Pierre Lieutaud - Secours catholique

    

L’empathie jusqu’au bout du mal... avec l’espoir du salut. Une nouvelle de Pierre Lieutaud.

  

  

Secours catholique

  

Étienne est seul. La neige coule dans ses veines quand l'appelle trop fort la tempête. Les yeux fermés, il se cramponne au sol. Une tornade se lève, tord les grands arbres, les immeubles, les nuages, les étoiles et le vent. Tout ce qui dormait en lui se secoue pour effacer les restes de vie habituelle. Après vient un grand silence et le nouveau monde d’Étienne s'ouvre comme une fleur.

Des guirlandes d'ampoules s'allument une à une sur la ville et la mer, de longues voitures glissent sur les chaussées mouillées, les arbres s’illuminent, les vitrines palpitent doucement, les rues bruissent de chants d'oiseaux de nuit, de grands rossignols, de chouettes diaphanes, les écoles déversent dans les rues des flots d'enfants. Tout est propre, clair et harmonieux.  

La seringue, c’est l’arbre de vie où se cramponnent ses mains d'enfant, un feu d'artifice, une bouche de feu qui écrase la vie mauvaise. Il veut vivre autrement, quitte à en mourir. La lune blanche, sortie des nuages éclaire son visage d'enfant et caresse ses joues. Une odeur de sable humide, d'urines, de mer et d'algues monte dans l'air du soir vers les étoiles.

L’abbé de la vieille ville, aumônier du collège, marche dans les ruelles à l’aveuglette. Comme tous les soirs, il fait le tour des rues, des places et des terrains vagues. Rien ne doit être étranger au représentant de Dieu sur la terre, même s’il n’est qu’un pauvre curé. Aucun enfant ne doit être abandonné, laissé seul dans la nuit.

Liane est petite, ses cheveux bruns s'entortillent dans des boucles d'argent, brouillent son regard, se collent à sa peau et glissent sur ses dents par les commissures de ses lèvres. Elle marche le soir en suivant le bord des routes. Elle est frêle, elle ne parle pas, ne se plaint jamais. Liane a aussi deux petits seins à l’aréole brune qui ne servent à rien, des doigts longs et osseux qui dessinent la nuit des ombres et des lumières. Elle a rendez-vous avec Étienne. L’abbé la regarde traverser la rue. Il la suit.

Étienne est couché dans l’herbe. Les yeux de Liane sont posés sur lui, il respire par petites bouffées, ses doigts sont tendus vers ses doigts.

À genoux dans l'herbe, l’abbé murmure un mea-culpa sous les étoiles. Comment ai-je pu être étranger à la vie de ces enfants ? Me pardonnera-t-on un jour cette absence ? Il réfléchit… Je dois les aider, c’est mon rôle, ma mission, ma raison de vivre… Alors, je dois faire comme Étienne, pour comprendre… Essayer...

Il prend doucement la seringue, casse la petite ampoule posée sur l'herbe près de lui, il s'éloigne, s'assied par terre, se cale bien contre le tronc d'un arbre, il remonte sa manche, tapote son avant bras. Une grosse veine barre le pli de son coude, il enfonce l'aiguille, pousse le piston de la seringue, ouvre grand les yeux et pour qu’il reste une trace de son expérience, il parle dans la nuit… Pour les étoiles, la brise du soir, Liane, Étienne…

Écoutez, écoutez-moi… Le liquide a pénétré mon corps, une haie sans fin de diables cornus qui sentent la montagne mouillée après les feux s’ouvre devant moi. Ils battent la mesure avec des fourches rouillées, des tiges torsadées, des éventails de fer forgé, ils rient, des souches brûlantes finissent de se consumer et des brûlots roulent de toutes les collines. Je marche, ils me montrent une route qui s’enfonce dans la nuit. Devant moi, avec déférence, ils s’écartent et allument des torches, la route serpente, monte puis redescend et s’en va traverser un ruisseau. Un diable s’approche de moi, sa torche éclaire un visage lunaire, rond et bleu, ses yeux sont deux phares qui tournent, retournent et se révulsent. La nuit retombe. Je hurle, mais la nuit n’entend pas ; l’eau tiède baigne mes pieds. Je crie toujours et rien ne me répond que le crépitement des torches de résine. Plus tard, je ne sais quand, la brise des enfers se lève et l’eau à mes pieds se ride des éclats de leurs voix. Elles disent que l’eau des fontaines est atteinte d’un mal inconnu. Dans ses flots circule un vibrion tout petit, noir, qui saute de goutte en goutte et crie plus fort que le vent ; l’entendez-vous ? Ceux qui boiront à ces fontaines ne vivront que malheurs toute leur vie durant. Les bruits ont disparu, les oiseaux et le vent se sont tus, de toutes parts montent maintenant les cris de milliers d’enfants qui ont bu aux fontaines et tournent en gémissant…

Le jour se lève, les lueurs de l’aurore glissent sur la mer, l’abbé est assis par terre, dans l’herbe trempée de la rosée du matin. Il regarde les dernières étoiles en récitant une supplique à Dieu pour qu’il vienne au secours de ces enfants perdus… Ce sont tes enfants, Seigneur, murmure-t-il en se signant.

Liane et Étienne sont partis. Pour rattraper la vie habituelle, avec l’espoir que le monde les prenne un jour dans ses bras, un monde apaisé où ils auront leur place, où ils seront heureux…

 

    

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