Paul Milleliri - High society

  

Confession sans concession. Portraits d’un drôle de dandy et de quelques seconds couteaux... Une nouvelle de Paul Milleliri.

  

  

High society

  

Every flow has its ebb*

   

« Vous souvenez-vous de mon père, Sir Lawrence ?

- Je le tiens pour un des hommes les plus remarquables qu’il me fut donné de rencontrer au cours de mes fonctions auprès du Foreign Office.

- Étiez-vous à Prague avec lui ?

- Non. Nous nous sommes rencontrés en Égypte, j’ai pu l’apprécier durant une semaine. Laps de temps trop court à mon gré.

- Puisque aujourd’hui, cher ami, vous venez, devant Dieu et devant les hommes d’entrer dans notre famille en épousant ma sœur cadette, il est juste de faire de vous le dépositaire en stricte copropriété d’un de nos secrets. Privilège ? Servitude ? Que vous dire ? Tout au plus pour justifier mes mots qu’il me soit permis d’en référer au bon sens populaire : les chaînes du mariage sont si lourdes qu’il faut être deux pour les porter. Parfois trois… Et nul n’est à l’abri d’un tel avatar. Quels que soient les serments d’amour et d’allégeance…Toutefois si les Mac Laughlin n’ont pas pour réputation d’être possessifs à l’extrême il est de mon devoir de vous avertir que l’intrusion d’un tiers dans notre secret de famille serait des plus mal venus. Simple mais indispensable préambule à votre initiation.

Mon père, fait notoirement admis, n’exerça jamais une véritable activité. C’était un dandy. Catégorie socioprofessionnelle ignorée du monde du travail. Monde au demeurant honni par l’auteur de mes jours. Toutefois sa fonction – il ne fonctionnait pas autrement – l’occupait à plein temps. Non content d’être à la mode il lui fallait d’abord et avant tout lancer la mode : charge soumise, à ses yeux, à une impérative obligation de résultats. Cela supposait capacités à puiser sans cesse dans des ressources intellectuelles et matérielles dont – grâce soit rendue à Dieu – il ne fut jamais dépourvu.

Éclectique, il avait divers pôles d’attraction. Il aimait presque autant les femmes que les chevaux. Nonobstant il ne s’abaissa jamais jusqu’à acheter ses compagnes. Et moins encore à revendre des femmes issues de ses écuries. Pratiques qui, notez le bien, si l’on veut lui prêter ainsi tout ou partie d’une ébauche de sens moral, ne fut jamais à comptabiliser à la rubrique « profits ». Sur un plan purement comptable ses pertes financières dues à l’entretien d’une certaine gent féminine lui coûtèrent plus que les mêmes prestations de service qu’il aurait pu obtenir à moindres frais auprès de véritables dames du métier. Quoi qu’il en soit, salons particuliers et Jockey-club, vraies demi-mondaines ou anglo-arabes, mon père montait chaque jour. On allait jusqu’à dire, car la coutume de ne prêter qu’aux riches est solidement ancrée dans notre milieu, que cette habitude de monter au quotidien de façon itérative tenait de l’excès, selon les envieux et de l’exploit, selon les sportsmen. Il n’ignorait rien de cette réputation mâtinée de réprobation. Cependant, je ne l’entendis jamais y opposer un démenti. Et, à ma connaissance, il n’adressa jamais son cartel à un quelconque auteur de bruit tendancieux. Bien qu’il entretint régulièrement le galbe de ses mollets au cours d’assauts avec son maître d’armes…

Mon père aimait aussi les enfants. Presque autant que les chiens. De fait il ne lésina jamais sur l’entretien des uns et des autres. Héritiers légitimes, chiens des meilleures races aux pedigrees prestigieux et bâtards nés aux décours de rencontres impromptues voire d’étreintes furtives, ne manquèrent jamais de rien. Si ce n’est, d’affection…Mais il ne pouvait souffrir d’être confronté au moindre reproche sur pareil sujet. Allant jusqu’à argumenter :

« Pourquoi aurait-il dû accorder à d’autres ce qu’il se refusait à lui-même ? »

Une telle affirmation ne suscitait chez lui aucune gêne. Il était d’une mauvaise foi apte à vous soulever les Montagnes Rocheuses d’un anodin épaulé-jeté. Sans omettre d’y ajouter, magnanime, pour faire bon poids, le Scafell Pike.

