La Pie - Philippe Grimaldi

LA PIE

C’est fou ce qu’un oiseau peut voir de choses dans une vie, de là-haut tout est à découvert. J’explorais un monde qui vous est interdit, un monde de saut et d’escalade, de fenêtres entre-ouvertes et de rideaux levés. Car moi, je suis un oiseau des villes, enfin d’une seule c’est déjà bien suffisant. À la campagne, il n’y a pas grand-chose à voir, forcément ; dans un petit village les distances de temps entre les évènements sont grandes et les jours sont longs. La campagne pour un oiseau c’est infiniment plus dangereux, plus sauvage, rempli de pièges et de saisons, des bonnes et des très dures. En ville, j’en ai tellement vu que j’ai décidé de parler, qu’il fallait que tout le monde en profite. Et lorsque je commence il est difficile de m’arrêter ; c’est bien normal, je suis une pie et comme on dit « bavarde comme… ». Mais vous me direz un oiseau ne parle pas, on est même pas sûr qu’ils parlent entre eux, les oiseaux, alors avec vous autres les humains, pensez donc. Le problème c’est qu’on n’est jamais sûr de rien avec les pies, elles sont tellement voleuses que vous chiper la parole, elles en sont bien capables. Moi je l’avais fait et j’étais bien décidée à m’en servir.

Les hommes, je les observais depuis longtemps, j’écoutais leurs secrets et leurs disputes, je voyais leurs vies qu’ils croyaient dissimuler. J’en prenais un, pas tout à fait au hasard et je suivais ses journées, ses soirées, les petits arrangements avec leur emploi du temps et je notais tout dans ma petite tête. Vous ne le savez peut-être pas mais une pie a beaucoup de mémoire. On parle toujours des éléphants, mais que voulez-vous qu’ils en fassent de leur mémoire ; ils n’ont rien à retenir, rien à raconter, trop grand, trop gros, personne ne s’approche. Moi petite et fluette, je ne passe pas inaperçue mais je n’inquiète ni n’indispose.

J’avais depuis toujours survolé son jardin, fait halte sur son toit et gouté aux olives du petit bout de jardin laissé à la nature. Ils parlaient forts et souvent et ils se disaient tout, enfin presque ; ils parlaient trop pour que tout soit dit. J’ai commencé par vérifier qu’il n’y avait pas de chat, sale bête toujours prompte à défendre un territoire sans limite. Il était mort et depuis, seul un stupide petit chien blanc veillait sur leurs secrets. Je suis entrée un jour dans leur maison et dans leur vie par la terrasse, celle de devant qui donnait sur la cuisine. J’ai fait un tour rapide, étonnée et peureuse, loin des hardiesses qu’on nous prêtait. Tout était là, les téléphones, les tablettes et le reste, une vie de mémoire vive et de secrets d’alcôves. J’ai fait un tour dans leur salon, vu tous les livres et les coussins, rangés, assignés comme les cloisons d’un cabinet. J’ai voulu ressortir mais le labyrinthe m’avait surprise, le petit chien aboyait à ma vue comme il le faisait pour une mouche. Pourvu qu’il ne ferme pas la porte, la seule issue. « Quelle imprudence » m’écriais-je, mais il ne comprenait pas mes paroles et je trouvais enfin la sortie. J’avais contracté le virus, gouté à l’aventure et à l’adrénaline, je devais retourner et savoir ; pourquoi ces chuchotements à l’étage, ces portes que l’on ferme et ces silencieux des téléphones qu’on active. Je suis revenue par la chambre, l’étage était ouvert et je suis ressortie par devant, une autre terrasse, une autre chambre, mais sans secrets. Depuis ce jour, je suis devenue une familière des lieux, prenant mes aises et mes risques aussi.

Dès qu’on parle on comprend, enfin si on écoute aussi, indispensable pour explorer le monde des autres qui est aussi le nôtre. Je me posais sur le rebord pour choisir la pièce que je visiterai, celle où il se passait quelque chose. Tous les jours, je m’enhardissais davantage, j’ouvrais des tiroirs, je comptai des billets, j’admirais un bijou. Et puis j’ai enfin compris que l’aventure commençait en bas, là où les oiseaux ne vont jamais, dans les caves et les sous-sols.

Le monde était plus bas avec des fermetures qui étreignent le cœur, un foisonnement inutile qui mélangeait l’accessoire et l’oublié. Sa chambre se trouvait là, à côté du chauffage mais ouverte par un caprice du terrain sur l’extérieur, engoncée dans les soubassements de leur vie. Il explorait son monde les yeux rivés à ses écrans qui s’ouvraient sur l’irréel, peuplé de robots et de pièges, renouvelés dans leur folie et prisonnier de leurs destins. Lorsqu’il m’a vue, il a souri lentement comme on s’étire en se levant. Je me suis posée sur la branche de sa lampe et nous avons parlé. Pendait que je causais, je posais et lui il dessinait une pie qui comprenait un homme, avec un regard tranquille posé sur ce confinement qui tendait vers l’absurde. Je n’avais rien volé, ni objets ni secrets et je lui ai expliqué ce paradoxe. « Les premiers on les emporte, ai-je dit, alors que les seconds on les rapporte ». Les hommes sont curieux qui essayent toujours de cacher ce qui se voit un jour et qui montrent ce qui va disparaître.

       — Pour ma part, me dit-il, les hommes m’indiffèrent car pour l’instant je les connais trop bien, ce qui veux dire trop peu. Un jour je sortirais et comme toi j’irais à la rencontre de ceux qui m’attendent. Ils sont là, dehors, ils existent et j’ai toute la vie.

       — Je peux te raconter si tu veux, je sais tout de leur monde et quand tu partiras, je le sais, je ne parlerai plus. »

 

J’ai parlé souvent, guidée par plus d’un stratagème dans la maison désertée et sereine. Il m’ouvrait sa lucarne et on se promenait dans les étages qu’ils connaissaient à peine. Il m’a expliqué les envies et parlé des regrets, montré les carnets inachevés et les sachets de rêves, avec des lettres d’or et des rubans d’étreintes. Nos mondes étaient semblables aux horizons lointains séparés par les mers, interdit par les monts mais que nos esprits libres imaginaient sans peine et que notre insouciance allait connaître un jour.

      

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