Charlie Galibert - La Maison dans la clairière

 

Quelle est belle cette maison ! Elle mérite, oh combien, sa majuscule. Elle était là, magnifique, dans les mots de Charlie Galibert. Elle est à nous aussi, maintenant…

 

La Maison dans la clairière

 

Le bois chante dans la colline. Des arbres moutonnent sous le vent. Chênes, pins, cyprès, cerisiers et pommiers sauvages, des oliviers bleus cachés. Dans la tonalité dominante du vert profond, le soleil fait une clairière de lumière. ELLE pourrait être là. ELLE pourrait habiter là. Ce serait bien d’habiter là pour une maison. La Maison. Blanche comme la lumière d’août. Orangée comme le soleil couchant sur des tuiles. 

Un sentier court à mi-hauteur de la colline, un canal plutôt, qui glougloute et chante son eau. Il faudra l’assécher, tracer un chemin dessus. Il y a un petit cabanon d’été sur quatre piliers de béton. On vient y chercher le frais, l’été. C’est le terrain de jeu favori d’un vent délicat, aux bras chargés de parfums, qui passe la main dans la chevelure des arbres. Sa cour de récréation. Le bois danse de tous ses arbres. Le cabanon détonne un peu dans toute cette verdure avec son béton gris et ses planches lessivées-salivées par les pluies et les saisons. On dirait la folie Sanpancracienne d’un Le Corbusier en vacances sur les collines. 

Depuis la clairière touchée du doigt par la lumière du soleil, on domine la ville qui glisse au pied des bois et la mer haut dressée dans le ciel scintille sous le soleil. La ville blanche semble une mer descendant vers la mer bleue qui, elle, semble monter dans le blanc de la ville. Bleu de la mer, blanc de la ville, bleu du ciel, jaune du soleil, verts des collines, il y a là tout ce qu’il faut pour passionner et occuper plusieurs générations de peintres. 

La nuit, la ville pétille de toutes ses lumières, on dirait qu’elle va prendre la mer. Le 31 décembre à minuit, toute les trompes et cornes des bateaux chantent l’adieu à l’année qui s’en est allée et salut la nouvelle qui entre.

Au mitan de la colline, où on imagine tous les chevaux du roi allant boire ensemble au canal, la clairière illuminée du soleil d’août appelle les maçons italiens, deux frères, pour qu’il lui construisent une maison, précisément là où le doigt du soleil se pose entre d’immenses chênes dont les glands tombant dans la nuit d’octobre berceront les dormeurs blottis derrière ses murs. 

Les grandes pluies de septembre feront chanter les tuiles rouges et le vent secouera les grands arbres, juste pour s’amuser. Des fois, il est brutal aussi. 

La Maison se dressera là, au centre de la clairière, elle sera blanche comme la lumière d’août, orange comme le coucher de soleil sur des tuiles. Il y aura des espèces de moucharabieh pour jouer avec l’espace, le ciel, l’ombre et la lumière. 

Le matin, elle fera face à l’Est, levant les bras pour sa prière au soleil. 

L’après-midi, elle fera de l’œil au Mont Chauve, le Seigneur du Nord en armure de roches et de garrigue, petit volcan avec son nuage sommital à domicile et, l’hiver, son cache-nez de brouillard, elle regardera les bateaux blancs jouer sur la mer. 

Le soir, elle veillera en regardant se lever les étoiles sur la ville blanche illuminée comme un arbre de noël éternel, en s’appuyant nonchalamment sur ses bras étirés derrière elle, à l’Ouest. 

Le Sud, elle s’en fout, le Sud, c’est là où elle habite. Le Sud, c’est Elle. 

La nuit, elle rameutera autour d’elle ses arbres au creux de ses bras. Ils regarderont dedans par la fenêtre, appuyés au rebord, comme il se disait que faisait la Bête en Gévaudan, mais gentille. 

Des renards passeront dans le jardin, mangeant un raisin, une cerise, une olive, laissant juste ce qu’il faut aux humains. 

Parfois, exceptionnellement, il neigera. Ce sera un cadeau rare. Un miracle. Un baptême de blanc sur son front. 

Au printemps, tout s’illuminera de fleurs et de parfum. 

Il y aura des chats, roux, blancs, noirs, des gouttières tigrées, un chien qui aime les chats et contre lequel ils aiment dormir et lui aussi aimera ça. 

Des enfants jouent, courent, cris, « moi quand je serai grand », « moi quand je serai grande », pourvu qu’ils ne grandissent pas trop vite, ils partiront loin du nid, comme des oiseaux bleus pressés de vivre. 

Une lampe prie dans la nuit, il y a toujours une lampe allumée dans une forêt, et ce n’est pas tout le temps celle de l’ogre et de la sorcière, les Grands disent que les fées n’existent pas, pourtant y en a. 

Partout des grillons, des grenouilles, des oiseaux de nuit enchantent l’obscurité sous les étoiles souriantes. 

Les arbres oscillent, dodelinent de la tête, tout cela ressemble à un livre dont on tournerait lentement, doucement, les pages, pour bien profiter des images et de la poésie qui est dedans avec, il y a plein d’autres pages à lire. À écrire. 

Pour le moment, dans la clairière illuminée de soleil qui rêve d’Elle, La Maison Blanche et Orange ne dort que d’un œil, elle veille sur ses habitants, en son cœur, aux souris qui dorment dans un souffle, aux fourmis qui ne travaillent enfin plus, aux guêpes qui ont rangé leur dard dans leur sac à main, tandis que le triangle d’été, Déneb, Vega, Altair pampille dans le ciel et que Cassiopée pose sa signature au-dessus du Mont Chauve. 

Sur le sommeil paisible de La Clua, de la Terre et du Monde, La Maison est soulevée comme un bateau, un sacrement.

Voilà : nous sommes au bout du sentier qui a recouvert le canal qui dort dessous dans son souvenir glougloutant. La clairière éteint la lumière. La Maison blanche et orange ouvre sa porte. Elle fait une révérence. Elle nous invite à entrer. Elle nous sourit. 

- Merci, on lui dit.

Saint Pancrace, Nice, 17 septembre 2021

 

 

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