De fait, chacun savait qu’il s’aimait bien. Rien n’y personne ne pouvait prétendre prendre le pas sur lui. Pas même un souverain. N’était-il pas roi lui-même ?

« Roi des dandies ! Maître d’un royaume un tant soit peu limité… », objecterez-vous.

Certes, certes. Mais par dessus tout, roi choisi. Élu. Unanimement reconnu. Cela justifiait, de son point de vue, prérogatives, privilèges et prétentions sans limites.

À l’ouïr de tels propos, lady Rachel, épouse de lord Robert Wims-Callahan, tabagique crachoteux affecté d’un enrouement chronique – que père surnommait « le WC engorgé» – lady Rachel, donc, qui suçotait une dragée en bavochant comme à son accoutumée, fit un jour, une fausse route à frôler la sortie fatale. Un débris d’amande délogé d’une dent cariée fut accusé, sans l’ombre d’une preuve, d’avoir ainsi attenté à la vie de la vieille dame. Lady Rachel se retrouva répandue sur un tapis dévasté – lui-aussi – qui en maintes occasions en avait vu d’autres en cette même position pantelante, mais pour tout autre raison. L’épisode se termina sans grands frais. Précisons afin de dissiper un malentendu toujours possible que nous voulons parler, en priorité, du cas de l’épouse de lord Robert. Le tapis pour sa part ayant eut à déplorer de regrettables souillures dues à un périnée en berne et un sphincter vésical défaillant. Je vous laisse imaginer les affres de lady et sir Mac O’Leary qui, une fois n’est pas coutume, recevaient pour un thé. Dignes propriétaires de l’épave du Tabriz outragé, ils calculaient, leur éternel boulier en tête, les frais de désinfection qu’ils prévoyaient horrifiques.

Personne n’eut l’idée saugrenue de proposer d’organiser une collecte au profit des époux O’Leary. Cette magnifique démonstration d’un self-control collectif, rare si l’on veut bien s’y pencher, évita une dispersion tous azimuts des convives présents.

Non ! S’il vous plaît ! que nul ne s’en vienne disserter sur l’égoïsme avaricieux des membres de notre cercle. Là où il ne fut question que de la mise en pratique d’une judicieuse présence d’esprit ! Plutôt que de gloser, louons le Seigneur puisque l’actuel cours du Down Jones ne nous permet pas une OPA sur telle valeur. Oui, rendons grâce de ne pas avoir eu besoin d’un recours au bouche-à-bouche pour ranimer l’épouse de lord Wims-Callahan. L’Éternel dans sa grande bonté nous épargna ainsi ce moment toujours délicat où, imbibés de bienséance, aucun des témoins, secouristes diplômés, présents sur les lieux d’un drame ne se décide à brûler la politesse à son voisin pour faire avant lui le geste salvateur. Attitude empreinte d’un louable savoir-vivre. Cela va sans dire. Mais par trop souvent fatale pour la victime. Implacable constat !

Père en fut déçu. Déçu, non pas par le comportement des témoins que l’on aurait pu parer de toutes les apparences de l’indifférence. Rien de cela. Disons, désappointé par le happy end que nous venions de vivre. Indubitablement, il semblait avoir nourri d’autres espoirs en un tout autre scénario. La suite de cette histoire conforta mes suppositions. J’ai toujours regretté depuis de m’être alors refusé à engager de fructueux paris sur le sujet.

Rancunier au-delà du dicible mon géniteur éprouva dès ce jour une irréversible aversion pour l’amande sous toutes ses formes. Pour faire bonne mesure, il donna même ordre à ses gens d’associer la noisette dans une semblable interdiction de séjour à Hope Castle et sur les terres annexes. Ainsi cette innocente aveline, chassée de nos domaines, se retrouva bannie à jamais de notre contrée, victime du fait du prince.

Mais revenons à ce mémorable moment où, lady Rachel, arapède scellée à son rocher moussu refusa la dernière haie. Image osée ? Je vous le concède. Surtout si l’on considère que les gastéropodes prosobranches ne sont pas mondialement connus pour s’adonner régulièrement aux saines joies du jumping. Cela étant dit, Père ce jour-là ne fut pas le seul à déplorer l’obstination de l’épouse de lord Robert Wims-Callahan déterminée de façon déraisonnée à survivre coûte que coûte.

