Dominique Taddei - Histoires courtes en Corse (2)

  

Histoires courtes en Corse (2)

  

  

A Ribba (le ravin)

Dans les années trente, un sgiò de l’Uspidali vient d’acheter une voiture neuve décapotable, tout fier et tout heureux de cette nouvelle acquisition, il descend la montrer à ses amis de Porto-Vecchio. Malheureusement, il loupe un virage et la voiture tombe dans un profond ravin. Coincé et blessé, il ne peut s’extraire de la voiture et attend patiemment que quelqu’un le voit dans cette position inconfortable. 

Au bout d’un long moment arrive un muletier qui réalise la situation embarrassante du conducteur. 

Après un échange entre les deux hommes, l’homme enfourche sa mule et part au trot chercher du secours au village. 

Quelques heures après, à la nuit tombée, les secours arrivent avec des torches, des cordages et des outils pour dégager le conducteur du véhicule. 

Commence alors un dialogue de sourds. 

« Attenti ! ùn faleti micca par quì, pudeti sguidà ! Attenti par quì c’hè un chjacconu chi pudaria stacassi ! Attenti ! Attenti ! Attenti ! » (Attention ne descendez pas par là, vous pourriez glisser ! Attention, ici il a un rocher qui pourrait se détacher ! Attention ! Attention ! Attention ! )

De sorte que rien n’avance et le temps passe…

Alors le chauffeur excédé de crier : « O Ziteddi ! Abaddetti chì quì ùn si po’ falà che in vittura. » (Oh les gars ! Regardez qu’ici on ne peut descendre qu’en voiture !)

 

Nobody

Charles était parti aux colonies et n’était pas revenu en Corse depuis plus de vingt ans. Il décida de revenir au pays. 

Arrivé à Puretta, il ne fut pas surpris du changement, il prit un taxi et en se rendant dans la Casinca, il ne cessait de répéter « Beuh ! quì nunda ha cambiatu » (Ici rien n’a changé). Le taxi imperturbable le laissait parler. Arrivé sur la place du village, il vit la fontaine et une fois de plus, il répéta dit : « Quì dinò nunda ha cambiatu ! ». Descendant du taxi, une valise à la main, il se dirigea vers le bar et entra à l’intérieur il aperçut quatre de ses anciens amis qui jouaient à la belote. L’un d’entre eux se tourna et apercevant Charles et sa valise, il lui lança : « Oh Charles parti in viaghju ? » (Oh Charles, tu pars en voyage ?).

 

Rambo

Dans les années 70, ma mère avait ouvert une supérette et l’absence de grandes surfaces à cette époque faisait que bien des clients venaient se servir chez elle. Elle avait embauché du personnel dont un responsable des achats et parmi les autres employés, il y en avait une jeune femme que nous avions baptisé « Rambo ». C’était une force de la nature et le travail ne lui faisait pas peur. Seulement voilà du point de vue contact commercial elle avait quelques lacunes. 

Alors un jour notre Rambo eut maille à partir avec une cliente. Le responsable, qui était un charmant garçon, voulut la raisonner en prenant un ton doucereux et l’interpella en disant « Angèèèèle !!!!... »

Elle lui répondit : « Entrimi in culu ! » 

Je ne vous raconte pas l’éclat de rire général !

  

Les Vampires

La guerre terminée ma mère décida d’ouvrir une salle de cinéma, un soir au programme on passait un film sur les vampires. 

J’en connais plus d’un qui, pédalant dans la nuit pour rentrer chez eux, n’en menèrent pas large. Ils étaient terrifiés et heureux d’arriver sains et saufs dans leur maison. 

   

 

Marin à la B.A.N d’Asprettu

 

Juillet 1961, j’étais de garde un week-end, à la Base aéronavale (B.A.N.).  Ce dimanche nous n’étions que deux, le cuisinier et moi. Je m’occupais des vacations radios et du standard. Notre pacha naviguait sur son voilier dans la baie d’Ajaccio, notre commandant en second était parti faire du tourisme aux Calanche de Piana. Le reste des hommes se composait d’un Maître principal, de deux seconds maîtres et de vingt-huit matelots. Tous étaient en permission de week-end. Un vrai Club Méditerranée. 

