme toi, moi je suis du mois d’août, ta sœur, aussi.
          — Bien, alors nous allons l’ouvrir et on pourra continuer à discuter ou pas.
          — Mon petit, je ne sais pas si j’ai envie de savoir, si je dois encore souffrir. À mon âge les souvenirs c’est tout ce que l’on possède et j’y tiens. Toi tu vas l’emporter, tu vas faire ton enquête et tu me diras ou pas, comme tu dis tout le temps.
          — Je ferais comme tu le sens Mamie, mais ne t’inquiète pas trop, ce n’est probablement rien. Mais si c’est une lettre d’adieu, ce n’est pas à moi de la lire, tu es ma Mamie et tu n’as pas vraiment de vie, comment dire, privée. Si les mots sont trop personnels, moi non plus je n’ai pas envie de les lire.
          — Mon petit Nicolas, tu es vraiment de La Gare, toi. Ouvre-la avec ta sœur et fais-lui lire, elle, le privé comme tu dis si bien, elle connaît.
          — D’accord, je vais y aller, je dois repasser par le bureau et j’appellerai Martine, mais d’abord je vais vérifier qu’elle est vraiment de Lucien. Je peux emporter les cartes de Gréoux ?
          — Oui mon tchitchou, prends tout, embrasse ta sœur et dis-lui que je vais peut-être descendre pour Pâques.
          — Le téléphone existe depuis longtemps, tu sais.
          — Bien sur, mais je n’aime pas. »

Je suis parti brusquement, comme je l’avais toujours fait, avec la lettre et des doutes, un mélange étrange de curiosité et d’inquiétude, le tiraillement de l’esprit et de l’âme comme l’écrivait Musil. J’ai trainé sur le marché qui remonte vers la cathédrale et la Tour de l’Horloge, un marché en pente comme il en existe peu. « Tous les bancs sont bancals, c’est un comble, non », disait toujours Lucien. J’étais garé en haut de la place et je suis repassé devant Le Nain Jaune et ses jouets entre le théâtre et l’ancienne prison et j’ai débouché sur le boulevard Clémenceau. La ville avait grandi mais peu évolué, une petite sous-préfecture de province aux immeubles bourgeois et aux commerces en berne. Mon enfance se mourait dans une crise qui ne s’avouait qu’à moitié, une rouille insidieuse rongeait le cœur de la cité. J’ai pris la direction de l’autoroute, Nice, la vie et son tourbillon, la lettre de Lucien et l’arrogance bienveillante de ma grande sœur.

Je n’avais pas vraiment besoin de passer par le bureau, les choses suivaient leur cours et en ce moment il était un peu à sec.

Je m’arrêtai Cave Dante pour voir Joss, un vieil ami, un joueur qui avait ses quartiers dans ce bar. Il n’était pas question que je lui raconte tout, il ne connaissait pas Marie-Louise, mais Joss avait le don de remettre les cartes dans le bon ordre. Les jumeaux qui tenaient ce bistrot étaient au comptoir, comme deux gardiens en surnombre, chacun à un bout comme à leur habitude. Ils travaillaient dans le même endroit, le leur, mais jamais ensemble. Cela ne relevait d’aucun calcul, d’aucune animosité particulière ou d’une mésentente chronique, juste d’une naturelle inclination à l’optimisation des compétences. Les jumeaux ne se répartissaient pas les tâches mais les zones aussi naturellement que l’eau s’étale dans un bol. Ils emplissaient leur café de leur présence disjointe et omnipotente, Joss, seul pouvait par instant capter simultanément leur attention. « Une star au royaume de dégun », ce n’est pas Joss qui disait ça, ce n’était personne, ça venait de la Cave.

Je suis entré et me suis installé à gauche du comptoir, le côté de François, le jumeau triste, taiseux, et j’ai commandé un café. Richard, le jumeau gai m’a salué d’un sourire tout en poursuivant sa discussion. Si on voulait parler on allait à droite, si on voulait la paix, on se mettait à gauche. Cette dichotomie bistrotière n’était pas sans me rappeler mes jardins et leurs profils sociaux, sans doute une des raisons qui faisait de ce bar un de mes lieux de rendez-vous habituels. Joss terminait un « dix lignes », un rami à un euro le point avec ses clients habituels. J’ai serré mon café entre mes mains en pensant à Lucien et aux Milles Colonnes. C’est lui qui m’avait appris le bistrot, comme d’autres le tennis ou les échecs. Ça aussi il me l’avait appris, cette contention qui délasse, ce face-à-face avec ses pions. Aux échecs, on ne joue pas contre un adversaire mais avec lui, dans un combat qui vous unit plus qu’il ne vous oppose. Seuls les brefs moments où l’on déplace une pièce rappellent l’affrontement, le reste est une communion implicite dans la recherche et la décision. Moi aussi j’attendais d’ouvrir cette lettre, je repoussais l’échéance comme un débiteur devant une injonction, un joueur devant une position.