Témoin lady Mornemouth déplorant sotto voce :

« Ce n’était pas encore son dernier saut… »

Mue par une perfidie engrangée au cours d’un demi-siècle de jalousies féminines, elle parlait de la fausse route et par dessus tout faisait allusion au long steeple-chase étalé sur la trajectoire existentielle de lady Rachel, sauteuse émérite, Traviata de compétition, dame frivole d’une réputation non usurpée et solidement établie de Londres à Calcutta en passant par les Falkland Islands.

Un passé révolu. Dont on avait fini par prendre acte. Non sans une pointe de regret à son évocation Mais comment crucifier les ailes du temps ? S’opposer en vainqueurs à son œuvre destructrice ?

L’âge aidant l’offre avait vu la demande diminuer jusqu’à disparaître. Laissant place à une vieille dame d’apparence rangée, confite dans l’encens, férue de cantiques, sanglée d’un corset impuissant à endiguer tout son lard, bardée de bons sentiments incapables d’édulcorer des idées salaces. Curieusement, il me revient en mémoire un détail de peu d’intérêt. Au demeurant je vous le livre par parenthèses : suite au malaise de lady Wims-Callahan, sir Mac Paddy intrépide explorateur unanimement reconnu dans la rue par son bottier et sa gantière, révéla de façon incongrue et sous le sceau d’un secret bien malmené, que cette grande dame ne portait jamais de culotte.

« Vous voulez parler d’une montgolfière ? », insinua Samuel Priniten, magnat de l’oléiculture et maltais olivâtre : pure facétie du destin.

Il s’essayait souvent ainsi à des traits d’esprit qui ne faisaient rire que lui. La perfection n’est certes pas de ce monde. Samuel ne risquait pas de nous administrer preuve contraire. Mais comme s’il n’y suffisait pas, il trouvait le moyen d’aggraver son cas en étant francophone. Par ailleurs, il baragouinait passablement la langue de Shakespeare. Je présume que feu William, par ennui ou saute d’humeur, chercha souvent à s’évader de l’au-delà pour s’en venir lui tirer les oreilles. Cependant Priniten ayant un parler vipérin nous condescendions à dire qu’il était polyglotte. Il avait par surcroît des avoirs bancaires éminemment respectables qui nous poussaient à le tolérer dans notre cercle. Certaines dames de son entourage n’hésitant pas à avouer que ses yeux avaient les irrésistibles reflets enjôleurs d’un certain billet vert.

« Une montgolfière ?… Si vous voulez… », répliqua Mac Paddy sans chercher à comprendre ni à cacher son agacement.

Il acceptait mal qu’un tiers, maltais qui plus est, s’en vienne lui couper la parole alors qu’en pleine communication scientifique il venait de faire une révélation sur l’une de ses plus récentes explorations.

On doit à la vérité de dire, car ce n’était un secret pour personne, que l’expédition en question, à l’instar de tout honnête whisky, avait douze ans d’âge. La comparaison, hélas, s’arrêtait là. Tout un chacun savait aussi que sir Edmund Mac Paddy, hardi pionnier s’il en fut, jamais rebuté par le projet d’explorer quelque gouffre insondable, vivait désormais dans ses désirs et leurs réalisations nulles.

Sur le fond de cette conversation mon père avait une opinion plus tranchée. J’en ai gardé un souvenir précis. Nous venions investir, par petits groupes, le grand salon vert d’Alice Mac O’Leary lorsqu’il confia dans un charitable aparté que lady Rachel, descendante hors mariage de lord Brighton, au blason et meubles Henri VIII, honorable en tous points mais désormais démâtée, en cale sèche, privée de tout espoir d’embarquement pour Cythère, fusse à force de rames, n’aspirait plus qu’à une chose : prendre, suprême aboutissement !, un bain de siège purificateur dans la vasque du baptistère de notre temple. Et ce en toute ignorance du principe d’Archimède ; sans se soucier des dommages collatéraux causés par des débordements du sacro-saint siège baquet comblé, lui, à corps défendant.

