Jacques Mondoloni - Les clichés de Joseph Ricci

 

Joseph Ricci a peur. Et quand on a peur, on n’est plus le même… Une nouvelle noire de Jacques Mondoloni.

 

 

Les clichés de Joseph Ricci

  

J’ai peur

Moi

 

Enfant il jetait les objets, son assiette, ses jouets par la fenêtre, après, c’était l’argent qu’il jetait par la fenêtre.

Flambeur ! 

Dissipé était aussi marqué sur ses bulletins scolaires des années 60 : « L’élève Joseph Ricci amuse perturbe ses petits camarades », « organise des loteries truquées en classe », « a monté un mont-de-Piété à son profit (dépôts non rendus mais redistribués à ses « pauvres » sous formes diverses : achats de places pour des concerts rock, ou « tournées générales »,…).

 

Peut-être qu’il tenait ça de son père, Matthieu Ricci, représentant de commerce pour les conserves Brassegrain. Il disparaissait dans des tournées pendant des jours entiers, surtout l’été, la saison des commandes, et revenait toujours ficelé de dettes.

 

Il retournait au foyer mal à l’aise mais sans remords. Un soupçon de honte le frappait seulement en Corse, dans son village, à la fin des grandes vacances en famille, où malgré ses grands airs, son costume blanc à la mode coloniale, il passait dans les murmures pour un faux riche, spendione.

Mais il faisait le tour des terrasses payait le coup à tout le monde, les oisifs nécessiteux près de la fontaine – dont l’eau était propice au Pernod, disait-il. De devoir rembourser l’un d’eux ne semblait pas l’humilier : ses prêteurs par leur présence, participation à la régalade, effaçaient la médisance, sa réputation d’indélicatesse qui sifflait sous les parasols. Et puis sa chance, ses « dons » au poker venaient en renfort. Jamais il ne subit l’affront d’être interpellé, agressé, le déshonneur.

 

Joseph, lui, se souvenait de l’humiliation ressentie quand il devait aller chercher son père bourré pour le mener à table – il le tirait avec ses petits bras, à moitié en larmes, il n’avait pas la force de le traîner jusqu’à sa mère devant le couvert. Arrivé en trébuchant dans la salle à manger de la villa de style florentin, louée contre une somme somptueuse, son père éclatait aussitôt en sanglots, postillonnant dans des hoquets, proportionnels en intensité au « scandale » provoqué auprès de ses compatriotes par sa femme.

 

Joseph, gosse, avait fini par haïr les vacances en Corse, mais il fallait suivre son père chaque fin d’été au village car il ne connaissait pas d’autre destination et n’avait pas envie de voyager – au fond, il se déguisait en enfant du pays qui a réussi pour se venger de sa jeunesse bien ennuyeuse et dans la gêne.

 

Une fois, Joseph avait été appelé par un voisin pour récupérer son père tombé dans un fossé, en haut du village, près du terrain de football. Sa mère avait crié alors que « c’était la dernière fois », mais de nouveau dans son environnement parisien elle avait oublié son serment et l’année d’après son mari sirotait des Pernod aux terrasses avec « la compagnie ». Néanmoins Joseph avait encore à l’oreille le son plaintif de sa mère réclamant des subsides pour le ménage, « marre de la Corse, des « sauvages » qui nous pompent ! » accusait-elle. Elle détestait surtout le voir parader dans la rue principale du village, alors que « nous tirions la langue ».

 

Joseph aimait son père flambeur « panier percé » disait sa mère, et il l’admirait pour son bagout quand bien même il y avait des Noël sans cadeau. Son père en contrepartie le flattait :

— Ah Jojo ! mon fils généreux, turbulent… 

Il pouvait ajouter :

— Superactif… surdoué.

Ce qui n’était pas vrai.

 

À sa mort, des prêteurs louches, des partenaires de poker, quelques filles de joie, s’étaient manifestés et Joseph et sa mère avaient été contraints de déménager pour se mettre hors de portée de leurs menaces : ils avaient atterri dans une banlieue lointaine, heureusement desservie par le train car sa mère dactylo travaillait à Paris. 

 

Après le bac Joseph avait arrêté les études sous prétexte que sa mère n’en avait pas les moyens, dénonçant leur existence étriquée.

