Carine Bonnel - Enterrement en terre douce

 

Des mots et de la glaise. Simplement, tragiquement, sereinement. Un récit de Carine Bonnel.

 

  

Enterrement en terre douce

 

La terre n’est pas naturellement douce. 

Mais il est très simple d’en fabriquer.

Vous étiez surement en capacité de parfaitement vous exécuter enfant, que votre enfance ait pris fin depuis 5, 20 ou 30 ans.

Sa texture changera à la lecture de ces consignes. Attention cependant, vous ne portiez enfant aucun intérêt pour l’aspect de vos mains. 

Aucun intérêt pour le tube de crème « Sauvez vos mains » ou pour une simple manucure.

 

Dans un 1er temps, vous devez libérer de votre espace de travail tous matériaux naturels susceptibles d’entraver le contact de la paume de votre main avec la terre. 

Les pierres chaudes et l’herbe brulée mises de côté, l’aide principale de vos index et majeur est maintenant indispensable. 

Les deux paires, posées sur la terre chaude, collées l’une à l’autre, se séparent en emportant avec elles un peu de terre, se promettant de se revoir. 

 

Les promesses tenues sont définitivement les plus belles. 

 

Celle-ci à peine finie d’être proclamée, voilà les doigts revenir à leur point de départ, chargés de la même terre, pour qui le va-et-vient a su adoucir la texture.

Après plusieurs de ces mouvements répétés à l’identique, une motte s’est constituée.

 

Désormais la terre est dite douce. Et l’on y enterre.

 

Aout 1980.

 

Un bord de route. La foule se déplace gaiement. Bastia/Saint Etienne 2-1. 

Une voiture folle. Un corps projeté. Un mort.

Ces bribes d’information, elle les obtiendra avec le temps, indirectement, par recoupement, à table.

Et les morts, on les enterre. Gabrielle sera bientôt la maitresse de cérémonie d’un enterrement qui s’ignore. 

Le corps est bouffé depuis quelques années mais les écrits restent eux.  

Une lettre trouvée dans un carton, dans le grand placard aux portes marrons. Une de ses lettres, adressée à ses parents, de ses nouvelles proclamées fièrement.

Les écrits ne sont plus à leur place là-haut dans l’armoire, dans la chambre des enfants. La terre douce les attend.

Un après-midi, un jeu comme un autre, un jeu d’enfant, on joue à l’enterrement.  Pas de messe, pas de condoléances, de la terre pour accompagner les mots à leur dernière demeure. La lettre va disparaitre. Les démarches d’inhumation vont être réduites à l’essentiel.

Il y a un chêne, majestueux, enraciné. C’est à ses pieds, protégée par son ombre, en terre douce, que Gabrielle va rendre la promesse mal tenue de cette vie.

Le terre est prête, il suffit maintenant de creuser, profondément et d’y enfouir ce qui n’est plus qu’un vague souvenir pour Gabrielle. 

Souvenir évoqué si tous sont autour de la table, accompagnés par une douce ivresse, maitresse de tous les courages.

Le trou est prêt, vite il lui faut enfouir les mots volés. 

De lourdes gouttes de pluies d’été tombent sur la terre chaude. 

La terre douce est sensible. Les mots seront dissous plus vite. Les mots de son oncle.

 

Mai 2018. 

 

J’étais là. Elle sera douce pour toi aussi.

  

  

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