Après une telle appréciation, je suppose que vous aurez compris combien mon père prisait la présence de cette lady dans notre voisinage. Celle-ci, à peine remise de son malaise, avait pris et copieusement repris du poil de la bête. Je veux parler d’un spanich cocker puppy cacochyme et catarrheux. Un bref instant voisin de tapis de l’épouse de lord Wims-Callahan, Jutland, c’était le nom de ce canidé d’appartement, ventilait à l’envie des débris de son pelage en grattant frénétiquement des lésions prurigineuses eczématisées. Le gosier irrité par des acides aminés soufrés d’origine animale, lady Rachel avait liché, sans coup férir un fond de carafe de cherry mis imprudemment à sa disposition par Alice Mac O’Leary. Ainsi requinquée, à défaut d’être parvenue à s’éclaircir l’esprit, elle ne résista pas, d’une voix quasi claire, au plaisir de couper mon père dans son élan alors même qu’il nous exposait, de façon toute impromptue, son point de vue sur les nouveau-nés.

« Existe-t-il quelque chose de plus laid que ce magma gluant, rouge, braillard qu’est un bébé à son avènement dans le monde ? Les chiots eux, avec leurs yeux fermés, sont autrement agréables au regard et gratifiants pour leurs heureux propriétaires…

- Comme c’est étrange, James, vous nous brossez-là le saisissant portrait de votre première apparition parmi nous. C’est à croire que vous en avez conservé un souvenir très précis.

- Je ne sais, répondit mon père, en s’efforçant de faire montre d’un flegme qui n’était déjà plus sien, si l’on peut évoquer la notion de souvenir. Mais il y a incontestablement une forte connotation de vécu. Car, après tout, j’étais présent au moment des faits.

- Je peux m’en porter garante.

- Vraiment ? lady Rachel…

- Sans contestation possible : j’y étais aussi. »

Elle reprit son explication après un léger temps de pause. Pour ménager ses effets et mâchouiller deux ou trois poils de spanish cocker puppy qui s’obstinaient à vouloir cohabiter avec sa langue.

« Vous savez combien notre chère Margaret, feue votre mère, pouvait se montrer entêtée. Le dire ainsi n’est pas faire offense à sa mémoire. Grosse de neuf mois, elle n’avait voulu, pour rien au monde !, être absente au Derby d’Epsom. Il m’avait donc fallu l’accompagner.

Elle perdit les eaux à la cloche. Ce ne fut pas un bruit de cataracte. Vous vous en doutez bien ; du reste un brouhaha, à son comble, se chargea de masquer ces prémices de travail. Néanmoins il y eut dans les gradins de la tribune officielle un moment de diversion. Certains spectateurs, curieux ou avides de s’instruire, suivirent, jumelles au poing, votre arrivée et non celle du Derby. Il y en eut même pour prendre des paris sur le sexe du bébé en instance de première sortie dans notre monde. Il en résulta quelques bousculades de peu de maintien.

Ma modestie dut-elle en souffrir sachez que, sous la direction du professeur, sir Parsifal Whitegrass, turfiste impénitent, j’ai eu l’honneur de couper le cordon.

Un homme de grand savoir et d’un admirable sang froid que sir Parsifal ! Toujours à son affaire. Serein. Rassurant dans les pires moments. C’est tout juste si j’ai cru déceler chez lui une lueur d’anxiété lorsque clignant de ses yeux myopes vers le tableau d’affichage il s’est enquit : « Le 14 est-il placé ? »

- Quelle charmante anecdote s’écria miss Snowgrouse, secrétaire très particulière du juge Mugcash. Dinde chatouilleuse du croupion, pintade maquillée pour un concours de beauté aux comices agricoles de son comté, elle était emplumée comme un ara chloroptera en parade nuptiale. Un oviducte enchâssé dans un crâne d’oiseau-lyre désaccordé lui tenait lieu de cerveau. L’ensemble constituait pour tout ornithologue de respectabilité avérée une irritante énigme quant à la taxonomie de ce curieux volatile.

- Oui, charmante, n’est-il pas vrai ?, répondit lady Rachel troublée comme au sortir d’un rêve bleu.

- Surtout lorsqu’on connaît lord James, reprit-elle. Atavisme mis à part, sa passion pour les chevaux et les amazones doit beaucoup, me semble-t-il, au lieu de sa naissance. Heureuse suite donc… Pour ce qui me concerne le bilan fut moins heureux. J’y ai laissé une robe de chez Patou. Une pure merveille ! Irrémédiablement gâtée dans mes travaux de sage-femme bénévole.

- Vous a-t-elle au moins été remboursée ?, s’empressa de demander lady O’Leary, toujours aussi pragmatique.