 

Une vie sur le pouce commença sans grâce et sans malheur. 

 

Mais le ver était dans le fruit, dans les gènes, et il tapait sa mère, même des copains, puisqu’il n’y avait balle pot dans l’héritage du père.

 

Après son service militaire, qu’il quitta laissant une ardoise au foyer du I5-2, resté dans le souvenir des serre-pattes de sa section pour sa prodigalité en bibines, il lui fallut exercer un métier, gagner sa subsistance, et ainsi un peu réduire les charges de sa mère. 

 

Il fit vendeur d’aspirateurs, même représentant en petit-pois comme son père, disc-jockey dans une « boite craignos », agent immobilier spécialisé dans les entrepôts industriels en déshérence… Toujours des boulots où la tchatche était importante. 

 

Mais il manquait toujours de l’argent à dépenser, à faire voltiger pour impressionner les potes. Et la découverte des filles, le projet de briller auprès d’elles accéléra les effets de la privation — « la débandade avant l’âge », disait-il pour décrire le désir qui l’oppressait et qu’il ne pouvait assouvir ou réprimer. Recourir aux prostituées aurait été possible mais il voulait séduire ses partenaires, « en mettre plein la vue ».

 

Enfin pour ses 20 ans, il trouva un travail juteux : cela consistait à reprendre des stocks de clichés radiographiques dans les cliniques et hôpitaux, ayant dépassé les 20 ans obligatoires de conservation, ou provenant de patients décédés. Ensuite les clichés étaient confiés à une usine de retraitement en métaux précieux pour en extraire le bromure d’argent et autres sels argentiques. Comme les radios et les dossiers en archives encombraient les placards et les coffres des établissements hospitaliers, son patron, Claudius de Vert Petit, PDG de la société Silvermalte, l’avait tout de suite affranchi :

— En principe, il faut attendre 20 ans et plus, mais ils ont tellement envie de s’en débarrasser avant la limite pour faire de la place, que l’usine ne manque pas de travail… 

Ça s’appelait du coulage, mais Joseph n’y prêta pas garde, ayant été séduit par les honoraires proposés.

 

Il achetait à bas prix des radios de poumons, de prostates, d’utérus, de fractures… – la maladie, la mort révélées dans les contrastes du support pouvaient se deviner mais il refusa d’approfondir, de s’apitoyer sur le sort d’inconnus trahis par les rayons X. Le principal c’était que les traces d’argent se transforment en or. 

En quelques mois, il devint prospère.

 

Grâce à ses revenus, il avait pu faire le généreux avec les filles, enfin le plaisir prit un tour régulier et épanoui. Il tomba même amoureux d’une certaine Fabienne, qui avait l’expérience des amants dépensiers, vécut un moment en couple avec elle, puis cela se brisa, il ne pouvait plus trop la surprendre – il pleura, plongea dans la mélancolie, c’était bon la mélancolie : on pouvait pleurer presque sur commande.

 

Maintenant sept mois dans la boîte avaient passé, sans émotion particulière, et il avait rendez-vous rue Réaumur, dans une ancienne entreprise de presse, avec Claudius, le PDG de Silvermalte, qui avait demandé de le rencontrer.

 

L’immeuble avait un côté manufacture désaffectée mais les bureaux au dernier étage occupé par Claudius, chics, même de bon goût, auraient pu figurer dans les pages glacées de l’un de ces magazines qui sacrent les people à la mode au vu de leur décor. Il se composait d’une baie vitrée au nord qui donnait sur un balcon ayant vue sur une cour arborée avec chaise longue et bonsaï en pot. 

 

Le PDG, d’une cinquantaine d’années, était d’apparence plus ordinaire : un pull au col roulé, un jean délavé. Son visage avait quelque chose de disgracieux à cause de sa lèvre inférieure de travers et enflée qui faisait penser à un mégot oublié dans le bec – en fait il ressemblait tout à fait à l’homme qu’il avait aperçu dans ses ateliers de Montreuil : mais là-bas il portait des gants et un masque sur le visage car les sels argentiques étaient toxiques, et il n’avait jamais entendu sa voix qui zozotait légèrement. 

— Whisky, une bière, un coca ? 

