Paul Dalmas Alfonsi - La difficulté de parler

 

L’amitié est aussi faite de mots. Mais tout n’est pas à dire… Une nouvelle de Paul Dalmas Alfonsi.

 

La difficulté de parler

 

La troisième année, elle est quelquefois descendue au bord de la mer, en voiture, avec l’institutrice. Petites virées d’exception. Elles roulaient, plus loin vers le sud. Pas juste au bout de la vallée. Elles parlaient peu pendant le trajet. Chacune enfermée dans son soulagement de quitter quelque temps le village. Ensuite, une fois sur place, elles regardaient, tout simplement – les traces du courant, le calme plat, la houle –, ou elles lisaient. Partageant des bouteilles d’eau. D’accord avec la situation.

Au large, il y a d’autres îles – où personne d’ici ne se rend plus jamais – et une côte lisse et sableuse avec des villages en vigie sur des promontoires et rochers. Un face à face, en symétrie. Et cet espace maritime, canal entre Corse et terre ferme, la route de toujours où glissent des cargos, des car-ferries pour la Sardaigne et de hauts bateaux de croisière. Ils descendent et ils font retour, ils passent et repassent, opiniâtres. 

Certains, parfois, perdent le nord (la logique de la boussole), leur ligne de parcours normal. Ils s’échouent. Comme, il y a quelques années, celui qui s’est couché, ici. Déstabilisé. Sur le flanc. Il porte une large échancrure, ouverte vers le gros des vagues, et il a pris, avec le temps, de sombres nuances de rouille. Cela contraste avec la mer, sur ce site, leur favori. Cette masse béante leur va.

Au plus près de la plage étroite, derrière une courte butée, il y a des mares et des lagunes, avec oiseaux vifs et sifflants et pleins d’insectes qui grésillent. Et sur le sable qui les borde, arrivent au repos des vaches, lassées de leur divagation. 

Vaches sérieuses, au poil roussi, et qui apprécient l’air salé. Elles ont le profil assuré de qui respire enfin à l’aise. Avec leur masse concentrée, leur gabarit de précision, elles provoquent le respect. On doit y être attentionné. On doit y être vigilant.

L’institutrice débitait, de temps en temps, quelques formules qu’elle avait l’air d’avoir pesées pour accompagner ce voyage. « − Vrai dictionnaire de citations, pensait Monelle, mais de devises de son cru ». À écouter bien tranquillement, puisqu’on est de sortie, ce jour… 

« − Plus on avance dans le savoir et plus on vit sans illusions. » Long suspens. Effet de dicton. « − Ma mère est une femme qui sait très bien dissimuler tout le fardeau de sa tristesse sous un ton de jovialité. Un passé d’amertume. Un présent de chagrin. » Silence et pause prolongée. 

Plus inquiétant mais plus concret : « − J’ai fait depuis déjà longtemps le grand deuil de mes intérêts. J’ai noyé l’idée de partir. Et je me maintiens, vaille que vaille. » Un portrait d’elle, un résumé – écho de ses nuits si profondes. À personne, elle n’avait dit ça.

Retour de la plaine en montagne : Monelle restait somnolente, avec un fond de mal au cœur. Tendue sur son contrôle de route dangereuse, sa compagne au volant ne s’en inquiétait pas. Elle posait des questions, soudain : « − Pourquoi tant de sévérité ? » (Elle voulait parler de la vie, de l’existence en général.) Pas la moindre piste à ouvrir. Nulle amorce de discussion.

Mais, un jour, elle a entrepris d’aborder la question de fond : « − Ce n’est pas contre vous, Monelle. Ce n’est pas contre vous, jamais. Or vous conservez l’illusion de vous fondre ici par méthode, en jouant sur la volonté. Mais un tel pari ne tient pas. Un vague écho du temps où vous êtes arrivée ? On ne peut pas ! Désormais, vous êtes avec lui. Il faut vous faire à la raison de tout ce qui passe par lui. Bien ou mal, et peu de questions. Cela vaut comme antidouleur. Je ne me fais pas l’expression de qui que ce soit d’autre que moi. Non. Juste moi qui vous regarde vouloir ainsi ce qu’on ne peut pas. Cette fois, j’ai parlé longtemps. Et parler longtemps me fait mal. » 

Après cette déclaration, elles ont continué de se voir. Par principe – plutôt par principe. Elles ne s’évitaient pas, mais ne trouvaient plus l’énergie de partir ensemble à la mer. Monelle, pour sa part, n’y est pas retournée.

  

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