Le Graal-Dalquivir - Diana-Eva Teillaud-Muraccioli

Diana-Eva Teillaud-Muraccioli offre une nouvelle pleine… d’amour !

   

 

Le Graal-Dalquivir

  

«  Bonjour, c’est vous Pablo ?
        — À ce qu’il paraît… Ça dépend qui me demande.
        — Oh je vois… C’est la personne à l’accueil de la compagnie Real Fernando qui m’envoie.
        — Alors vous avez frappé à la bonne porte, concéda Pablo en se retournant sans empressement. »

Toujours affairé à démêler le nœud de corde sur lequel il s’escrimait, il se décida néanmoins à jeter un œil à la femme patientant sur les quais.

« Je suis parfois bourru. Faites pas cas. Vous savez comment c’est, quand tout le monde se connaît… On n’a pas forcément envie de voir certains.
        — Je ne vois pas bien, non, mais je ferai avec », répondit Elena en montant à bord de l’embarcation d’un air pincé.

Avec son chapeau de dentelle souple et sa longue robe bleue et crème, il faut dire que Elena ne passait pas inaperçue dans ce coin reculé d’Andalousie. Elle était arrivée à Sanlùcar de Barrameda trois jours auparavant, et avait finalement décidé de quitter la ville pour rejoindre des coins un peu plus reculés, « nature » pensait-elle, pour respirer l’air fluvial. 

« Vous avez déjà fait ça ? Demanda Pablo en tirant sur la ficelle permettant d’actionner le démarreur de leur flotteur.
        — Quoi donc ? 
Pablo fit résonner un rire cristallin qui éclaboussa de joie la petite embarcation.
        — Ces filles de la ville, je vous jure… L’ascension du Kremlin, banane !
        — Mais, je ne vous permets pas ! Ramenez-moi à quai.
        — Allez, allez, on se détend la Miss… Si je vous laissais faire avec vos manières, vous finiriez cette balade sans même avoir senti l’odeur du genévrier ou du lentisque… Et regardez le quai, il s’éloigne, il est déjà tout petit. Je risque de ne plus avoir assez d’essence pour faire demi-tour si on s’amuse à tourner en rond dans la baie comme ça…», répondit calmement Pablo avec un sourire. 

Elena fulminait. Elle n’était pas venue jusqu’ici pour se faire tourner en ridicule par ce petit matelot de la moitié de son âge.

        — Vous allez où d’abord monsieur je-sais-tout ?
        — C’est bien la première fois qu’on m’appelle Monsieur, dit Pablo en souriant de nouveau. Je vais vers d’autres berges, ça j’en suis certain. Maintenant lesquelles !
        — J’ai payé mon trajet pour visiter le parc naturel de Doñana.
        — Sans vouloir vous offenser, je crois que ceci est votre, et notre, de fait, destination… Pour l’heure, nous sommes toujours à Bajo de Guía. Il nous faudra, vaille que vaille, un certain temps pour arriver au terme de l’expédition, alors autant s’efforcer d’en profiter dès maintenant. »