Sa voix traînait, en sous-entendus, en sur-murmures, l’entame d’un discours banal mais qui après quelques mots se fit plus précis :

— Vous n’avez jamais eu la curiosité de lire l’identité marquée sur les radios? 

— Non, en effet.

— La semaine dernière, dans le lot, il y avait celles de l’ancien premier ministre atteint d’un cancer. 

— Pour moi ce sont des patients anonymes…

Joseph eut peur d’être accusé d’avoir accepté, acheté un cliché récent, donc illégal, alors qu’il se croyait « couvert » par Silvermalte. 

— Je vous l’avais dit qu’ils nous refilent des déchets inéligibles dans la masse… mais ça restera entre nous 

— Pourquoi ?

— C’est à chaque fois un secret médical dévoilé… qui peut rapporter gros…

 

Joseph croisa son regard d’hameçon, et il devina où Claudius voulait en venir car il avait eu peu à peu la sensation, découvrant certaines images, de percer le secret d’un patient, et même d’être le voyeur du drame qu’il vivait, de la souffrance qu’il endurait ou qu’il avait enduré. Et Joseph ne pouvait avouer qu’il avait lu parfois avec empathie les commentaires du radiologue accompagnant les clichés, lorsque le nom marqué dessus appartenait à la sphère de personnes célèbres – les clichés provenant de certaines cliniques privées concernaient des artistes médiatiques, des présentateurs-télé, et il avait cédé à l’indiscrétion. 

— Des infos sur les puissants qui valent leur pesant d’or … reprit répéta Claudius, en butant sur le mot or.

 

Et crûment Claudius lui présenta son projet, après lui avoir tendu son verre de whisky :

— Quand vous tombez sur la radio d’un homme politique d’importance, mettez-la à part et rapportez-la moi en mains propres.

Joseph faillit répliquer : « En mains sales ? », mais il se retint : cette impertinence équivalait à un renvoi. 

— De la majorité ou de l’opposition ?

— Gauche ou droite, on s’en fout, trouvez-moi des prostates grosses comme le poing, des thyroïdes à goitres, des cancers à peine déclarés ou en phase finale, et vous deviendrez riche.

— Faire fuiter, ce n’est pas …

— Ce n’est pas votre affaire ! 

 

Joseph comprit pourquoi Claudius l’avait convoqué en l’absence de secrétaire, d’un témoin. Il s’agissait de détruire l’intimité d’hommes politiques en révélant le mal dont ils étaient atteints et de les jeter en pâture à la presse à scandales, même à la presse d’opinion, tout court, encore dominante en ces années 80. Sans être politisé Joseph entrevoyait l’instrument de chantage qui pouvait déstabiliser la carrière d’un leader, l’abattre dans son ascension. 

— D’accord ?

— Je vais réfléchir.

— Ça peut vous amuser …

— M’amuser ?

J’ai ouï dire qu’un sénateur a mangé son appareil auditif pendant une crise de démence et qu’on l’a retrouvé en miettes dans son caca … Rigolo, non ?

 

Joseph sentit la panique le traverser, obscurcir son entendement : il était en danger, otage d’un pacte infernal, « un cabinet noir », qui le conduirait en prison ou au chômage, et sa première pensée, quand il recouvrit sa lucidité, fut pour sa petite amie du moment, Clara, qu’il allait perdre parce qu’il allait disparaître du champ de vision de Claudius. 

 

Où disparaître ? La Corse lui vint spontanément à l’esprit, et à la sortie des bureaux de Claudius il s’empressa d’appeler son cousin au village. Il lui annonça qu’il débarquerait sous peu pour se reposer et profiter de l’été qui commençait. Ensuite, il téléphona à Clara à son travail, s’efforçant au marivaudage :

— Ça va mon cœur ?

— Merci pour ton « rouge à baiser ».

Comme elle aimait les rouges à lèvres, forgeant cette expression qui traduisait la sensualité de leurs rapports, il lui avait offert un rouge carmin de marque pour son anniversaire.

 

Il préviendrait sa mère quand il serait sur l’île, en sécurité. Fini de flamber, de s’exhiber, en un instant il était devenu un fugitif, un migrant craintif, cherchant un pays d’accueil, et pis encore il était devenu plus vieux de 10 ans d’un coup.

