Pierre Lieutaud - Prison au temps de dictature

  

Ne pas entendre, ne pas voir, ne pas se sentir concerné. Les prisons sont parfois intérieures. Une nouvelle glaçante de Pierre Lieutaud.

  

              

Prison au temps de dictature

  

Le jour se lève au dessus des toits, des clochers, de la place du palais présidentiel. Les camions de soldats sillonnent la ville endormie. Ma journée de travail d'homme d'étage commence. Centre pénitentiaire. Quartier haute sécurité. Étage B. Je ne sais pas combien il y a de paliers, de niveaux, d'étages dans le cube de béton gris posé au milieu de la ville comme un énorme corps étranger, je ne sais pas jusqu'où vont les marches de métal riveté, soudées au pilier d'acier froid, silencieux, gris bleuté, qui embroche mon étage avec par endroits des taches rouges. La peinture antirouille qui s'écaille ou des tâches de sang ? Qui peut le dire ?

Quelque part, un homme gémit. Ce qu'il se passe dans les cellules ne me regarde pas. Il appelle. Personne ne lui répond. Au dessus de sa porte, numéro 274, une ampoule rouge clignote. Le gardien doit avoir entendu, il viendra... Moi, je suis très occupé. J'ai frotté les marches de l’escalier, elles brillent comme une patinoire, maintenant, je nettoie les petits globes de verre des alarmes avec mon chiffon de laine. L'ampoule rouge de la cellule 274 scintille dans la pénombre du couloir. Je me sens bien, heureux. Mon monde est propre, net, parfait. 

À l'étage au-dessous vivent des gens que je ne connais pas. J'entends souvent des voix qui sortent de la trappe du monte-charge. Des voix incompréhensibles. Tant mieux. Les autres ne sont que des gêneurs. Au-dessus vivent d’autres inconnus. Par moment, ils marchent, juste au dessus de mon couloir, en cadence. Où vont-ils, je n’en sais rien. D’ailleurs à qui pourrais-je demander ? Dans le fond, peu m’importe. Ici, dans mon étage, je suis seul. À part l’équipe des repas, personne ne vient jamais. Deux types qui n’ont jamais ouvert la bouche et passent les gamelles par la lucarne de chaque porte. Et ils s’en vont. Les interrogatoires ont lieu le soir, la nuit, quand j’ai fini mon travail et quitté le Centre. On ne doit pas dire prison, mais Centre.

Le gémissement revient. Avec un cri. De rage, de terreur. J'ai nettoyé la vitre de la fenêtre, on dirait un miroir, un vitrail de cathédrale. L'homme qui tient un balai à la main, c'est moi. Le soleil se lève. Rouge. Tous les matins, c'est pareil. Le dieu de sang et de lumière montre le bout de son nez. Juste un petit moment où j'ai l'impression que tout est possible. Et puis il s'en va. Derrière les arbres. 

Dix-neuf heures, mon couloir est parfait, de propreté, de silence, l'odeur du désinfectant pique un peu le nez, mais j'ai l'habitude. Je supprime les saletés nauséabondes, les odeurs pestilentielles. Ici, je suis chez moi, seul dans ma lumière, mon odeur, mon silence.

Ma journée se termine. Les vols d'étourneaux se jettent en hurlant dans les arbres. Le soleil descend derrière les toits, le couloir s’assombrit. 

Le gémissement est toujours là, plus faible, un souffle court, haché. La petite ampoule rouge palpite. Soleil d'automne. Le gardien doit être occupé. Ou bien il s'en fout.

La nuit tombe, l'ombre du grillage de la fenêtre dessine sur la moquette des mailles d’ombres grises et noires que traverse le vol des oiseaux. J'ai rangé les balais et les brosses, j'ai rincé les serpillères. Tout est en ordre pour demain.

Un choc secoue l'étage, c'est bruit de la chute sur le sol de métal recouvert de la moquette verte réglementaire, du prisonnier qui est mort derrière la porte 274. 

Les prisonniers, ça ne me concerne pas, ils ont leur vie et moi la mienne. Je suis l'homme d'étage, je fais mon travail...

Un dernier coup d'œil par la fenêtre, avant que tombe le noir de la nuit, avant que je retourne dans mon studio au fond de la ville, En haut d'un mât, là-bas, le drapeau de la république pend comme un vieux chiffon... Demain matin, j’ai rendez-vous chez le psychiatre. Je ne dois pas oublier. C’est un docteur de l’hôpital militaire. Il est très gentil, très humain. Il m’a dit que mes troubles ne m’empêchent pas de travailler au Centre et surtout, il a répété, Diego, n’oublie jamais tes médicaments…

  

 

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