Yves Rebouillat - Au cabaret des vivants

Une envoûtante mélopée, sur des notes de Coltrane, à la recherche des âmes perdues, par Yves Rebouillat. 

 

Au cabaret des vivants

 

 

A Love Supreme

 

Emma nous avait quittés depuis quelques jours. À jamais.

J’errais dans les rues de Paris. Il me souvient d’avoir parcouru sans y prêter grande attention, ni avoir prévu de le suivre, cet axe Sud-Nord de la ville : de Montsouris à Montmartre. Je ressassais. J’avais atteint cet âge quand disparaissent les plus anciens des amis. On perdait les premiers quand ils étaient jeunes et qu’ils s’exposaient aux méfaits des chauffards, de la vitesse, des alcools, des drogues, du Sida, du désamour et du désespoir. Plus vieux, on subissait les conséquences d’une nouvelle série : les longues maladies, la Covid, les accidents cardiaques, les funestes dépressions. J’essaie maintenant de réprimer ces trois mots inconvenants : « Putain ! Encore un ! ». 

Un décès, c’est trop de chagrin, de compassion douloureuse pour les familles éplorées, ce sont des fragments de soi qui se fondent dans la poussière invisible que nous abandonnent les disparus, des moments passés d’éblouissement que la mémoire rend douloureux, des promesses renouvelées et non tenues de printemps somptueux et d’étés de fêtes. C’est la conscience aiguë du temps qui passe inexorablement, interrompt des vies en ruinant celles qui, incompréhensiblement, s’obstinent. Le rappel de l’implacable condition de mortel, du caractère éphémère et dérisoire des instants de bonheur arraché à la tragédie. 

Ceux qui échappent à la mort un temps plus long que d’autres et qui ignorent quand elle les abattra – comme si ne pas douter de leur sinistre sort ne suffisait pas –, sont frappés de la honte de survivre « après ça », minés par l’absurdité du monde. 

Ma progression dans la ville se faisait sans que j’en eusse grande conscience. Les pensées tristes, le ressassement, l’abattement, m’ôtaient l’essentiel de ma sensibilité à mon environnement. Je parvenais cependant, à traverser des rues avec plus ou moins de précautions, j’entendais les automobiles, leur klaxon quand je menaçais de sortir des rails, les coups de freins et les insultes quand je déraillais. 

Harry, mon vieil ami médecin, venu d’outre-Atlantique me voir et assister aux obsèques, s’inquiétait de mon état psychique et m’avait remis un petit pulvérisateur nasal à cartouche à n’utiliser qu’en situation d’extrême détresse ; il avait été prodigue en conseils d’utilisation conclus par un : « Je te fais confiance ».

Il était tard, la nuit était tombée aggravant ma dérive – je ne savais guère où je me trouvais. Le printemps avait rendu celle-là douce mais pesait sur mon âme, le poids incommensurable de « mes morts » et il m’arrivait de pleurer. Sur leur vie interrompue, sur ma vie esquintée, amputée de ce qu’elle avait de meilleur : eux, vivants.

Je savais que ni la solitude ni la tentative d’étourdissement dans les foules – rares à cette heure ailleurs que dans les bars et les boîtes – ne m’apporteraient le moindre soulagement ; il me semblait que marcher mobiliserait une part de cerveau ainsi détournée de la fabrication en continu de ma douleur.

L’envie d’en finir, m’assaillait par vagues. Je m’obligeais alors à penser à ceux qui me restaient. Ils étaient encore quelques-uns, à commencer par mes enfants, l’amie de mon adolescence, quatre ou cinq compagnes et compagnons fidèles et quelques camarades avec lesquels des moments de plaisir et de joie restaient possibles. J’en vins à redouter la survenue saugrenue d’une pensée douce, apaisée, qui heurterait l’immanquable conscience de la disparition d’Emma avec pour effet, par contraste, l’aggravation de mon mal-être.

Je me rendis compte que mes pas m’avaient conduit dans une rue étroite que peinaient à éclairer d’une vilaine couleur jaunâtre, d’anciennes lanternes fixées aux façades décrépites de petits immeubles. J’avisai au même moment, une centaine de mètres plus loin, une porte qui s’ouvrit et grinça en stridant sur deux silhouettes discrètes qui s’engagèrent dans la rue à ma rencontre et dans lesquelles, bientôt, j’identifiai une femme et un homme bien mis se donnant la main. Quel était donc ce lieu mystérieux qui n’avait l’air ni d’un établissement de nuit ni d’une entrée sur cour et venait de rejeter sur un trottoir sinistre, un couple élégant dans la force de l’âge ? Me rapprochant de l’endroit, j’entendis une musique qui s’en échappait. Ma curiosité redoublait. Le pêne de sa serrure ayant butté sur une arrête de la gâche, le battant ne parvint pas à se refermer ; je l’écartai et restai quelques secondes immobile tentant d’identifier les sons en provenance d’un sombre petit couloir de plain-pied qui se terminait par un escalier plongeant dans un sous-sol.