 

Son cousin Antoine, âgé de 25 ans, ne représentait pas a priori le refuge idéal : marié, père d’un enfant de 4 ans, il exerçait le métier de commerçant ambulant (épicerie, produits ménagers, charcuterie, colportages divers…), sillonnant la montagne quatre jours par semaine, par n’importe quel temps, partant à l’aube et revenant de tournée tard dans la soirée.

 

Il habitait une maison neuve en haut du village, avec le confort moderne, assez coquette, mais qui avait un inconvénient : elle ne comportait pas de chambre d’ami. Il y avait bien un canapé dans la salle à manger mais pour un séjour prolongé elle ne répondait pas au critère de l’hospitalité, de la cavale.

 

Joseph passa la première nuit sur ce canapé, mais ensuite son cousin lui proposa de se poser soit dans la porcherie, soit dans la bergerie, au bout du jardin, sous les oliviers. Joseph choisit la bergerie car les moutons en cette saison étaient absents. L’odeur rémanente ? Certes, mais la pièce, dans un retranchement sous une lucarne, à hauteur d’homme, comportait une sorte de salle d’eau pour les « saisonniers » avec un cabinet qui lui permettrait d’être indépendant, de ne pas gêner Marie, la femme d’Antoine, par quelque intrusion triviale. 

 

Antoine ne lui posa aucune question. Le lien familial primaire, l’atavisme corse auraient pu suffire, mais les deux cousins s’appréciaient : il y avait eu tant de vacances plaisantes dans le passé, avec des cavalcades de par le maquis, des pêches miraculeuses, des crapahutages épuisants avec les chasseurs de sanglier, et des rires autour de l’aïeul qui parlait un français fantaisiste. Il y avait même des souvenirs d’entraide, comme quand Antoine soutenait Joseph pour extraire Mathieu, le père de Joseph, braillant à une terrasse de café.

 

Joseph vécut quelques jours exaltants : sa Corse parfumée le prenait au corps, l’envoûtait, toute sa jeunesse remontait, suintait, et cette espèce d’innocence retrouvée, physiquement, lui donna la force de s’évader dans la nature pour réfléchir à son avenir, donc de rêver. Mentalement, moralement il franchirait l’épreuve, il reprendrait confiance — d’abord il allait exercer un autre métier, pourquoi pas seconder son cousin, son âme frère, toujours débordé entre les chargements de marchandises, et s’établir comme colporteur à ses côtés ? 

 

Quand la paranoïa le gagnait, il s’angoissait pour sa mère, seule dans son appartement HLM de Palaiseau : si les sbires du « cabinet noir » venaient à la repérer, lui faire du mal, pour se venger de la fuite de son fils, qui avait refusé, et qui maintenant détenait un secret, alors il se sentirait responsable des représailles qui la frapperaient — il avait en mémoire des films noirs où des nervis brisaient des « traîtres » ou des êtres chers de leur entourage pour qu’ils se découvrent.

 

Il pensait à Claudius, le suborneur, le maître-chanteur, le démolisseur de réputation, le paparazzi des tumeurs qui devait le chercher — c’était étrange d’avoir désiré sans transition associer Joseph, presque un inconnu, à sa combine. Joseph avait la gueule de l’emploi ? C’était plutôt Claudius avec sa bouche enflée zozotante, son « mégot de chair », sa « gueule cassée » de la grande guerre, qui incarnait le méchant, le monstre qui se gavait du malheur touchant ses victimes.

  

Il téléphonait tous les jours à sa mère, de la cabine de la poste, décrivant la vie auprès de son cousin, dans ce village dépeuplé, comme un retour aux sources. « Voilà je me ressource avant d’attaquer … », il lui disait. Mais attaquer quoi ? Sa mère devait penser à son avenir professionnel, à un recyclage, voire à un passage à vide de son fils. Mais lui ? 

 

À part trouver sa place auprès de son cousin, l’aider dans l’organisation de son commerce, il ne se voyait pas postuler un emploi, s’inscrire à l’agence d’Ajaccio.

 

Il profitait du soleil, de l’ombre du lavoir. Là, assis sur une pierre, il contemplait les troupeaux, les veaux, les cochons noirs vautrés dans la poussière — il pouvait écouter les chevaux péter en broutant le ventre de la colline voisine. 