- Au grand jamais ! Et de plus il y a depuis prescription. »

Ces deux derniers mots se perdirent un peu dans une violente quinte de toux. Le souffle court, lady Rachel avait déployé devant sa bouche un éventail de soie peinte et de nacre. Moins pour éviter de postillonner sur l’entourage immédiat que pour annihiler toute tentative d’évasion d’un dentier infidèle et fugueur récidiviste.

- Prescription ! Voilà qui est vite dit ! Pourquoi très chère ne pas en parler aux avocats de votre compagnie d’assurances ?

- Lady Wims-Callahan obtiendra réparation des dommages subis, quand elle le voudra. Selon les modalités de son choix. Je m’y engage et me tiens d’ores et déjà à sa disposition. »

Mon père avait parlé d’une voix ferme. Il était cependant d’une pâleur extrême. Signe avant-coureur, chez lui, de l’existence d’un plein cratère de colère en fusion. Je redoutais l’éruption. À mon grand soulagement, elle ne vint pas.

Ayant repris couleurs et maîtrise de soi, il s’inclina devant la maîtresse de maison pour demander la permission de se retirer. Alléguant un important rendez-vous qu’il n’avait pu reporter à une date ultérieure.

« Il ne faut jamais faire attendre une dame », susurra Harold Hightsmith-Jacobson junior.

Père, précédé d’un majordome, avait déjà atteint la sortie du salon vert. Il n’en entendit pas moins la voix du jeune homme. Il tourna alors les talons pour marcher d’un pas vif vers l’héritier de la famille Hightsmith-Jacobson.

J’avoue en avoir frémi. L’esclandre était à craindre. Il y avait du soufflet dans l’air. Et j’entre apercevais la façon dont il allait retomber.

« Faire attendre une femme, disiez-vous ? Si j’en crois la rumeur sur vos goûts voilà bien une goujaterie qui n’est pas près d’être de votre fait, monsieur Harold Higthsmith-Jacobson junior. »

L’interpellé, ratatiné dans son habit de cérémonie d’excellente coupe, retraita prestement pour s’abriter derrière l’imposante lady Wims-Callahan. Toutefois le bastion ne le rassura qu’à demi. La peur se lisait sur son visage. Je me surpris à le plaindre. Il me sembla fragile. Pis même, friable ! Ce qui raviva mes craintes.

On le disait gay. Peut-être l’était-il. Sans doute, ni plus ni moins que tout poulet de grain londonien élevé en batterie dans nos meilleurs collèges. Toujours est-il qu’en pleine attaque de panique, à défaut de sable pour y enfouir sa tête, l’autruchon des Hightsmith-Jacobson avait plongé du nez dans l’abondant corsage de lady Rachel.

Mon père, désarmé par tant de couardise, toute lance rompue, délaissa la lice dans une sortie de scène digne de sir Laurence Olivier.

Des murmures montèrent ensuite parmi les groupes d’invités. Messes basses qui cessaient à mon approche. À l’évidence ma présence n’était plus souhaitée en ces lieux. Il me resta à prendre congé auprès de lady Alice et lord Malcom Mac O’Leary.

Les jours suivants des âmes charitables autant que mal intentionnées me rapportèrent certains propos tenus après mon départ.

En fait, ils me furent livrés par Alan Levain et corroborés par Peter Sandhurst.

Levain, connaissance de salon plus qu’ami de la famille se disait homme de lettres. À titre personnel je n’ai jamais vérifié si son assertion était exacte. Lacune de ma part ? Je veux bien l’admettre. Sans pour cela plaider coupable. Pour ma défense je tiens à dire qu’Alan Levain mettait un triste point d’honneur à n’écrire qu’en français. Summum du mauvais goût. Convenez-en en toute impartialité.

Il n’en avait pas moins une excellente opinion de ses talents littéraires et s’attendait d’une année sur l’autre à recevoir le Nobel de littérature en juste reconnaissance pour l’incomparable qualité de ses élucubrations.

Père, lui-aussi, ne dédaignait pas d’émailler sa conversation de mots français. Ce n’était pas par simple affectation. Il s’agissait plutôt de manifestations vestigiales. Séquelles de quelque pathologie sournoise ; fruit de ses jeunes années d’attaché d’ambassade à Paris. Ce détail, car il ne s’agissait que de cela ! faisait toutefois mon admiration. Face à tant de savoir il m’arriva, d’en tirer fierté. Avant d’entendre un jour un footballeur africain de Tottenham donner un même récital de ses prétendues connaissances linguistiques confronté au micro que lui tendait, déférent, un reporter d’une chaîne française.