Je crus percevoir des accords issus d’un piano, le souffle d’un saxophone et une rumeur sourde et grave de basse et de batterie mêlées et peut-être, sauf illusion auditive, les vibrations électriques d’une guitare. Je n’ai jamais eu l’oreille très fine.

Je m’enhardis jusqu’à pénétrer dans l’immeuble vieillot, à emprunter précautionneusement le couloir et à descendre les marches. Le doute se dissipa, j’entendis comme une fin de set et des applaudissements nourris. 

J’entrai dans une large pièce – une cave aménagée, vraisemblablement commune à plus d’une habitation au-dessus d’elle – aux lumières multicolores avec dominantes en dégradés de mauve, meublée  de façon moderne et sans tapage. J’estimai à plus de cent personnes un public qui écoutait en manifestant diversement son plaisir, un quintet qui n’avait pas l’air de commencer sa carrière.

L’entrée par laquelle j’étais arrivé n’était, à l’évidence, pas la bonne – sans doute une sortie de secours. Un point d’accueil, plus conforme au style du club et aux exigences de sécurité devait nécessairement se situer dans  une rue voisine.

Le sous-sol était équipé, à l’opposé d’une petite scène, d’un long bar pourvu de nombreuses bouteilles, le tout aux couleurs de l’arc-en-ciel, qui proposait force cocktails d’alcool et mélanges de jus de fruits.

Je notai que l’endroit n’était pas clandestin, personne ne m’avait demandé un quelconque sésame, un panneau affichant « Licence IV » était plaqué sur le vaste miroir placé derrière les bouteilles.

Je parvins au bar d’un pas que je voulais assuré. Une aimable barmaid me proposa de prendre ma commande et de me servir. J’optai pour un mélange de jus de fruits sans sucre ajouté et donnai, pour sa confection, carte blanche à la dame. Je me méfie de l’alcool, d’autant plus ce soir-là que  j’avais en poche, une molécule d’urgence – on ne sait jamais – incompatible avec ce « poison » dixit Harry. 

Je restai juché sur un tabouret le temps de me familiariser avec l’endroit et de choisir une place me garantissant tranquillité et bonne écoute. Il y avait peu de clients près du bar, la plupart étaient installés dans de petits fauteuils autour de petites tables ou debout près des musiciens. 

La barmaid : « Vous attendez quelqu’un ? Vous pouvez aller vous asseoir, il reste des places.

- Merci, j’aperçois un emplacement en face, un peu à gauche... s’il est libre...

- Il l’est.

 - Merci, je cours m’y installer... »

Un nouveau set démarra, je reconnus un morceau de Coltrane, You don’t know what love is, plutôt bien joué. Impossible de ne pas me rappeler le disque Ballads qui m’avait été offert par un ami aujourd’hui disparu, Emma aimant Coltrane et ma dernière soirée en club, passée avec elle, sa sœur, ma fille, mon fils et l’ami qui m’avait fait le cadeau... Quelques minutes plus tard, le groupe enchaîna sur une autre ballade... session Coltrane donc... J’aurais préféré un jeu plus enflammé, rugueux et bruyant. J’avais des choses à rudoyer, étouffer, terrasser.

À la vérité, je ressentais une tristesse infinie. La reprise réussie de ces morceaux me plongeait dans un profond malaise. J’aurais pu battre en retraite, mais, je redoutais de rentrer chez moi, seul, sans sollicitations autres que celles que mon appartement – qui en a tant vu – me propose si souvent : une revue de mes souvenirs précieux, aujourd’hui, seulement douloureux.

Des gens interrompirent ma solitude voulant savoir, puisque je semblais seul, s’ils pouvaient s’asseoir autour de la même table.

« Il y a de la place pour plus d’une personne et son verre. Je vous en prie, je suis seul et ne resterai pas là  longtemps... alors...

- Merci, nous ne voulions pas vous importuner... »

Mais, je sais bien que le malheur suinte, se devine, qu’il est infréquentable. Je me levai après avoir respecté un délai décent, fit mine de rester debout près de la scène puis m’isolai dans une sorte de fausse alcôve d’où je voyais encore les artistes et les entendais parfaitement, protégé de la multitude par une courte cloison symbolique. Des larmes me venaient, difficiles à retenir. Je ne voulais ni fuir ni m’afficher dans cet état.