Elena comprit qu’elle n’aurait pas le dessus dans cette discussion et décida qu’après tout, n’ayant que deux heures devant elle à passer en ces lieux, autant effectivement les passer à respirer l’air frais comme prévu plutôt qu’à s’asphyxier en querelles inutiles avec un inconnu qu’elle ne reverrait jamais.
Elle retira ses sandales et plongea quelques orteils dans l’eau courante. L’eau était fraîche, elle savoura la douceur du vent sur ses épaules dénudées et un sentiment de détente et de plénitude ne tarda pas à l’envahir.
Hier c’était le printemps. Hier ou bien ce matin, je ne sais plus. C’était le printemps en tout cas, ça je le sais, pensa-t-elle au fond d’elle-même.
Ah oui, ça me revient maintenant : c’est Tomas qui a cassé le sucrier de tante Agata, cet été-là à Santa Cruz. Un sucrier tout en cristal, « taillé à la main » comme répétait toujours la Madre. Un de ces sucriers qu’on garde si précieusement qu’il arrive souvent que, 8, 10 ans après, on retombe soudain dessus pour se rendre compte que l’on avait totalement oublié son existence.  Il avait rougi de honte quand j’avais été accusée à sa place. Mais il n’avait pas protesté pour autant. C’est ça les enfants. On l’a tous fait. 
Pourquoi je pense à ça ? se dit Elena. Je n’en sais rien
Les vagues, oui les vagues, c’est ça.
J’aimerais les toucher, les engloutir autant qu’elles m’engloutissent. Les avaler, les caresser, disparaître avec elles dans leurs remous, puis réapparaître, sans dire pourquoi, sans dire jusqu’à quand. J’aimerais me perdre dans leur printemps. Leur doux printemps. Qui s’est fait mien.  

« Vous m’avez l’air pensive », déclara Pablo, soudain, venant troubler la solitude de la nuée de souvenirs dans laquelle se prélassait Elena.

Oui, c’est comme ça. On est tous un peu Tomas ; je le vois maintenant. Je suis une Tomas en version adulte. Tiens, ça le ferait rire s’il m’entendait dire ça. On se cache, on joue, on craint, on casse. 

« Des souvenirs d’enfance, rien de plus.
        — Rien de plus, vraiment ? Bon, d’un côté, je vous accorde que ce n’est pas faux : vous n’avez peut-être effectivement rien de plus à me dire. Mais ! poursuivit-il en levant un index exclamatif, ce n’est pas rien pour autant. Je crois que les souvenirs d’enfance, c’est notre tout. Ils définissent absolument tout ce que l’on est… et tout ce que l’on fait.
        — Voilà une réflexion bien philosophique dans votre bouche ! Vous ne m’aviez pas habituée à ça.
        — Vous vous êtes donc bien vite habituée à moi », contra Pablo dans un sourire charmeur.

Elena se laissa porter.

« Vous avez raison, détourna-t-elle en reprenant la conversation. Il n’y a rien de plus important que les souvenirs d’enfance. Ils définissent la manière dont on perçoit le monde pour le restant de nos jours. Une sorte de prisme de compréhension. Je vois ça comme – Elena marqua une hésitation –, comment dire ? une zone de confort, qui nous permet d’interpréter les choses comme on le souhaite ou plutôt comme on est habitué à les comprendre. On n’en sort pas facilement de ces souvenirs.
        — J’en déduis que vous voudriez en sortir ? poursuivit Pablo d’un air innocent, l’œil toujours rivé sur sa navigation.
        — Parfois » coupa-t-elle. 

 Elena détourna la tête, ne voulant pas se confier plus avant à cet inconnu.  
J’ai dû faire ça… oui sûrement. 
Encore cette petite voix au fond du cœur. 

        « Je ne suis que de passage à vos côtés vous savez. On ne se reverra jamais », déclara Pablo, semblant deviner la discussion intérieure que nourrissait Elena.

Vraiment celui-là, niveau incommodant, il se pose là ! commenta de nouveau en elle-même Elena.

Mais elle finit par concéder intérieurement, qu’effectivement après tout, ils ne se reverraient jamais. Pour être tout à fait honnête avec elle-même, elle dut même s’avouer que se confier à lui aujourd’hui n’aurait au pire, aucune conséquence, et au mieux, peut-être qui sait, le sentiment expiatoire qu’elle venait chercher.

