Le premier pas de Vendredi  (L’Homme, c’est l’autre homme) - Robinson Corsoe

Robinson Corsoe donne des nouvelles de sa solitude depuis Mas a Tierra.

  

  

Le premier pas de Vendredi
(LHomme, cest lautre homme)

Robinson Corsoe

 

« Il advint qu'un jour, vers midi, comme j'allais à ma pirogue, je fus excessivement surpris en découvrant le vestige humain d'un pied nu parfaitement empreint sur le sable. Je m'arrêtai court, comme frappé de la foudre, ou comme si j’eusse entrevu un fantôme. J'écoutai, je regardai autour de moi, mais je n'entendis rien ni ne vis rien. » (Defoe, Robinson Crusoe)

 

 

J’ai voyagé autour de la chambre de ma cabane, j’ai relu toute la littérature du confinement, visionné les films aussi, les histoires de labyrinthe et d’horreur en vase clos, les trucs de SF et de fantastique, j’ai reconstitué un bout de mon île de Mas a Tierra dans le salon pour jouer à Moi, Robinson, j’ai consciencieusement dessiné l’empreinte dans le sable ramené sac à sac du Ricanto, la preuve qu’il y a toujours quelqu’un avant soi, que l’ile n’est jamais déserte, on n’est pas soi-même une ile, on n’existe pas avant qu’il y ait quelqu’un d’autre – il y a une empreinte dans le sable de notre esprit –, nous sommes des archipels et non des îles, le plus dur ça été de trouver Vendredi, du coup j’ai contacté les amis, pas les Facebook, les vrais, et il n’y en avait qu’un ou deux, j’ai lu les textes postés sur le Décaméron Albiana, et j’en ai même trouvé qui me plaisaient, j’ai beaucoup aimés ceux, simples, tellement justes, de Pablo, j’ai reçu des tombereaux de smileys, je me suis mis aux gâteaux, j’ai même fait celui de Peau d’âne, je vous conseille celui de Martha Jane Cannary Hickock (dite Calamenta Jane), mais il faudra attendre un peu pour le faire, il est pour une vingtaine de personnes, c’est celui qui a été partagé à Tralonca, déjà, je me suis retrouvé à tourner en rond, à jeter des choses depuis le balcon, j’ai auto appris l’auto hypnose, je me suis senti victime et héros d’une situation extrême, j’ai essayé de faire une anthrophilosophie de l’extrême, ça m’a occupé une matinée, à m’interroger sur le monde avant la pensée, le monde après la pensée, et le monde pendant, et j’ai finis par constater que l’amour, la rencontre, l’amitié, la haine, la trahison, la solitude, le quotidien, le banal, l’impensé sur lequel nous fonctionnons, l’habitude et ses rituels, sont de l’extrême banalisé, mieux : de l’extrême toujours déjà là, l’impensable comme horizon de sens et d’attente, j’ai voulu sauter par la fenêtre, mais dehors c’était encore moi qui passait dans la rue, me faisant signe avec mon attestation, j’ai récupéré des prunes à cochons de derrière Chez Saurou que j’avais congelées et j’ai fait un clafoutis, et j’ai flambées deux bananes du Monte Gozzi à l’acqua vita, ça m’a mis dans un état suffisant pour composer une ode à l'échoppe de Madame Miniconi, à Baléone, on dirait qu’il y aurait des melons des mille et une nuits, des fruits juteux comme des glands de garçons explosant leur liqueur litchi sucrée, des poissons au corps huilés d’épices parfumées glissant entre les cuisses de nouvelles amoureuses, des légumes exotiques semblables à des sexes femelles fleuris, roses, jasmins, dahlias, douceurs indicibles à pénétrer du bout de la langue, et de la népita, toute pareille à la mince touffe que je cueille entre tes fesses, autant de fruits-sexes ouverts, coulants, frustes, épanouis, dont ma racine de bois tendue comme un arc honorera la fente, l'entaille sacrée, Ô ma cible amoureuse, glissant entre tes lèvres de papaye, ça doit avoir un rapport avec l’absence de Vendredi,  avec qui je cueillais des mures à la fin de l’été, parfois seulement composées de quelques grains noirs, quatre, minuscules, comme autant de petits univers voisinant, qui sait, sans se connaître, peut-être échangeant des étoiles, du feu et de la glace, de grands éclairs de lumière, des sciences et de la poésie, chaque grain est une sphère où écrivent des Sages inspirés, protégés du ciel sous une boule de cristal, les pluies ne les touchent pas, ni les soleils mourants ni les étoiles naissantes, recroquevillés dans leur dôme bleu nuit, ils écrivent de douces poésies, campagnardes et  bucoliques, on les aperçoit si l'on veut bien y regarder de près, de très près, mais ils n’aiment pas être ainsi observés, si tu les énerves trop, tu pourras les voir concocter une délicieuse confiture, de mures, bien sûr, dont chacune, parfois seulement composée de quelques grains noirs, quatre, minuscules, comme autant de petits univers voisinant, qui sait, sans se connaître, peut-être échangent des étoiles, du feu et de la glace, de grands éclairs de lumière, des sciences, de la poésie, et de la confiture, il ne faut pas rêver, ils me disent, les Sages, ce qui est dans ton verre, là, devant toi, n’est ni la vérité, ni la solution, ni une médicamentation susceptible de t'offrir la clé des écritures, cela ne t’ouvrira nulle cage derrière les grilles desquelles rugissent les mots, ni la corde de hallage de ton sexe vers un amour rêvé, un lit aux draps d’espoir et d'extase, ni la délicieuse cordelette qui te relie aux bêtes et dont l'unique attrait est de pouvoir être tranchée de tes mains, ni la passion du secret qui t’emmènera au carrefour qui dit que, de ce côté-ci palpite encore, intacte, ton enfance et de ce côté-là s'ouvre la vie, toutes chaînes abattues, ni sexe, ni passion, ni savoir, ni sagesse, ce qui est dans ton verre, là, devant toi, n’est que du vin,  hey ! mais mon verre est vide !

 

 

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