André Ariotti - Au vent de l'albatros

Les aventures d’une plume de marin se rêvant albatros… Un texte épique d’André Ariotti.

 

AU VENT DE L’ALBATROS

 

Ils apparurent à travers la lumière d’un vitrail signé le matin même par son auteur, la plume alanguie près du livre d’or fut parcourue d’un désir frissonnant pour rejoindre l’aventure.

Elle allait partir voyager, naviguer à la rencontre de ces immenses oiseaux blancs accompagnant de leurs ailes déployées les bateaux inconnus et leurs équipages.  Une volonté envoûtée par l’écoute d’un marin au long cours plongé dans un échange passionné avec le maître verrier dont l’œuvre s’exposait devant son œil ébloui.

Son voyage serait plus court mais tout aussi vertigineux, elle deviendrait Plume d’envergure pour découvrir ces immenses Albatros la rappelant à son désir.

Elle savait qu’elle suivrait ce marin comme tenue à l’ancre poétique de l’Albatros de Baudelaire par une douleur insondable d’un pétale blanchi niché dans Les Fleurs du Mal. Elle offrira à cet oiseau blanc vaste oiseau des mers son possible envol pour quitter ces marins incapables d’imaginer le poète « semblable au prince des nuées qui hante la tempête... »

Plume d‘aventure, amoureuse silencieuse de cet homme prêt pour son départ prochain, elle attend dans son vieux sac de marin le moment de rejoindre la cabine où l’espère le papier à entête de ce navire tant espéré. C’est un cargo chargé de la cale aux ponts supérieurs de pâtes et bobines de papier qui seront transformées pour le plaisir des impatients d’écriture.

Nul passager, nul amusement, pas même une escale touristique.

À peine montée à bord, toute à son affaire, elle élabore sa première aventure, elle languit ce papier fier de son avenir assuré, elle piétine d’impatience en filant vers cette cargaison. Attachée à la poche du marin, elle sent leur présence, elle regarde leur provenance, imagine leurs destinataires. Elle veut s’assurer la réalité de la découverte de ces trésors, elle pique légèrement la cuisse de son porteur pour qu’il réagisse et vérifier ainsi qu’elle ne rêve pas. Des tonnes de feuilles à disposition, des couleurs bigarrées, des formats presque inconnus, le rêve devenu réalité.

Une excitation monte en elle, elle retrouve ce moment si particulier de l’attente d’une lettre écrite telle un cadeau, un rendez-vous  impatient d’un amour naissant alors que s’annonce enfin ce train qui ne finit jamais d’entrer en gare.

Merveille de liberté, force de la mer avec un roulis intérieur contrecarré par un tangage dans la tête, le mal de mer est son remède là où pour d’autre il est abomination. Elle se jouit des vagues, des crêtes moutonneuses, des montagnes d’eau s’abattant sur le pont. Rien ne l’arrête, elle impose son rythme aux moteurs qui peinent à la suivre, elle soutient le bateau d’une écriture ferme, la quille lui obéit, les mâts chagrinent de douleurs tout en lui rendant hommage, les hélices battent hors d’eau pour tenter de surprendre cette inconnue qui chamboule une mécanique d’horloger.

Le navire vibre de la proue à la poupe, tous crient qu’il souffre, elle seule sait qu’il gémit de bonheur, il n’est plus navire, il est devenu la matrice d’un écrit naissant.

               Qui pourrait l’arrêter ? Ni le commandant, ni les beaux stylos nommés d’un sommet bien connu, pas même le buvard détrempé. Non, elle ce qui l’intéresse c’est de réécouter l’Albatros, de chercher les mots douloureux conduisant son auteur au partage du destin similaire de ces rois de l’azur maladroits et honteux et du poète exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géants l’empêchent de marcher...

Elle désire qu’ils se rejoignent dans une identique tendresse.

 

À tenir la plume à quatre mains c’est une musique cristalline qui filent de la cabine par un sabord entrouvert. Notes sans croche ni silence, seulement séduites par le chant de la plume sur ce papier rugueux, elles s’adressent aux seuls Albatros au passage du Détroit de Gibraltar.

Les humains trop paresseux à refaire leur visage blafard ne voient pas, ne peuvent pas écouter ce filtre magique se glissant dans les coursives. La plume le voit, le sent, le laisse advenir, il se transforme en un frisson, mouvement premier de la lettre, transformée en mots laissant apparaître ces phrases impossibles à déchiffrer pour l’homme d’équipage  qui mime en boitant, l’infirme qui volait. La plume choisit son camp, celui de l’Albatros et du poète, voyant clairement la dureté de l’homme égaré par le rejet d’un Autre qui n’est finalement que son semblable.

Tant pis si les maîtres équipage n’ont pas de temps à perdre, au diable les capitaines de la pensée

cartésienne, par dessus-bord les bavards matelots flanqués à leur mât de misère. Tout cela la plume le sait,

elle l’a écrit, réécrit et pourtant tout est toujours recommencement, elle sera originale, elle refusera d’imiter,

elle est à sa place.

Puis au loin ça y est, elle les reconnaît, ils ont entendu les notes emportées dans les volutes de la cheminée,

ils sont là ses Albatros.  Elles les admire glisser au-dessus des flots,  attentifs à leur alignement le long de la

coursive, ils  osent de rapprocher de ce hublot lumière d’un phare d’écriture.

 Ils la regardent, ils ne savent lire ses mots, ils en comprennent la chaleur tel le rayon de soleil traversant le vitrail. Leurs yeux attendris forment un unique regard, ils savent qu’une Rencontre vient au monde.

 Reconnaissants pour son engagement à leur côté, d’un trait de plume ils lui envoient un message d’amitié exprimé par leur doux ballet, réécrivant à leur manière ce poème transmis à chaque génération.

Après leur passage laissant sans voix l’équipage qui ne comprenait plus rien à la mer, le gouvernail en bataille, la gîte violente devenue douce harmonie, elle décida de se reposer jusqu’au port de Durrës en Albanie.

Les premiers scintillements des phares le long de la côte guidaient notre arrivée et marquaient le retour des Albatros vers le large.

Au matin suivant les tonnes de papier commencèrent à rejoindre les quais, leur chemin marquant la séparation de la plume et des Albatros pour inaugurer à chacun un nouveau destin.

 

Ce texte répond à l’une des propositions de l’atelier d’écriture de Racines de Ciel. Le thème de l’édition 2023 était « les réécritures », soulignant le lien entre lecture et écriture.  Les propositions s’appuyaient sur des textes de Sheila Watt-Cloutier (Le droit au froid), Albert Cohen (Le Livre de ma mère), Antoine Ciosi (Peut-être qu’un jour), Baudelaire (La Chevelure).

 

 

 

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