J’étais allongé au soleil sur la terrasse du château, lorsque j’aperçus une Citroën DS 21 (Taxi) arriver par la porte Est de la base. Tout ça me semblait bizarre, certes il n’y avait pas de sentinelle à cette porte mais d’habitude les voitures respectaient le panneau interdisant l’accès à la base aéronavale.

Le taxi s’arrêta, trois officiers de marine descendirent et récupérèrent leur valise. 

Seulement voilà, les officiers en question étaient un contre-amiral, un vice-amiral et un capitaine de frégate. 

Merdeeeeeeeee ! J’étais en short, torse nu et en sandales pieds nus et sans bâchi. Une véritable catastrophe !!! J’enfilai à la hâte une chemisette coloniale grise et descendis les escaliers quatre à quatre pour aller accueillir ces VIP. 

Lorsqu’ils me virent surgir, ils n’en crurent pas leurs yeux. Une exclamation ! « Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? ». Je me tenais debout la tête en arrière et je laissais passer l’orage.

Étant en charge du décodage des messages, j’ai vite compris le problème. 

Leur demandant la permission de parler, ils m’écoutèrent. Je leur fis remarquer que la méprise et l’erreur venaient des services de Toulon. Les messages urgents comprenaient des lettres de priorités. Le message codé nous annonçant l’arrivée d’officiers supérieurs ce dimanche avait été envoyé avec la mention « R » (non urgent) ; avec une mention plus importante nous aurions ouvert le message plus tôt, au lieu d’attendre le lundi. 

Ils se calmèrent, et je m’empressai d’appeler le cuisinier qui leur prépara un excellent repas et leur montra leur chambre. 

Comme nous étions au mois de Juillet, je leur confiai les clefs de la Peugeot 403 de la base et je leur indiquai les endroits à visiter, plages, restaurants, cafés le long de la corniche.

Bref tout rentra dans l’ordre, ils ne semblèrent pas me tenir trop rigueur de ma tenue d’été peu règlementaire. Ouf j’étais soulagé ! 

Seulement voilà, parfois il faut savoir se munir d’une check-list. 

Le soir le commandant rentra et je lui fis part de l’arrivée des amiraux. Mon rôle semblait être terminé. 

Vers minuit, assis au PC Radio, j’étais de veille radio, Le téléphone sonna. Bizarre ! 

La sentinelle de l’aubette me demanda s’il devait ouvrir le portail à trois civils qui se présentaient avec le grade d’amiral. Zut ! Celui-là, je l’avais oublié complètement oublié.

En fait, cette sentinelle était un Ajaccien qui faisait son service militaire en tant qu’inscrit maritime. Son seul travail était de venir le soir pour fermer le portail et l’ouvrir le matin. Le reste de la journée, il allait pêcher avec son père. 

Voici donc qui s’est passé. 

La Peugeot 403 arrive, le portail est fermé, le Capitaine de vaisseau descend et appuie sur la sonnette, un long moment après arrive notre Ajaccien en pyjama : « Qui êtes vous ?! La base est fermée ! » À moitié ensommeillé, il n’avait pas reconnu la voiture, nos officiers commencent à s’énerver et l’Ajaccien me téléphone.

Moi : « Ouvre leur vite le portail ! Ne les fais pas attendre ! » 

Là-dessus la voiture passe devant notre Ajaccien qui leur dit sans se démonter : « La prochaine fois ! Faites comme tout le monde ! Passez par le trou pour ouvrir le portail… » (un trou permettait de passer le grillage sans déranger personne !)

Il faut croire que ces hauts gradés avaient de l’humour, car le lendemain ayant été convoqué par le Commandant pour rendre compte de ce qui s’était passé la veille, j’entendis de gros éclats de rire dans le bureau du Commandant. 

Je peux vous garantir que mon uniforme d’été était des plus règlementaires. 

 

 

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