Fort de ses acquisitions mon père m’avait toutefois expliqué que « notre ami » écrivain détenait au sein même de son nom l’origine de ses vains espoirs pour un Nobel de littérature. Il ne s’agissait pourtant que d’un nom de plume. Lévy était son véritable patronyme. Nous tenions cette précision de George-Edouard Stablemore. Chroniqueur littéraire il avait, adolescent, grandi dans le sillage nauséabond de son père, ponte du parti nazi anglais. Il en gardait stigmates et omettait parfois, par mégarde ou provocation, de cacher sa nostalgie.

Antisémite dans l’âme, atrabilaire par ulcus gastrique interposé, Stabelmore poursuivait Levain de ses critiques les plus acides. Allant jusqu’à écrire : « Incontestablement il y a des vers dans la prose de cet auteur. Au demeurant voilà qui s’inscrit parfaitement dans l’ordre du cycle biologique : toute son œuvre est déjà en état de décomposition avancée. »

Des propos d’un tel acabit ne parvinrent jamais à décourager Alan. Avide de convaincre, il plaidait pour ne rien dire. Infligeant à ceux qui n’avaient pas le bonheur d’être sourds, d’insipides discours. Au final ses péroraisons avaient pour résultat de produire cet effet éprouvé lorsque – par vent contraire, maladresse, inadvertance ou gâtisme – on se pisse sur la jambe : il était seul à percevoir, alors, de façon toute provisoire, cette fugace sensation de chaleur humaine. Par ailleurs, conséquence à n’en point douter de cette diarrhée verbale chronicisée, son haleine s’en ressentait. Deux ou trois littérateurs et coprologues émérites, grands explorateurs de pensées et d’eaux usées profondes, osèrent s’aventurer à sa fréquentation assidue. Coïncidence troublante, ils connurent tous une fin prématurée. Ces tristes épisodes furent voilés du crêpe d’une nébuleuse parabole évoquant les drames de l’ivresse des profondeurs. La Science a parfois de surprenantes conclusions. Levain les accepta avec simplicité. Non sans en tirer gloriole à l’occasion.

Sandhurst, pour sa part, portion toutefois congrue, précisons-le, était véritablement un ami. À savoir celui sur qui l’on peut compter lorsqu’il a besoin de nous.

Homme de droite, il échappait à toute rectitude du fait d’un esprit retors et une cypho-scoliose négligée dans l’enfance. Il avait pour réputation d’être gaffeur, empoté, emprunté et pourtant tapeur plus souvent qu’à son tour. On s’accordait à dire qu’il était remarquable. Oubliant de préciser : remarquable par ses bêtises. Mensonge par omission qui ne heurta jamais la morale judéo-chrétienne de notre cercle flagorneur. Il n’est pas interdit de penser, à ce sujet, qu’il devait cette mansuétude à l’influence palpable de son oncle Jonas Sandhurst, actionnaire principal de la banque éponyme.

Le pauvre Peter était laid comme un vieux cul sale. Lucide, il était pleinement conscient de sa disgrâce. Au point de n’oser péter en fumant de peur d’éteindre son cigare. Crapaud-buffle disharmonieux, il se laissait parfois aller à coasser en toutes chapelles politiques. Avec des résultats calamiteux. En revanche, pseudo Mowgli chez les Bandar-log, il excellait dans l’art d’épier, noter, rapporter faits, gestes, mots, glanés au cours de ses pérégrinations de salon en salon.

Quelles furent les motivations profondes qui poussèrent Alan Levain et Peter Sandhurst à venir m’informer en temps et lieu du complot qui se tramait contre mon père ? J’y ai souvent réfléchi. En pure perte…

J’avais demandé à mes deux informateurs de n’en parler à personne d’autre qu’à moi. Ils promirent la main sur le cœur. Une semaine plus tard mon père en savait trois fois plus que moi. J’en eus confirmation lorsqu’il me convoqua – le mot est juste – à Hope Castle.

Père, rendons-lui cette justice, était un démocrate convaincu. Dans l’élémentaire restriction où cette démocratie ne s’exerçait pas à son détriment, cela va sans dire. Persuadé que l’heure de rendre les coups était venue, j’attendais. Confiant.

