Claire Le Boucher -  Elle / Lui

  

Tout n’est pas toujours rose… ni noir. Un duo de sensations et deux façons de voir la vie, par Claire Le Boucher.

 

 

ELLE :

Je marchais depuis une longue heure quand j’entrai dans le quartier du Borgo. Après une rangée de restaurants bondés, bruyants, je l’ai aperçue, là sur ma gauche, figée, imperturbable, au centre de la cour du musée. La statue du Cardinal. J’ai admiré un instant les bâtiments colorés qui renfermaient les toiles, les dalles de la cour qui réfléchissaient une lumière aveuglante. Derrière un voile humide, mes iris suivaient la frise qui courait le long de la bâtisse, la symétrie de l’ensemble, le décrochage de la chapelle impériale. Je respirais cette enclave de silence et d’immobilité posée là, au cœur de l’agitation estivale. Les bourrasques du thermique ont alors soulevé les branches des palmiers, placés judicieusement pour ombrager la cour. Assise au pied de la statue vert-de-gris, j’ai scruté le regard sévère du Cardinal malgré un soleil cuisant. À ce moment précis, si j’avais pu, je lui aurais volé sa force. Tout ce dont j’avais besoin. Au lieu de cela, le regard inhumain de la statue m’a laissée abattue, chargée de mes vaines prières. À mesure que je m’éloignais, j’ai cru entendre la statue murmurer « La guérison ne vient que de l’intérieur ». Une larme est tombée sur mes souliers.

LUI :

7H30. Un vent glacé me poursuit dans la rue Fesch. Je relève mon col. Un café est ouvert, sur la droite. Merveilleux ! J’entre. Je m’affale sur la banquette. Quelle nuit, mon dieu. La petite table donne sur l’immense cour du musée, encore déserte à cette heure. Le sombre breuvage matinal est déposé devant moi, avec un sourire. Il accompagne le silence, me brûle le gosier et revigore mon corps endolori. Malgré mes pensées en ébullition, mes yeux suivent les lignes du palais Fesch qui borde la cour et la silhouette vert-de-gris du Cardinal. Un couple de pigeons batifole sur sa tête. Le Cardinal demeure imperturbable. L’astre du jour pointe ses premiers rayons sur la façade de l’élégant palais, tandis qu’une armada de goélands atterrit sur la coupole de la chapelle impériale. La lumière chauffe derrière la vitre. Les premiers écoliers arrivent en courant, leurs petits cartables secoués sur leur dos. Ici, tout s’éveille, tout est vie. Tout à ma joie, je suis incapable de me concentrer sur quoi que ce soit.

  

  

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2022 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel

Le thème choisi cette année était « Le musée imaginaire » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La troisième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« La cour du Palais Fesch, vue par un homme heureux puis par une femme malheureuse. »  

    

 

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