Pierre Lieutaud - Le testament du Comte Arnaud de Bourgogne

  

Une cynique confession à l’orée de la mort… une nouvelle de Pierre Lieutaud

 

 

Le testament du Comte Arnaud de Bourgogne

 

Le 26 mai 1879, sous un dais de velours cramoisi et dans de grandes souffrances mourait, loin de tous et de son domaine, le comte Arnaud de Bourgogne, descendant lointain de Charles de Habsbourg dit Charles Quint, fils lui-même de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle. Il expiait une vie de trahisons et de cruautés, qui aurait dû, sans ses appuis dans les cours d’Europe, le mener aux galères. 

Ce matin-là, devant la fenêtre du couvent des sœurs visitandines où il avait trouvé refuge, le printemps explosait, de couleurs, de senteurs, de chants d’oiseaux et de musiques. La brise de la montagne soulevait les robes des novices qui allaient, les mains jointes et les yeux baissés vers les dalles du sol, rejoindre la chapelle d’où parvenait la voix monotone de la sœur supérieure qui psalmodiait les laudes de cinq heures.

À côté d’Arnaud, un moine à l’air contrit, assis sur un tabouret, tenait une écritoire et attendait les mots qu’il avait ordre de transcrire. « Avant que je ne passe, même s’il te semble s’agir d’un délire, d’une imprécation, même si tu penses que je n’ai plus ma conscience, tu noteras tout, in extenso, avait insisté Arnaud, et si la logique te semble absente, note quand même, ces mots sont destinés à d’autres que toi ».

Le moine avait incliné la tête pour montrer qu’il avait compris, mais la voix du mourant devenait si rocailleuse que bien qu’il eut approché l’oreille si près de la bouche qu’il en sentait le souffle, un filet de courant d’air glacé pensa-t-il, il déchiffrait mal ce qu’Arnaud voulait dire.

- Voulez-vous boire un peu, comte ?

- Écris plutôt… La première fois où j’ai failli à la morale du Seigneur, j’avais dix ans. J’avais arraché toutes les pommes d’un pommier du verger et dénoncé la fille du jardinier. Elle se refusait à moi, je devais la punir. Elle et sa famille furent chassées du domaine. Je vois encore son regard étonné, l’incompréhension au fond de ses yeux et la résignation de son père. « Je n’ai rien fait », avait-elle supplié... Il l’avait placée dans une ferme, loin, très loin… Jamais je n’ai revu cette fille aux longs cheveux. Peut-être est-elle morte aujourd’hui, peut-être a-t-elle eu des enfants, vous devrez la rechercher, lui dire mon amour, ma honte et mon regret. Si elle vit, si vous la retrouvez, je veux que lui soit donnée l’aile du vieux château où j’étais à l’époque. Il est encore debout, ses murailles épaisses le protègent du temps… Plus tard, j’ai trahi mon père, la Révolution s’emparait des biens des nobles et du clergé, il résistait, je l’ai abandonné, seul au fond de ses terres et j’ai émigré en Prusse, on l’a décapité, son château est devenu prison, entrepôt, j’ai fermé les yeux, je suis revenu après la tourmente, faisant allégeance à l’Empire, oubliant son souvenir, retrouvant son domaine, devenant l’ami de ceux qui l’avaient condamné, eux que j’ai trahi aussi, me liant avec les Anglais, acceptant l’argent de leur royaume pour héberger ses comploteurs. Et une fois encore, pour protéger mon confort et ma vie, j’ai dénoncé des innocents, certains ont fini leurs jours en prison, j’ai fui pour que les autres, redevenus libres ne me retrouvent. Vous leur donnerez l’autre aile de mon château, c’est bien peu de choses après la vie de tourments que je leur ai fait connaitre… J’ai épousé une vieille comtesse pour la fortune qu’elle avait et j’ai écourté sa vie en l’empoisonnant. Ses deniers et louis ont fondu au soleil de mon inconsistance, j’ai acheté des gens, des appuis, des femmes, des coquins, des affidés, des flatteurs qui autour de moi tournaient tant que coulait l’argent. J’avais mes entrées à la cour des trois rois qui ont suivi l’Empire, je m’épandais en compliments quand je les approchais, en critiques et calomnies quand les deux révolutions les ont détrônés. 

Le comte montra du doigt la cruche d’eau posée sur le sol ; le frère l’aida à boire. Il respira profondément, sembla réfléchir quelques instants :

- Mais ma fortune s’épuisait et si je n’avais pas accroché mon pauvre destin à celui du second Empire, je croupirai au fond d’une geôle. Napoléon III développa la France et restaura ma fortune… Le monde est ainsi fait que les plus cruels et les plus cyniques se sortent de toutes les chausse-trappes de la vie et deviennent les amis ou les confidents des puissants. Que voulez-vous, je n’ai fait que suivre le charroi du monde. Ceux à qui sont destinées ces lignes le savent déjà peut-être, en tout cas ils devront l’apprendre pour avancer dans la société. J’avais accompagné Napoléon III à Sedan. Cet imbécile de Bazaine nous promettait un triomphe, l’anéantissement des Prussiens qui pensaient nous tenir. La défaite imprévue, impensable, fit tomber l’Empire. Je m’éclipsais de l’entourage sans lendemain du monarque et m’en allais à Versailles. Là, Thiers s’était replié pour résister à la Commune de Paris, une révolte d’artisans et d’ouvriers endoctrinés qui pensaient l’occasion venue de proclamer une république pire que la première ou la deuxième de triste mémoire… J’adoptais là-bas une attitude servile et respectueuse, usant des facilités de compréhension des choses que ma longue expérience de renégat m’avait donnée. Talleyrand le boiteux acrobate était mon modèle. 