Ma désillusion fut à l’aune de mon attente lorsque, sans tergiverser, il m’annonça sa future « abdication » :

« Obnubilés par l’idée de s’emparer du pouvoir, sujet de leurs futures discordes, nos amis cogitent et s’agitent pour me pousser vers la sortie. Mais je ne suis pas de ceux que l’on congédie. Je m’en vais leur tondre la pelouse sous les snow-boots ! Dès demain je compte me rendre chez Lady Wims-Callahan pour l’informer de façon la plus officielle de ma volonté de les abandonner à leur sort.

- Pourquoi chez lady Rachel ? Sir Edmund n’est-il pas notre chancelier perpétuel ?

-Il l’est. De par son titre. Mais lady Rachel tire et a toujours tiré les ficelles. Et, par dessus tout, elle est l’instigatrice de la présente cabale. »

N’ayant ni le cœur ni le talent pour discuter du bien fondé de sa décision il me resta à en prendre acte.

Comme promis, mon père, dès le lendemain, lesté d’un ballotin de chocolats fins se rendit au domicile des époux Wims-Callahan.

Le jour suivant, je partis pour New York. Admis dans le cabinet d’avocats Spencer Spencer Spencer et Mac Laughlin, je n’allais pas tarder à y faire carrière.

Je ne revins en Europe que dix ans plus tard. À la mort de mon père. Non pas à Londres mais sur la Côte-d’Azur. Il s’était retiré sur les Hauts de Ramatuelle. Retraite à des années-lumière de l’antre d’un anachorète.

J’étais alors son seul héritier. Ma sœur, votre épouse, ne fut reconnue que plus tard. Chez le notaire, les diverses formalités concernant les biens meubles et immeubles en France furent relativement simples. Avec l’ouverture du testament, le notaire me donna une enveloppe de papier kraft portant scellés.

« Elle me fut remise deux jours avant le décès de feu monsieur votre père. J’ignore tout de son contenu, précisa t-il. Avant d’ajouter sur un ton très professionnel : Je vous prie de bien vouloir constater que les cachets sont intacts. »

De retour à Cannes dans le secret d’une chambre au Carlton, je pris connaissance du contenu de l’enveloppe protégée par les scellés inviolés. Souffrez à votre tour, sir Lawrence, d’en prendre connaissance in extenso.

 

 

« Cher Philip,

Mon médecin, âne savant de haute lignée, m’a donné à entendre que ma fin était proche. Je n’ai, il est vrai, qu’une confiance limité en son diagnostic : un bon Mac Lauglin ne saurait se fier totalement à l’avis d’un homme né en deçà de notre Hadrian’s waw. En revanche, j’ai toute fiance en Winston, mon setter gordon, né de Victoria Star par Vladimir Ilitch. Tous deux primés six fois. Bon sang ne saurait mentir ! Or Winston a hurlé à la mort la nuit dernière. Est-il besoin d’en dire plus ?

Je ne sais toujours pas si l’enfer existe. Mais, ma mort fait antichambre et, prudence étant mère de sûreté, je préfère, à toutes fins utiles, soulager ma conscience sur un point de prime importance. Pour ce faire, je me suis refusé à me confier à un homme d’église. Non pas pour me comporter en esprit fort mais parce qu’un secret de famille ne peut-être confié à un inconnu. À vous donc et vous seul de m’entendre en confession.

Il y a dix ans j’ai fait passer lady Wims-Callahan, de vie à trépas. Je n’en tire aucune fierté. Mais il me faut cependant revendiquer mes actes. Tous mes actes. Avouer sans ambages qu’ayant prémédité mon crime, il s’agissait bel et bien d’un assassinat. Quoi que l’on ait pu en dire et écrire l’épouse de Lord Robert n’est pas morte de suffocation suite à une fausse route mais empoisonnée par un chocolat fin que j’avais eu la délicatesse de lui offrir. C’est là, toute la vérité. La seule chose qui soit entachée de faux dans cette triste histoire est le rapport d’autopsie fourni par notre ami le docteur Nathan Baltimore. Vous trouverez ci-joint l’authentique rapport d’autopsie faisant état d’une irréfutable analyse toxicologique. Pièce dont la justice n’eut jamais connaissance. Deux ans plus tard, après les faits, soumis au chantage de Nathan, l’obtention de ce précieux document m’a coûté Hope Castle. Ce bougre de Baltimore était gourmand et dur en affaire. J’ai du lui céder notre manoir pour une bouchée de pain bis. Maître chanteur atypique il n’est plus jamais venu me tarabuster. Bien lui en a pris. J’avais déjà tout spécialement préparé à son intention un flacon de son madère préféré.

