Bertand Ducreux - Lettre à Holden

   

Une très affectueuse lettre d’un lecteur à son héros de papier (Holden Caulfield), par Bertand Ducreux.

 

 

Lettre à Holden

 

Mon très cher Holden,

  

C’est la première fois, depuis mes lettres d’enfant au père Noël, que j’écris à quelqu’un qui n’existe pas. En chair et en os, je veux dire. Mais si tu n’es qu’un héros de papier, de fiction, un personnage de roman, quel roman, quel personnage ! « Ouah ! », comme tu dirais. De ceux que l’on aimerait, une fois le livre refermé, le cœur tout chamboulé, rencontrer. Leur dire combien ils nous ont inspirés, touchés, fait réfléchir. Tu es l’un deux, Holden Caulfield.

Et pourtant, quelle plaie, quelle purge, quel boulet ! Fatiguant, horripilant, bagarreur, râleur, menteur, moqueur, têtu, atrabilaire, grande gueule, arrogant, survolté, impertinent, macho, de mauvaise foi… Ah oui, tu fumes aussi comme un vieux rafiot et pour un fils de bourgeois des beaux quartiers new-yorkais, tu parles et jures comme un charretier ! Un vrai poème. Autant te balader avec une pancarte dans le dos « Je ne veux pas qu’on m’aime ! » Heureusement, tu es aussi – et surtout – drôle, intelligent, malin, original, franc, généreux, courageux, attachant, romantique, rêveur, poète, idéaliste, rare. En un mot, épatant. J’utilise ce mot à dessin (clin d’œil) : tu le détestes  – « ça fait nouille », tu dis. 

 

J’ai fait ta connaissance il y a une trentaine d’années – j’avais alors 24-25 ans –, un âge où tes jeunes compatriotes ont déjà depuis bien longtemps étudié ta personnalité complexe et tourmentée, disséqué le moindre de tes états d’âme sur les bancs du lycée ou de l’université. Car, dusse ta modestie en souffrir, tu es une légende mon pote. Une idole, un symbole pour des millions d’adolescents – même si, quand je t’ai lu pour la première fois, je n’en n’étais plus un, ou légèrement attardé alors – depuis ta « naissance », en 1951, sous la plume de l’écrivain J. D. Salinger (1919-2010). Un classique de la littérature américaine, de la littérature tout court. Rien que ça ! L’Attrape-cœurs (The Catcher in the Rye, en anglais)*, le nom de ce roman devenu culte dont tu es le principal protagoniste, c’est toi. Et tu as attrapé le mien.

 

Dès la première ligne du livre, le ton est donné. Tu nous préviens. Mieux, tu nous interpelles. Pas question de laisser à qui que ce soit le soin de nous raconter ton histoire (« ta saloperie d’enfance », comme tu l’appelles). C’est toi qui parles : première personne du singulier. Avec ta gouaille, tes mots. Familiers, crus, directs. Et tu y vas fort, mec. Tu dézingues « tous azimuts » (j’empreinte là un de tes gimmicks favoris). Cash, le garçon. Sans filtre. Et diablement lucide, pour ton âge. Sur toi, d’abord – tu ne t’épargnes pas –, les autres, le monde des adultes, la vie, sur laquelle tu portes un regard désenchanté où tout n’est souvent que bêtise, bassesses et médiocrité. 

Au moment où tu te lances tête baissée dans le récit de tes rocambolesques aventures, tu n’es pas au mieux de ta forme. Tu as 17 ans et tu te « retapes », comme tu dis, dans un établissement (« une foutue baraque ») pour gens esquintés, exsangues, déprimés, psychologiquement mal dans leurs baskets – la mort de ton jeune frère Allie y est évidemment pour beaucoup.

Tout commence un an plus tôt. À quelques jours de Noël, tu es renvoyé du très sélect collège de Pencey Prep (Pennsylvanie). De peur d’affronter la colère de tes parents (ce n’est pas la première fois que tu es mis à la porte d’une école, alors forcément…), tu décides de fuguer. Ta casquette rouge de chasseur vissée sur le crâne, une valise à la main, tu prends un train de nuit pour New York, où tu vis avec tes parents et ta jeune sœur Phoebé. Elle, tu l’adores. Tu as aussi un frère plus âgé, D.B, qui travaille à Hollywood et écrit, ou, pour te citer, « se prostitue » pour le cinéma – et tu détestes le cinéma ! 

Au cours de cette errance de trois jours, tantôt euphorique, souvent totalement déprimé, tu vas faire la rencontre de bonnes sœurs avec qui tu vas parler littérature, t’embrouiller avec un chauffeur de taxi acariâtre (à sa décharge, tu l’as bien bien énervé avec tes histoires de canards à Central Park !), réveiller à des heures indues des ex-petites copines ou d’anciens professeurs, errer dans des bars où tu « branches » des filles et joues les faux durs pour pouvoir boire de l’alcool (tu triches en permanence sur ton âge, mais tu finis toujours avec un Coca dans ton verre !), avoir un rencard avec une prostituée (« juste pour causer un peu » – problème, son proxénète ne l’entendra de cette oreille…). Tu iras même jusqu’à te glisser dans l’appartement de tes parents en pleine nuit pour voir ta petite sœur, au risque de te faire prendre (« Papa va te tuer, Holden », lui prédit-elle). Et bien d’autres péripéties, que je laisse le soin à ceux qui ne te connaissent pas encore de découvrir par eux-mêmes. Les veinards !

 

Mon seul regret te concernant, mais tu n’y es pour rien : que J. D. Salinger, ton créateur, n’ait pas songé – ou, plus certainement, pas voulu – donner une suite à tes aventures. Curieux que je suis de savoir quel adulte tu serais devenu, quelle tournure aurait pris ta vie. Aurais-tu enfin trouvé la paix ? Tant pis. Ou peut-être tant mieux, finalement. Tu es et resteras pour l’éternité figé dans la révolte de tes 16 ans. Cela ne m’empêche pas de me replonger régulièrement dans tes aventures, de relire quelques chapitres de tes « exploits ». Comme ça, au hasard. Ou bien de repartir pour un tour complet de manège (tu es le livre que j’ai le plus lu et le plus souvent offert). Toujours avec le même entrain, la même joie, le même plaisir, la même émotion. Et de refaire avec toi cette virée initiatique dans les rues de New York. Dans tes pas, prêt à te relever si tu venais à tomber.

Je suis heureux d’avoir un jour croisé ta route, mon cher Holden. Ce fut un plaisir de te rencontrer.

 

Très affectueusement,

Bertrand

 

 

* L’Attrape-cœurs, de J. D. Salinger. Pocket, 252 pages.

Insolite : L’Attrape-cœurs était le livre préféré de Mark David Chapman, l’assassin de John Lennon, dont il avait sur lui un exemplaire le jour où il blessa mortellement l’ex-Beatles, le 8 décembre 1980, à New York. Une fois arrêté, Chapman aurait déclaré à la police : « Je suis sûr que la plus grande partie de moi-même est Holden Caulfield. L’autre doit être le diable…» 

 

 

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