Il était temps de profiter de la science de ce cher Harry et de procéder discrètement à une brève inhalation qui produisit ce résultat – qu’il me fallut attendre plus longtemps qu’espéré – qu’elle tarît mes larmes et fixât mon attention sur la musique. Ce n’était ni brutal ni tellement étonnant ; je pus reprendre mon souffle et un cours de soirée normalisé.

Je devais avoir repris des couleurs. Ne voulant pas donner aux gens qui m’avaient vu, l’impression que je passais d’une inclination pour le suicide à une exaltation démente je restais sagement dans mon coin.

La formation en termina provisoirement, une pause suivit. Étrangement remplacée par des musiciens, l’employée du bar vint prendre de mes nouvelles.

« Pardon, je vous observe depuis votre arrivée, si je peux faire...

- Non, merci !, interrompis-je la dame , feignant l’étonnement mauvais et l’incompréhension.

- Je peux m’asseoir une seconde ?

- Et même davantage, mais je ne voudrais pas vous causer des problèmes avec votre employeur.

- Pas de souci, je suis la gérante légale, ici il n’y a pas de hiérarchie et nous avons très peu de personnel, quelquefois des extras mais pas en semaine comme ce soir.

- Je découvre votre établissement... une aventure troublante que d’y entrer par une sortie...

- Que voulez-vous dire ?

- Une sortie de secours sans doute... donnant sur une rue quelconque... un murmure musical, un chant de sirènes, une curiosité malsaine... mon manque total de savoir-vivre... je me suis introduit clandestinement par une porte entrouverte... il vous faudra réparer la serrure !

- Je vois de quelle porte il s’agit. Merci pour le conseil ! Je vous offre un verre en même temps que le ticket d’entrée...

- Il y a un droit d’entrée... forcément... je vous demande respectueusement pardon. Pour le verre, c’est moi ! Et je paierai en même temps ma dette. Partons sur de bonnes bases. »

La femme rit, complice : « D’accord, vous prenez quoi ?

- La même chose, jus de fruits, fis-je en lui tendant mon verre.

- Vous êtes sobre...

- Je préfère.

- Je reviens. »

La femme déposa deux verres sur la table.

« L’alcool... c’est pour vous ?

- Le premier et dernier verre en vingt-quatre heures. Je suis prudente et j’ai besoin d’un coup de boost...

- Après la découverte de cet endroit, l’autre surprise fut de constater qu’il était était sympa, que la musique y était bonne, la gérante aux petits soins. Je pense y revenir de temps en temps.

- Je vous y encourage. Nous formons un club associatif, tout le monde met la main à la pâte, on est tous plongés dans le jazz à un titre ou à un autre... cette salle est lieu de répétition, de fêtes, de retrouvailles. Nos musiciens viennent de partout, en toute discrétion. Lors de sessions publiques, il nous arrive de refuser du monde mais pas si souvent... nous ne sommes pas toujours ouverts. Pas de pub, que du réseau ! Moi-même je joue. Bon, il faut que je vous laisse, ce soir, je suis au service des consommateurs de boissons.

- Merci à plus tard. »

Passée la pause, une nouvelle formation inspirée et joyeuse ne mit pas longtemps à séduire le public avec une interprétation complètement folle de Cantaloop, façon US3 puissance deux.

Je me souvenais de soirées passées en bande lors de sorties qui rythmaient nos congés et nos week-ends, quand nous n’avions pas peur de boire ni l’intelligence de nous priver de trop d’alcool. Nous en savions juste le pouvoir de désinhibition et anti-dépresseur momentané qui cassait des retenues inadéquates entre nous et chassait les embarras créés par de petits accidents sentimentaux. Il était rare que l’un des nôtres restât plongé dans la peine toute une soirée durant.  La préservation de notre santé n’était pas un sujet et le retour à nos domiciles respectifs à Paris, jamais un problème ; nous ne conduisions pas d’automobiles ces nuits-là.

J’entendais à nouveau nos rires, nos plaisanteries, les taquineries de diversion, les provocations, les fausses bravades moquées et les joutes pour rire, gagnées ou perdues, c’était sans importance. Nous parvenions, par-dessus les tumultes, à tenir des conversations qu’un joyeux drille finissait par interrompre pour une expérience déjantée et collective sur une piste de danse improvisée ou celle d’une discothèque. Lors des concerts de jazz, il en allait autrement, nous étions muets, absorbés par les mélodies, les rythmes, la musique était notre dénominateur commun, notre passion ; nous la respections trop pour l’endommager et importuner les artistes.