Vous avez certainement gardé en mémoire les circonstances de mon ultime apparition chez lady Alice et Lord Mac O’ Leary. Simple algarade elle ne fut pas à la base de mon crime. Mais elle tint le rôle de la dernière goutte. Celle qui, injuste sort, est toujours accusée d’avoir fait déborder le vase. Durant ces dix dernières années le remords ne m’a jamais effleuré. Mais j’ai éprouvé regrets et soulagement : j’ai amèrement regretté n’avoir pas agit trente ans auparavant. Quant au soulagement…

Il vous faut savoir que Lady Rachel m’initia à l’amour. J’avais seize ans. Elle en comptait au bas mot vingt de plus. Elle m’avait entraîné dans les toilettes d’un pavillon de chasse où Lord Robert voyeur impuissant déjà bien décati avait fait installer un système de caméras pour lui permettre d’assister à certains ébats de son épouse.

Mon initiation fut quasiment un viol ; non suivi de plainte en justice. Pour être honnête ce fut un éblouissement tant elle était belle et experte. Par la suite aveugle et sourd plus qu’ébloui, je mis quatre ans avant de réaliser que, si j’étais sa chose, son jouet, elle n’en collectionnait pas moins les amants. Je pris alors la décision de rompre.

Il paraît que la femelle du bombyx tête de mort s’arrête de battre des ailes lorsqu’elle n’est plus en période d’activité génitale. Je n’en sais guère plus. Sinon que Lady Rachel n’appartenait apparemment pas à la famille des sphingidae. Ou bien, elle l’ignorait. Ou feignait de l’avoir oublié. Une chose est sûre : du temps de sa splendeur, elle n’était pas femme à se laisser répudier.

Dès le lendemain de notre rupture, elle ne cessa de me poursuivre de ses assiduités s’ingéniant, avec succès, plus de trente ans durant, à me pourrir la vie. J’eu ainsi droit à ses larmes et à ses griffes ; à des lettres où, mots d’amour, serments, insultes, obscénités, alternaient sans réel bonheur. J’ai connu des scènes hystériques, en privé comme en public ; d’innombrables coups de téléphone ; le chantage au suicide et même une vraie tentative qui aurait mérité de connaître un bien meilleur sort. Je fus contraint, par sa faute, d’embrocher en duel un pauvre cocu. Un Irlandais sans grande caste, il est vrai. Mais un semblant d’être humain tout de même. Elle parvint par trois fois à faire échouer mes fiançailles. Mon père, mourut, miné par le chagrin au constat que je n’étais plus reçu à la Cour. Elle me brouilla avec la moitie de la City. Le dernier locataire du 10 Downing street me ferma sa porte…

Énumération non exhaustive. Digest. Échantillon !

J’ai, par ailleurs, tout lieu de croire que, sur un tel canevas un avocat d’assises bien inspiré par de confortables honoraires aurait pu m’obtenir un acquittement. J’avoue y avoir pensé. Sans jamais m’y résoudre. À quoi bon ?

Voilà. Tout est là. Et je présume que c’est bien assez pour votre bonheur.

J’ai fait en sorte, Philip, de vous mettre financièrement à l’abri du besoin. J’ai cependant conscience de vous laisser un lourd héritage à porter. Et je déplore sincèrement de n’être pas en mesure de vous y aider. Que puis-je vous dire de plus ? Sinon vous citer les dernières paroles de mon propre père :

« Un bon conseil : n’écoutez pas les conseils qu’on vous donne. »

Formule de peu de valeur elle a néanmoins pour mérite d’offrir à qui veut bien s’en inspirer, l’illusion que tout homme peut librement choisir sa route.

Adieu. Si je ne vous dis pas « à bientôt » c’est simplement parce que je vous aime. Je n’ai que trop longtemps attendu pour vous le dire. »

Rentré à Londres avec l’urne funéraire de feu mon père je mis un an pour trouver l’ingrédient idéal à incorporer au madère favori du docteur Baltimore.

Une autre année s’écoula avant que je ne parvienne à convaincre ses héritiers de me rétrocéder Hope Castle pour une demi-bouchée de pain bis. »

  

  

*Nul flux sans reflux.

  

  

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