Pierre Lieutaud - Florence

 

La magie florentine c’est de susciter aujourd’hui encore des mondes personnels, vivants et colorés. Enchantés… Une nouvelle malicieuse de Pierre Lieutaud pour commencer l’année « en beauté ».

 

 

Florence 

Il pleut sur les palais, les cours intérieures, les grands escaliers, les allées de buis et les fontaines, l’eau jaillit des gargouilles, glisse sur les toits, les pavés, les plaques d’égout, les statues, les réverbères. Sous les arches des vieux ponts de pierre, un fleuve boueux passe sans bruit…

Les éclairs illuminent les boules de pierre sculptées dans les murailles, dessinent des monstres sur les façades. Je suis seul dans la ville, je cours, je m’abrite sous des arcades, une porte bat, j’entre dans un musée, j’avance dans la pénombre, mes pas résonnent dans les couloirs, des petites ampoules palpitent faiblement. Je parcours des salles en enfilade aux murs recouverts de tableaux : des batailles, des annonciations, des crucifixions, des amours, des maternités, des supplices défilent devant mes yeux. J’avance accompagné du cortège silencieux de gens habillés d’or et de dentelle, de princes et des rois…

Je n’entends plus la pluie. Un bruit léger vient d’une salle, comme si quelqu’un brisait du petit bois. Sur la toile d’un grand tableau, des stries avancent lentement en faisant craquer le vernis, trois jeunes femmes nues vont et viennent. La plus belle, debout dans une conque de nacre, tourne les yeux vers moi. Je recule, je me cache derrière un vase de marbre, des éclats de peinture tombent sur le parquet, elle hésite un instant, dit quelques mots que je ne comprends pas aux deux jeunes filles et saute sur le plancher. La toile déchirée pend comme une fleur fanée, une jeune femme nue venue du fond du tableau prend sa place, elle lui ressemble, elle a  les mêmes yeux bleus, couleur de ciel… 

Un petit homme, sorti de l’ombre, une écharpe rouge autour du cou,  s’avance en serrant sous son bras une palette et des pinceaux. Il met ses lunettes, répare la toile, applique dessus une couche de vernis, il regarde un moment le tableau et disparaît au fond de la salle. La jeune femme nue semble satisfaite, elle s’éloigne sans bruit, elle longe les couloirs, elle sort du musée. Je la suis.

L’orage est passé, il fait doux, les pigeons roucoulent, elle traverse la place de la Signoria, Neptune tourne la tête, elle sourit et prend la rue des Calzaïoli. Nous voilà devant la cathédrale, elle regarde un instant les portes de bronze sculptées d’une chapelle et remonte la rue des Martelli en longeant des palais qui semblent des prisons. Nous suivons l’avenue Cavour jusqu'à la Place Saint Marc. Elle frappe à la porte d'un couvent. Un moine montre sa tête, il la connaît, il la fait entrer et moi, je la suis… Des ballots ficelés sont empilés contre les murs, des hommes attendent, le béret à la main, des servantes leur portent à boire. Les moines tâtent les ballots, vérifient les ficelles et font oui de la tête. Je tends l’oreille. 

- Combien cette nuit ? demande un moine à l’un des hommes. 

- Quarante-deux, mon père, quarante-deux et pas un de plus, ils nous suivent. Demain, nous passerons par les jardins de Gherardesca et nous pourrons les semer.

Le moine le remercie, il ouvre une sacoche de cuir, sort une liasse de billets, la lui donne. La jeune femme est près de moi, tout près, je pourrai la toucher, je respire son odeur. Elle dit au moine :

 - Annonce-moi à Frère Angelico.

Le moine s'incline, ouvre une porte de bois et lui fait signe d'entrer. Je la suis encore. Frère Angelico ouvre un ballot, une vapeur bleue remplit la pièce et fait cligner les yeux, 

- Ça te va, la livraison de ce soir ? dit la fille. 

- Très bien, très bien… Le bleu est encore plus pur qu'hier. 

Elle s'assied sur un divan de velours, dehors, l'orage a recommencé, elle se tourne vers moi.

- J’ai voulu que tu me suives pour que tu comprennes. Ici, règnent les Médicis, pas ceux des palais, ceux-là sont morts depuis longtemps, mais les autres qui les ont remplacés, ceux de la Pratica Segreta… Depuis des siècles, j’ai vu passer les hommes et les temps et puis un jour, je suis venue voir frère Angelico… 

Angelico, on lui amène des morceaux de bleu du ciel et il peint des fresques sur les murs, si bleues et pures qu’elles illuminent la vie des hommes. Les statues, leurs yeux sont de pierre, l’Arno c’est de la boue, les rues sont noires comme la poisse et moi, si je peux rester lucide et regarder le monde avec la pureté qui me fait découvrir les complots de la Pratica Segreta, c’est parce qu'Angelico recouvre mes yeux du bleu du ciel depuis des siècles…

Angelico trempe un long pinceau de soie dans un vase de marbre, veiné de vert et de noir, une brume bleue monte au plafond, on dirait un ciel d’automne. Elle s'allonge sur le divan, il s'approche lentement, dépose dans ses yeux quelques gouttes de bleu du ciel et il lisse ses paupières avec la soie douce de son pinceau…

 

 

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