Un message s’annonça sur mon portable, trois minuscules sons sans note, la réponse de ma sœur à mon appel, deux heures après, une seconde en temps d’avocat. Elle disait ok, elle n’allait pas tarder. Nos rendez-vous servaient aussi de prétexte pour voir Joss, pour qu’elle n’ait pas l’impression de forcer le destin d’une relation évanescente. Joss ne savait rien de Lucien, des Milles Colonnes et de toute façon, il ne posait jamais de question. « Joss, il demande même pas l’heure », disait Loule, le commissionnaire de la Cave.

Dans tous les vrais bistrots, il y a un type comme Loule, qui rend service, qui consomme, mais ne paye pas. C’est comme une entraineuse dans un clac, mais de jour ; il vous tient compagnie si vous êtes seul, gare la voiture, réceptionne un colis ; de votre côté, vous lui payez un café, un apéro, vous faites tourner la boutique. C’est étonnant qu’un petit geek, un mec branché ait pas encore eu l’idée d’une start-up du genre, « Adopteunpilierdebar.com », avec les numéros de ces types prêts à rendre service. Mais ils ne vont pas dans les bistrots, les geeks, ils boivent un coup dans les bars à vin, ces endroits à la con avec l’éternel plateau charcuterie, fromage ; moderne, cool, chiant.

Martine s’est pointée vers sept heures, le temps que je passe des coups de fil au bureau, que je joigne le proc, le juge pour des dossiers sans importance et que j’écoute François se taire. Certains, pour réfléchir montent des réunions, des séances de brain storming, des trucs pour doper le potentiel comme si le cerveau avait besoin d’une pompe. Ils n’ont pas vraiment compris que l’air qui est dedans, n’en sort plus. Moi je réfléchissais au zinc, dans le bruit des chaises qu’on tire et des tickets de PMU qu’on déchire avec nonchalance. La modernité, cette apparence d‘efficacité que confèrent aux choses l’alu brossé et les tables design, je n’ai jamais compris vraiment le concept. Joss avait terminé son dix lignes, synchro avec Martine, sans qu’ils aient besoin de se voir, de se parler. Nous sommes sortis dehors à une petite table ronde posée sur le trottoir, dans le sifflement espacé des dernières voitures qui s’attardaient rue Dante.

          — On boit quoi ? a demandé ma sœur.
          — Comme toi.

C’était un jeu, ne jamais choisir et au resto, ne pas annoncer son dessert. Richard nous a servi trois Carlsberg avec des amandes grillées et son commentaire rituel.

          — Il fait bon, ce soir.
          — Ben oui, sinon on serait pas dehors », lança Joss, laconique.

Richard a souri, fait la bise à Martine et est retourné à droite du comptoir.

          — Alors, c’est quoi ce truc important, ton message était un peu enroué, voilà c’est le mot que je cherchais.
          — Un truc bizarre, ça concerne Mamie.

Ma sœur s’est raidie, inquiète et attentive à mon expression. Mamie, le point sensible, la faille dans l’armure que Joss avait perçue comme un bluff qui se découvre. Elle me regardait d’un air sévère qui me disait que le jeu des commandes n’avait plus cours, plus sa place si sa grand-mère entrait en scène. Je n’ai pas fait durer, j’ai posé l’enveloppe sur la table et j’ai raconté. Elle fixait sans oser y toucher cette lettre qu’on devrait ouvrir. Joss ne disait rien, il n’avait pas demandé si nous voulions rester seuls. Ce genre de pudeurs hypocrites, ce n’était pas à son répertoire pourtant étendu de joueur professionnel. Je situais les personnages pour qu’il comprenne et Martine s’étendait sur notre enfance, elle saisissait l’instant qui l’autorisait à le lier un peu plus à nous, un peu plus fort à elle. Ce sont des sentiments diffus qui percent le vernis des valeurs et qui appellent à la rescousse les malheurs, les ennuis pour une aide honteuse de nos amours et de nos peurs.

          — Tu imagines une lettre intime, je n’ai pas envie de la lire. Lucien et Mamie, je ne les ai jamais vus comme deux...
          — Amants, a dit Joss.
          — C’est ça, ils sont autre chose pour moi.
          — J’ai fait la même remarque à Mamie mais elle à insisté. Je n’ai pas eu le courage de lui laisser la lettre, de la brusquer, alors nous avons émis des hypothèses. Elle adore ce mot.
          — Joss, tu ne voudrais pas l’ouvrir ? Tu commences à lire et puis si c’est ce que nous pensons et bien tu t’en rendras vite compte et on lui rendra. Toi c’est différent, tu ne les as jamais vus.
          — Si vous voulez », direct, rapide, Joss il savait instantanément si on doit passer ou si on ne peut pas.