Cette nuit, elle enveloppait tout, nous berçait, pour mieux nous chahuter ensuite, nous inspirait tout l’amour du monde, allait débusquer dans les plis secrets de nos histoires les scories de nos détestations qu’elle pulvérisait, dénouait nos ventres, accélérait les battements de nos cœurs, relevait nos têtes, défatiguait, libérait nos corps et nos esprits, élevait nos âmes, nous rendait heureux...

La calme attention de l’auditoire – possiblement habité par les mêmes sensations que celles que nous éprouvions – s’accommodait de la fougue des musiciens. Il y avait bien ces mouvements des corps debout ou assis mais tout en retenue, en légères ondulations, en balancements pudiques. L’élégance, le contentement, le bonheur régnaient.

J’avais renoué avec la planète.

Au cours d’une séquence mélodieuse qui avait suivi un déchaînement des frappes de McCoy Tyner sur le clavier de son piano, la furie des percussions d’Elvin Jones, les hurlements suraigus du saxophone de John Coltrane, l’endiablement de la contrebasse de Jimmy Garrison, j’aperçus dans la salle, furtivement d’abord, des connaissances et même plus que cela... des femmes et des hommes perdus de vue et même, disparus. J’en fus à peine étonné, après tout, nous charrions tous avec nous ceux que nous avons aimés. Élisabeth, François, Jean-Luc, Sergio, Renata, ma mère, mon père, Frédéric, Dominique... redevinrent plus durablement présents, vivants. « Excellent ! Le passé a un avenir ... », me dis-je, un peu dépassé mais aux anges.

J’eus droit à des accolades, à des coups de poing simulés dans l’estomac, des étreintes appuyées, des clins d’œil, aux compliments de la part d’une ancienne compagne exilée aux antipodes, à des cillements distants de jeunes femmes qui n’avaient pas pris une ride... toutes personnes ayant disparu, m’ayant laissé choir ou que j’avais abandonnées, accompagnées au cimetière ou au crématorium, parfois de nombreuses années plus tôt.

Une ronde chaotique se forma dont les membres, tour à tour, se penchèrent sur moi, me saluant m’embrassant me disant ces mots à l’oreille : « Salut toi ! », « Je t’aime encore ! », « Tu nous as manqués », « Méchant ! », « Pourquoi ? », « Je ne voulais plus te revoir... », « Tu as bien changé, l’as-tu fait en bien ? », « Je me souviens de tout... ». Elle, m’invitant à revenir dans sa maison de famille en Provence, Lui, dans une résidence que j’avais adorée au bord de la Méditerranée ; avec eux, à Rome, Florence, Athènes, Copenhague, San Francisco... 

Mes parents assis à proximité nous regardaient en souriant, l’air satisfait. Je leur prêtais cette pensée : « C’est bien fils, tu n’es plus seul ! »

Emma surgit devant moi, à quelques mètres, s’approcha lentement, comme en équilibre sur un fil souple, tendu à quelques centimètres du sol, elle ne lévitait pas mais dansait avec lenteur et la légèreté d’une plume. Elle mit un temps infini à parvenir à portée de souffle. Elle posa sa main sur mon bras, puis sur mon visage et blottit sa tête au creux de mon épaule. Ni fantôme ni  hologramme, Emma était là, dont je ressentais la chaleur et reconnaissais l’haleine et son parfum préféré.

John Coltrane jouait pour nous des fragments de A Love Supreme nous adressant, de temps en temps, un clin d’œil qui ôtait à l’interprétation toute connotation religieuse .

La nuit prenait fin. La femme du bar vint me saluer, m’entoura de ses bras, me tapota le dos, recula, glissa ostensiblement une petite enveloppe dans la poche de ma chemise. J’exerçai mon droit de réciprocité et, sonné, la saisis par la taille, la serrai contre moi et l’embrassai sur les deux joues.

Dehors je lus le bristol : « Cher Monsieur, vous m’avez intriguée. Vous semblez avoir connu des joies et vécu des épreuves. Quelque chose me dit que vos rêves sont puissants et qu’ils vous tiennent en vie dans un monde absurde. Revenez nous voir et prendre du bon temps. »

Je rentrai. Je n’avais pris qu’une inhalation et sus dès le lendemain matin que je ne tomberai pas dans l’addiction à la stupéfiante eskétamine. L’idée que toutes les personnes que j’ai aimées seront toujours là, à portée de main, sous une forme ou sous une autre, me ragaillardissait. Et me faisait sourire.

FIN

 

 

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