        « J’ai posé des actes dont je déplore les conséquences, mais que cependant, pour être franche, je ne suis pas sûre de regretter, commença-t-elle finalement. J’ai été mariée 17 ans vous savez… 17 ans, c’est long. Une vie entière pour certains. J’ai commis des erreurs, nourri des faux-semblants. Des faux-pas, que j’ai même parfois faits en pleine conscience.
        — Votre mari et vous… vous êtes séparés maintenant ?
        — Dois-je considérer cela comme une question intéressée ? Rétorqua Elena sur le ton de la plaisanterie.
        — Ah ! Je vous répondrai simplement qu’ici en Espagne, on dit Del dicho al hecho, hay mucho trecho…  De la parole à l’acte, le chemin est long !

Elena et Pablo rirent de concert.

        « Je n’ai aucun regret, poursuivi Elena. Au contraire. Je crois que j’ai fait de mon mieux durant ces 17 années passées. J’ai construit ma vie sur des fondations, et ces fondations s’ancraient sur les modes de pensées qui étaient miens à ce moment-là, qui découlaient de mon enfance. Les trames de compréhension du monde dont nous parlions tout à l’heure. J’analyse aujourd’hui avec le recul que ces fondations étaient saines et sincères. J’ai fait de mon mieux, vraiment. Mais elles étaient erronées. Elles me plongeaient dans des faux-semblants, des croyances, qui m’ont trop longtemps éloignée de la réalité de la vie, de ma vie. Ma manière de voir, de percevoir le monde qui m’entourait, l’amour, les gens, tout ça, oui tout ça… N’a plus rien à voir avec celle que je suis aujourd’hui.
        — C’est la raison de votre venue ici ?
        — Certainement la raison de mon départ… Après, ici ou ailleurs vous savez…
        — Je ne vous crois pas, trancha Pablo avec autorité. Vous êtes venue ici. Pas ailleurs. »

Tout en disant ces mots, Pablo adoucit le vrombissement du moteur et approcha leur embarcation  des côtes.

        « Regardez, regardez ! Là, derrière les cannes ! Un lynx ibérique nous regarde.
        — Quoi !? Un lynx ! s’exclama Elena en se levant d’un bond.
        — On ne vous avait pas prévenue ? Il est l’un des symboles du parc.
        — J’avoue ne pas avoir vraiment cherché, bredouilla-t-elle. Je suis venue ici pour quitter la ville.
        — Voilà, qu’est-ce que je vous disais ? répondit Pablo d’un air taquin. Même sans savoir où vous alliez, c’est ici que vous êtes venue, pas ailleurs. Je vois beaucoup de touristes dans mon métier vous savez, et il existe cette petite minorité qui ne vient pas ici chercher l’exotique ou l’extraordinaire, mais seulement l’abandon de soi, l’oubli, la communion avec le monde, presque. Je crois que vous en faites partie, déclara-t-il sans détour.
        — Vous allez me faire rougir.
        — Pourquoi ? C’est gênant de dire cela ? Je préfère largement ce type de retraite spirituelle au non-sens total dont font preuve certains… Tenez, qu’est-ce que je disais ! s’écria-t-il presque en découvrant parmi les roseaux un paquet de cigarettes évidé. Je vous jure… Aucun respect. »

Elena accepta finalement volontiers le plaisir de la flatterie. Elle se sentait femme en cet instant. Elle se sentait vivre. Elle avait bien fait de poursuivre cette balade, la conversation de ce guide s’avérait finalement loin d’être désagréable. Elle le regarda du coin du l’œil discrètement.
Quel âge pouvait-il bien avoir ? 25 ? 28 ans tout au plus. Il était brun. Vêtu simplement, d’un tee-shirt en coton blanc dont il avait fait remonter les manches jusque sur les épaules et d’un short kaki, laissant apparaître de puissants muscles ischio-jambiers couleur café-crème. Un visage d’une beauté sans apprêt, qui ne marquerait certainement pas l’histoire de ce pays d’éphèbes, mais faisait tout de même son petit effet, rayonnant d’une virilité franche.