Il a pris l’enveloppe et sorti le couteau qui ne le quittait jamais. C’était un exemplaire unique fabriqué en Ardèche avec une lame damassée et un manche en bois de fer d’Arizona. Pas une arme, un bijou qu’il utilisait pour tous ses repas. Il avait des gestes lents, mais qui laissaient deviner les calculs et les regards qu’ils posaient sur les êtres et les choses que sa lenteur lui accordait.

Il a ouvert le bord du pli d’une mince incision, comme s’il voulait s’accorder le droit de défaire son ouvrage.

Il a déplié la lettre et il lisait, impassible, parcourant les lignes comme s’il évaluait son jeu. Ce n’était pas une lettre d’adieu, pas quelque chose d’intime, il se serait arrêté de lire, mais rien ne perçait dans ses yeux bleus.

Il a replié la feuille, repris l’enveloppe du même geste souple et glissé la lettre dans la fente presque invisible.

Joss s’est levé, et a posé le pli sur la table.

Il allait partir, nous le savions, nous connaissions tous les deux sa manière bien particulière de s’effacer.

          — Elle sait déjà, a-t-il dit d’un air apaisant.
          — Elle dit quoi cette lettre ?
          — Parfois la vie ressemble au Poker, en fait souvent. Si on veut voir, il faut miser.

Et il est parti.

 

 

***

 

 

Ma Belle,

 

Je sais que tu ne l’as jamais aimé. Si tu lis cette lettre, c’est que je serais mort et Tchoua aussi. Moi, je sais que c’est la fin alors je veux que tu saches. Et je veux te dire que moi-aussi, j’ai toujours su. Il te battait, presque depuis le début et tu t’es demandée pourquoi. Et bien je vais te le dire. Un soir où il devenait fou, tu t’en souviens bien sûr, tu es partie, tu avais peur et tu remontais vers le moulin de l’Observance. Il pleuvait, il faisait froid, tu tremblais de peur, de froid dans ta robe, sans manteau, sans rien. Je t’ai fait rentrer dans l’atelier et je t’ai séchée. J’ai de suite remarqué les traces sur tes bras, et tes yeux ma belle. Ce soir-là nous avons compris, tous les deux et on s’est aimés. Et puis tu es partie et je ne t’ai plus vue. Neuf mois après naissait Eliane, ta fille, votre fille, mais je n’ai rien su.

Un jour, Tchoua est arrivé aux Milles Colonnes et il m’a dit qu’il devait me parler.

          — Tu vois le petit père Estournel, ce péteux de la préfecture ?
          —
Oui, j’ai dit, mais je n’avais jamais parlé de ce soir, même à Tchoua, alors j’étais sur mes gardes.
          —
Eh ben figures toi qu’il est stérile.
          —
Et comment tu sais ça, toi ?
          —
Je le sais et c’est sûr. »

Tu le sais ma belle, Tchoua ne mentait jamais, il ne racontait pas des histoires et puis il m’a expliqué comment il savait.

          — Et après, c’est son problème.
          —
Ben après, de qui elle est sa petite s’il est stérile.
          —
Elle a quel âge ? j’ai demandé
          —
Trois mois, elle est née en août, tu vois que ça t’intéresse. »

Alors j’ai compris et j’ai eu peur. Peur qu’il devienne fou, qu’il s’en prenne à ma fille, parce que c’était moi je le savais, ma belle. J’ai tout raconté à Tchoua et on a décidé de veiller sur vous. Et puis peu après on s’est croisé et j’ai vu à nouveau dans tes yeux la peur ; la peur et l’amour aussi. Alors je n’ai plus attendu, je l’ai guetté et j’ai découvert que le samedi il montait à son cabanon de Saint Hermentaire. Ce n’était pas difficile en ce temps-là, les gens ils ne faisaient pas grand-chose.

Je suis monté le voir, pour lui dire, pour lui parler. Je voulais qu’il vous laisse, je voulais le prévenir que s’il vous touchait, je le tuerais.

Mais c’était un Estournel, il s’en moquait de moi, il riait.

Je l’ai poussé, il ne pesait pas bien lourd. Il est tombé sur la planche du bas. Il y avait une pierre et sa tête s’est brisée et il est mort. Je l’ai tué, je ne l’avais pas voulu mais je l’aurais fait un jour.

Après je t’ai attendue et on s’est aimés toute notre vie. Pour Eliane, j’étais Lucien, mais j’ai été son père, elle n’a connu que moi. Je n’ai jamais rien regretté. Je vous aimais tellement. J’ai été heureux.

Ma Belle

 

 

Lucien

   

   

Pour lire un autre texte de Philippe Grimaldi : La pie

      

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