Un rayon de soleil passa sur son visage, il hésita, le frère leva sa plume :

- Ne t’arrête pas… Étais-je fier de moi, dans cet accompagnement des puissants que personne n’entravait ? Non pas, j’étais lucide et c’est cette vision réaliste des choses qui chaque fois me sauvait, me faisait voir les événements avec une clarté qui semblait venir des étoiles. Bismarck était ivre de joie d’avoir défait la France et hissé une province allemande au premier rang de l’Europe ; il fallait s’incliner devant cette horde civilisée de guerriers qui suivaient sans broncher leurs chefs, au bout du monde s’ils l’avaient ordonné… Il avait compris qu’une nouvelle révolution populaire en France gênerait ses projets et déstabiliserait une fois encore une Europe qu’il voulait de rois et de tyrans. Quelque chose pourtant m’attirait chez lui : une vision réaliste du monde, une mise en marche de toute une société qui, malgré l’autorité qui pesait sur elle, en retirait des bénéfices dans la vie de tous les jours et un prestige qui la faisait rêver. Comme ils étaient loin, les penseurs de l’époque des Lumières qui avaient mis bas le royaume de France et le feu pour les siècles à venir à notre pauvre Europe qui ne s’en remettrait jamais. Je m’intégrais sans difficultés à une mission de coordination entre ce qui restait de pouvoir en France et l’état-major de Bismarck. Toute facilité nous fut donnée pour trouver un remède contre le péril qui nous menaçait tous, Prusse triomphante et France abasourdie, hier Empire rayonnant sur le monde et aujourd’hui peuple sans tête. Pour éviter qu’un jour, de nouveaux Sans Culottes ne déferlent en Europe et ne la dévastent comme l’avaient fait les Huns, Bismarck arrêta ses troupes, autant pour laisser à Thiers le champ libre que pour constituer autour de Paris une ceinture de sécurité infranchissable. Et dans cette nasse on vint à bout des idéalistes fous. Après le traité de Versailles où Bismarck avait posé sa patte sur l’Empire envolé et le monde à venir, l’Alsace lorraine était allemande. La France réintégra l’Europe bien pensante et ordonnée. Retour en république et en banalité. Un jour, disaient les nostalgiques et les belliqueux impénitents, viendrait la revanche de cet affront impensable, de cette défaite ahurissante, un jour les charges de Reischoffen viendraient à bout des lignes prussiennes.

Il semblait rêver. Dans ses yeux passaient des nuages, des vieux souvenirs effilochés qui revenaient du fond des temps :

- Dans cette Europe apaisée où la révolution industrielle avait changé les choses, le temps des banques, des affaires, des colonisations et asservissements des mondes fragiles était venu. Fondé de pouvoir d’une des grandes banques qui n’était française que de nom, je l’aidais à assurer son emprise sur ces nouveaux rivages où les peuples de couleur voyaient disparaitre leurs royaumes emplumés qui semblaient d’opérette tant avait été facile leur anéantissement. Une facilité si grande que nous fîmes de ces pauvres hères des troupeaux dociles envoyés en esclavage dans les terres américaines et les îles caraïbes. 

Il n’avait rien oublié. Il semblait soulagé :

- Voilà ce que fut ma vie, et aujourd’hui je meurs, épargné si longtemps par la faucheuse, aussi vieux que Mathusalem, rongé de fièvre tropicale et de remords, ne laissant aux miens que conseils éparpillés et quelques biens qui fondront bien vite. J’ai chevauché le temps, les guerres et les régimes, et s’il est quelque chose que je lègue, c’est le conseil de toujours suivre le troupeau des puissants contre lesquels on ne peut rien, de fermer les yeux sur la misère du monde, car si on les ouvre on ne résout rien, on s’apitoie, on invoque un Dieu absent et on arrête le progrès qui un jour peut-être permettra à chacun de trouver sa pitance. Ne vous arrêtez jamais avec ceux du bord du chemin, ils sont boulets éternels, insatisfaits permanents incapables de se prendre en charge, pleureurs qui freinent le monde et entravent sa marche. Et je vous le dis, toutes les constitutions du monde ne sont que mensongers grimoires imitant les commandements du ciel pour rassurer les hommes et destinés à n’être jamais appliqués. C’est dans l’ombre des choses que le monde avance et se fait. C’est là que vous devez être et rester…

- C’est tout, Comte ?

- Non, approche d’abord ton écritoire, que j’y puisse inscrire mon nom et apposer ma signature…

Les sœurs avaient quitté la chapelle, le soleil du matin passait sous les vieilles arcades romanes et réchauffait le corps des novices qui allaient vers le réfectoire en rang silencieux sous les bures rêches qui cachaient leurs corps juvéniles,

- Et maintenant, frère oblat, avant que ne se ferment mes yeux, malgré tout ce que viens de te dire, je te demande de m’absoudre de tous mes péchés comme tu en as le devoir. Je ne suis qu’un homme… Ne tremble pas, si la religion garde sa place dans le cœur des gens et des dirigeants du monde, les derniers conseils inscrits sur mon testament ne seront suivis par personne… Sinon, la terre que je quitte sera l’enfer où je vais.

 

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