  

Les cars de touristes qui s’arrêtaient parfois le long de la fontaine l’amenaient à songer à Clara. Elle apparaissait alors dans une lumière libidinale, lui reprochant son absence, la rupture en cours.

 

Au bout d’une semaine exaltée, la déprime commença à le mordre. Avait-il eu raison de s’exiler, de paniquer peut-être sans raison ? Il était comme le meurtrier qui se meurt d’ennui dans sa planque et va un jour sonner au commissariat.

 

Il aimait la Corse, la Corse de son père qui avait façonné sa corsitude, mais dans cette corsitude il y avait l’image de ses petits bras d’enfant qui s’accrochaient à son père ivrogne, et il rendait la Corse responsable de sa mort précoce, de sa mauvaise vie.

  

Retourner chez lui, au moins chez sa mère, le tentait par vagues, lui noyait le cœur. Et revoir Clara l’amenait à étudier les horaires des avions : les amours tardives, se disait-il, sont à récolter sans attendre.

 

Mais il n’eut pas trop de temps à se morfondre, à se déchirer. Sa libération était imprimée sur Corse Matin, dans les pages intérieures, ouvert comme chaque matin sur la table de la salle à manger de son cousin : 

 

Le pdg de Silvermalte arrêté pour chantage

 

Quelques lignes succinctes, des erreurs dans la raison sociale de l’entreprise, une faute d’orthographe dans le nom complet de Claudius, mais l’essentiel était dit dans le titre – cependant l’article décrivait Claudius à la tête d’une officine qui avait pour but de calomnier la gauche au pouvoir, son président, ses ministres, par des révélations. Sans préciser lesquelles. Aucune allusion à des informations d’ordre médical qui auraient pu déstabiliser certains personnages de l’État.

 

Joseph descendit jusqu’à la mercerie du village pour acheter les journaux de la presse nationale. Dans Libération il trouva un article en tous points semblable, c’était donc une dépêche de l’AFP.

 

Il décortiqua les brèves du Canard enchaîné

Rien.

 

Il prit l’avion pour Paris et jeta son dévolu sur l’appartement de sa mère avant de réintégrer son domicile — en fait, il avait peur de découvrir son studio forcé, obsédé par le secret qu’il détenait, le secret que les services secrets de l’État avaient peut-être envie d’entendre. Il appréhendait que son silence pût être jugé coupable (« Toute personne est tenue de dénoncer la connaissance d’une infraction », disait la loi).

 

La cohabitation avec sa mère l’égaya, occupant les journées à son vieux chat malpropre : il ne se soulageait pas toujours dans la litière et sa mère se plaignait d’être son porte-coton.

— T’as besoin d’argent ? lui demanda-t-elle à un moment.

Il accepta l’argent, l’économisa tel un avare, et commença à chercher du travail par fierté, évitant la filière où l’ombre de Claudius planait encore — et il se réfugia dans des petits boulots visibles, avec vue sur rue, comme garçon de café.

 

Un an glissa doucement sur la surface tranquille du temps ; il revit Clara, retourna deux fois dans son lit, mais il avait osé « l’abandonner » pour la Corse — et quelle autre femme se cachait derrière la famille dont il parlait souvent ? Il ne pouvait lui donner la raison de sa fuite, de sa peur transformée en rivale incompréhensible ?...

 

Il n’avait pas le goût des journaux, et aucune info TV concernant Silvermalte n’éveilla son œil pour l’affaire.

 

Mais il revit Claudius un jour traversant Les Tuileries, d’un pas décontracté. Il ne zozotait plus, et la boule de chair de sa lèvre inférieure avait été sectionnée. 

— Oui je vous reconnais, vous, mon petit Joseph…

 

Il ne le menaça de rien, ne le traita pas de « lâcheur », ne fit pas allusion à des ennuis judiciaires — il dévoila plutôt ses projets : la récupération argentique était en train de devenir obsolète, maintenant c’était la radiographie numérique qui prenait la relève.

Ça le tentait de bosser à ses côtés – une carrière d’avenir, dans un hier bien avancé ?

 

  

Jacques Mondoloni - mars avril 2021

 

 

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