Mais dans quoi je m’embarque encore, sérieusement ? 
Les petites voix internes d’Elena reprirent leur concert, dans un désir de moralisation feint, plus amusé que réprobateur. En rêvant confusément à cet inconnu, qui aurait quasiment pu être son fils, elle repensa à la vraie raison de sa venue ici.
Tomas, son grand amour.
Je suis sûre qu’il doit se refaire le film. Les éclats de voix. Les larmes. Il doit penser que je regrette. Ce serait logique d’ailleurs. Si j’étais comme toutes les femmes, si j’étais moins moi, cela aurait certainement été le cas. 
Elena se surprit à rire sans bruit.
Il aura donc fallu qu’il me trompe pour que je cesse de me tromper moi-même. Si ce n’est pas un comble ça ! pensa-t-elle intérieurement.   

La renaissance. Le creux en soi.
Pas un de ces creux qui font un vide, qui vous tourmentent, non. Ce creux en soi qui résonne comme un appel, comme une faim qui vient et puis, soudain, qui nous éveille.
Ce point de rupture où tout s’écroule, nos habitudes et nos modes de raisonnement, nos certitudes, nos analyses ; qui nous terrasse, puis nous réveille. 

Au début on croit que c’est la fin, se souvint Elena. Non pas le fait en soi, mais son initiative. Je veux dire… C’est l’idée de son mensonge qui m’a le plus terrassée. Le reste n’était qu’une conséquence. Mais l’idée qu’il ait pu profiter de ma confiance pour agir à mes dépends, plutôt que d’expliquer, plutôt que d’avoir le respect de l’honnêteté, ça, oui ça, c’est bien ça qui m’a le plus fait mal, analysa-t-elle en son for intérieur.
Elena se tourna vers Pablo.

 

        « Vous qui êtes si philosophe, le taquina-t-elle, vous pensez qu’on a plusieurs vies ?
        — Ça dépend dans quel sens vous entendez cela. Si vous parlez de vies les unes après les autres, comme un phénomène de réincarnation ou je ne sais quoi, désolé mais je ne vais pas vous être d’un grand secours. Au grand dam de ma mère, le catholicisme de la famille a très peu déteint sur moi. Maintenant si vous parlez de phases de vies, ou encore de vies simultanées, là c’est encore autre chose. 
Elena sourit.
        — Vous avez l’air de vous y connaitre, vous, en vies simultanées, c’est sûr ! dit-elle en riant. Avec ce sourire ravageur, elles doivent être plus d’une à penser être unique.
        — Une seule à la fois est déjà suffisamment compliqué à gérer, tempéra Pablo, amusé. Mais, cela dit, cela ne m’empêche pas d’avoir, dans un autre ordre d’idées, pas mal de « vies simultanées » comme vous dites. Tout un tas même, je dirais !
        — Vous m’intriguez.
        — Il faut que je vous montre alors. Vous avez un peu de temps ?
        — Je n’avais prévu que deux heures pour faire la balade sur le fleuve en fait…
        — Dommage… » 

Rien n’a changé et pourtant tout. Une épluchure qui tombe au sol. Un bout de moi que j’abandonne. Je l’envoie valser dans le ressac. Qu’il y soit bien, qu’il y reste en paix. Moi, je pars sans lui. J’épluche, j’épluche, épluche encore. Ces couvertures qui m’emprisonnent. Ces schémas de pensées que je ressassais, ce sont bien eux qui faussaient ma vue, qui m’empêchaient d’être au clair. Je ne les veux plus. Va ! Pars ! Il t’attend loin, bien loin d’ici, le ressac !  

        « Attendez ! s’écria presque Elena en le voyant virer de bord. Tout bien réfléchi, je crois que cela se discute, après tout… je suis en vacances. Je ne veux pas manquer de connaître par quel tour de passe-passe vous parvenez à être ici et en même temps ailleurs ! poursuivit-elle avec un sourire enjôleur.
        — À la bonne heure alors, répondit Pablo en redressant le cap en direction d’une autre berge, manquant de renverser l’embarcation au passage.
        — Ah !! », s’exclama-t-elle en riant tandis qu’elle essorait sa robe détrempée par la manœuvre soudaine.

Comprendre. Com-Prendre. Prendre avec soi.
Devenir soi-même. Devenir ce que l’on a pris avec soi. Ce que l’on a appris.
Cinq bonnes minutes s’écoulèrent sans que ni l’un ni l’autre ne prononçât un mot. Pour seul signe de leur présence sur le fleuve : la traînée blanche laissée par le glissement du bateau au travers des eaux calmes.
Elena regarda cette mousse vaporeuse et se sentit fondre en elle. Elle sourit, pensant presque ressentir la caresse de ces eaux à l’intérieur de son âme. Comme cette écume, elle était faite de flots montants et descendants. Comme cette écume, ses peurs, ses doutes, affleuraient à la surface par moments puis replongeaient au plus profond de son être. Comme cette écume enfin, elle les laissa avec soulagement rejoindre la ligne d’horizon, cette ligne d’horizon si clémente, qui les mua en calme, en sérénité.

   

    

        « Je me sens bien Pablo. Je ne sais pas pourquoi je te dis ça, mais je me sens bien.
        — Je crois que se tutoyer y joue déjà pour beaucoup… On a souvent tendance à confondre les causes et les conséquences. Pourtant c’est presque toujours dans l’autre sens que ça marche.
        — Pas faux. J’ai souvent cherché à planifier mon bonheur, à en déterminer les conditions, les implications, les répercussions, sur moi comme sur les autres. Et au final bien souvent, la seule chose que je suis parvenue à créer, ce sont conditions de mes désillusions !, conclut Elena dans un sourire contrit. Alors que là…, reprit-elle visiblement revigorée par la vue du fleuve, les choses sont si simples… si simples que je ne les pense plus.
        — Ça ne m’étonne pas… reprit Pablo. C’est comme ça quand on réfléchit trop. La réflexion, c’est bien beau, mais face à la vie… ça tourne à vide. Je crois que nous sommes un corps avant tout, un corps et un cœur. Un corps qui vit et qui éprouve. Il n’y a que ça qui ait un sens. »

Pablo fixa son regard au loin en plissant les yeux.

        « Prends le lynx que l’on a vu tout à l’heure, par exemple… Il ne cherche pas à jouer un rôle. Il ne se demande pas si son existence est un bien ou un mal. Lorsqu’il tue non plus, il ne se pose pas ce type de questions. Il est. Il existe, c’est tout.
        — Et c’est précisément cela qui le rend beau, poursuivit Elena, qui avait, sans même s’en apercevoir, à ce point connecté son esprit à celui du jeune homme qu’elle se trouvait en mesure de finir elle-même ses phrases. Ne pas chercher à être autre chose que ce que l’on est. Vivre. Intensément. Et porter ainsi sa plus-value au monde. » 

Percevant intuitivement l’intensité de la vie psychique de sa compagne de voyage en cet instant, Pablo s’efforça de ne pas troubler ce moment d’introspection.
Il se concentra sur la poursuite de sa navigation, dirigeant l’embarcation vers les zones humides isolées où il souhaitait les mener. Bien qu’Elena ne s’en soit quasiment pas aperçue, cela faisait un bon moment déjà que les deux compères avaient quitté Sanlùcar. Le bateau remontait sans empressement le fleuve du Guadalquivir dans la direction ouest, s’enfonçant de plus en plus profondément au cœur de « Las Marismas », comme aimait à les nommer le père de Pablo.

Osant un regard vers la femme, Pablo compris en un instant que le temps du trouble était passé. Elena savourait son trajet désormais. Il la regarda tourner ses yeux clos vers le ciel, à l’appel du soleil et d’un vent tiède et réconfortant, un sentiment de satisfaction intense peint au visage.

        « C’est ici », murmura calmement Pablo. 

Elena ouvrit alors doucement les yeux et découvrit avec ravissement les mille et une espèces animales qui peuplaient ce lieu, toutes plus lumineuses les unes que les autres. Sur ce petit rivage isolé, dont l’accès n’était connu que par les habitués de ces rives, les animaux avaient trouvé un havre de paix dont ils ne se privaient visiblement pas de jouir. Flamants, échasses blanches, cigognes, cormorans, et tant d’autres espèces encore, vivaient ici en harmonie.
Elena contempla un long moment, émerveillée, le spectacle enivrant de ces volatiles, qui tantôt plongeaient un bec avide dans les eaux foisonnantes du fleuve, tantôt s’envolaient, synchrones, en des nuées superbes, semblant guidées par un chef d’orchestre particulièrement mélomane.
Elle comprit, ou plutôt elle perçut combien chacun d’eux dansait ici un rôle qui lui était propre. Et aussi à quel point la complémentarité de ce rôle dans le ballet magistral qui se jouait rendait son auteur unique, flamboyant, éternel. 

Émue, Elena se retourna :
        « Merci Pablo, c’est exactement le décor enchanteur dont j’avais besoin.
        — Je crois que tu avais besoin d’autre chose », rétorqua, catégorique, Pablo, dont la réplique brusque suscita le regard étonné d’Elena.

 

        « Si je t’ai amenée ici, c’est pour te dire une chose, reprit Pablo. S’il nous est possible aujourd’hui de voir ce spectacle magnifique, c’est seulement parce que nous arrivons à l’arrière-saison, aux abords de l’automne. Parce que la nature est en éveil. Parce que les oiseaux migrateurs sont là et que leur présence rend tout plus grandiose, plus vivant. Mais si je t’avais amenée ici à un autre moment, tu n’aurais vu ici que des marécages, de la tourbe, des terres submergées. Les terres humides sont comme une éponge ; elles ne permettent la plupart du temps ni la navigation, ni la nage… rien de ce que nous pouvons vivre aujourd’hui.
        Et pourtant, et c’est là que je veux en venir, c’est précisément grâce à ces périodes plus sombres, grâce à ce fonctionnement caché aux yeux du monde, que le miracle dont nous profitons aujourd’hui se produit. Si les inondations demeurent raisonnables, si les sécheresses n’en viennent pas à assécher définitivement le gosier de ces pauvres et splendides oiseaux, poursuivit-il dans un sourire, c’est parce que ces marais sont là. Ce sont eux, la vie de ce site, et de tous ses occupants ; l’envers indispensable du décor.  Et  si cet envers du décor n’avait pas eu lieu, aujourd’hui n’aurait pas été un aussi beau jour. »

Elena sentit cette fois-ci des larmes perler à ses yeux. Pas des larmes de tristesse, non, des larmes d’émotion vive, de bonheur irradiant de l’intérieur.
Les remerciements n’avaient plus leur place désormais, les longs discours non plus. Seul le silence comptait, le silence de ces moments où, sans que rien ne passe, tout change pourtant, et du tout au tout. Tout était dit, tout était compris, tout était là.

Apprends à perdre tes couvertures.

La voix intérieure d’Elena reprit ses murmures.

En perdant pied, tu trouves ton ciel. C’est en toi-même que sont les fleurs. Le doux printemps après l’orage. Le découvrir sans le chercher. Laisse-le venir, et t’inonder.
Reconnaître l’erreur. Se pardonner. Faire sienne chacune d’entre elles. Les accepter. Intimement, sans équivoque. Trouver en elles une terre fertile. Les embrasser, les féconder. Une dernière fois. Puis les laisser. Comme un rocher sur un rivage. Un soir d’été sur une plage.  
Comprendre le sens du mot Courage. L’ancrer en soi, prendre avec soi, si près de soi, le mettre en soi.

C’est ça grandir.

  

   

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