Paule Tomi - Fête de famille

 

Les fêtes de familles sont propices au dévoilement des secrets. Une nouvelle de Paule Tomi

  

 

Fête de famille

 

Gloria avait acheté une tenue pour l’occasion, une belle robe commandée en solde sur internet, noire avec des fleurs de couleur crème et un petit côté japonais qui lui plaisait bien. C’était Madeleine, sa cousine ainée, qui l’avait convaincue de venir fêter avec toute la famille l’anniversaire de mariage de ses parents. Elle lui avait téléphoné tout spécialement, en lui précisant combien ça lui ferait plaisir de la revoir.

Madeleine qui, le soir au village, lui permettait de sortir avec les grands, Madeleine avec qui elle allait après minuit acheter les pains au chocolat chauds qui sortaient du four. Elle l’avait initiée aux plaisirs des soirées d’été au village.

Et puis, Madeleine était partie à l’université sur le continent et Gloria était restée à Ajaccio avec ses parents. Sa mère ne s’était jamais entendue avec sa sœur, Zia Catalina qui était aujourd’hui de nouveau la reine de la fête, cinquante ans après son mariage. « Oh, celle-là, il lui a toujours tout fallu pour elle. Mes parents en étaient gagas. L’anni troppa vasta »

Madeleine ne s’opposait pas à ce que ses enfants se mêlent aux cousins, mais elle évitait les repas de famille, les réservant à quelques occasions officielles qu’elle ne pouvait éviter. L’anniversaire de la Mina, ou un baptême les réunissait parfois. Gloria trouvait que sa mère abusait de son droit d’aînesse et prenait sa sœur de haut, n’accordant aucune attention à ce qu’elle pouvait dire. Elle n’assistait pas à la cérémonie, justement, prétextant des papiers à remplir, un rendez-vous important qu’elle ne pouvait remettre. Et puis, depuis la mort du père de Gloria, elle ne s’éloignait plus guère de la maison. Elle avait recréé une vie harmonieuse, en s’occupant du jardin qui monopolisait toute son attention. De temps à autre, elle coupait un bouquet de fleurs, qu’elle portait sur la tombe de son mari. Gloria, elle y retournait une fois par an, à la Toussaint et en profitait toujours pour cueillir quelques arbouses. Alain, son frère l’y retrouvait parfois.

Lui était venu à la fête et il se glissa à côté de Gloria. « Tu n’as jamais trouvé étrange que Madeleine ait les yeux marrons, alors que Zia Catalina et notre oncle ont tous les deux les yeux bleus ? »

Elle n’y avait jamais pensé. « Oui, c’est dommage… elle a de beaux yeux la Zia. 

- C’est plus que dommage, c’est contraire à la nature ! Madeleine ne peut être leur fille.

- Allons donc, on en aurait entendu parler !

- Mais, j’en ai entendu parler. » Son frère avait une drôle de voix contenue, un peu rauque, mais ne voulant être entendu, il parlait dans un souffle. C’était lui, l’ainé des cousins et il s’était interrogé depuis l’enfance sur les non-dits de l’histoire familiale. Il avait eu finalement une conversation avec leur mère. Que leur cachait-elle ? À la mort de leur père, leur mère lui avait tout raconté. Sa sœur Catalina, avait toujours été en concurrence avec elle et elle s’en amusait. Elle était mariée depuis peu et avait, dans la première année de leur mariage, eu un beau bébé, lui, Alain. Sa sœur s’était révélée plus gentille face au chérubin et elle aimait en prendre soin. Elle venait souvent le garder et semblait y prendre plaisir. Elle s’entendait aussi très bien avec son beau-frère qui avait une dizaine d’années de plus qu’elle et la traitait en grande jeune fille, riant avec elle et la complimentant, tout en la taquinant.

Un jour, le scandale avait éclaté dans la famille. Catalina était enceinte et ne voulait pas dire de qui était cet enfant qu’elle portait. Tout le monde était en émoi et s’interrogeait. Avait-elle fait une mauvaise rencontre ? On ne lui connaissait pas de petit ami et elle sortait rarement seule.

À force de pression, on finit par lui arracher la vérité : elle était amoureuse de son beau-frère et c’était avec lui qu’elle avait conçu cet enfant. Elle espérait bien que mise devant le fait accompli, la famille accepterait cette relation et qu’ils pourraient officialiser leur amour. La famille, resserrée face à ce coup du sort, en décida autrement. Le couple marié s’éloigna quelques temps avec leur enfant. Leur mère pardonna à son mari. Catalina, elle, éleva sa fille avec les grands-parents. Quelques temps plus tard, elle fit la connaissance de son mari qui reconnut sa fille, Madeleine.

Les grands-parents œuvrèrent pour que tout le monde se reparle et fasse bonne figure, pour faire taire les qu’en-dira-t-on. Madeleine fut élevée dès sa première année par celui qu’elle appela son père, sans poser de questions.

Gloria avait une sensation de vertige. Ainsi, Madeleine était quelque part sa sœur. Ainsi, son père tant aimé avait pu être amoureux d’une autre femme que leur mère et non seulement la trahir, mais aussi, toute une famille.

Et pourtant, ils étaient là, des années plus tard, à fêter Zia Catalina et son mariage réussi, qui affichait son bonheur apparent et sa réussite aux yeux de la famille et des amis.

Le père, lui, n’avait pas eu tant que ça son mot à dire. Pensait-il à cette fille qu’il n’avait pu élever ? Il n’avait plus jamais évoqué cette jeune femme qu’il avait désirée et aimée, alors qu’elle faisait partie de la famille. Ce moment d’égarement n’avait pas détruit la famille et lui, avait choisi le silence, pour se faire pardonner. 

 

  

  

 Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2021 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel.

Le thème choisi cette année était « Commémorations publiques, souvenirs privés » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La troisième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Une révélation ». Au cours d’une cérémonie d’hommage, un participant apprend quelque chose de bouleversant à propos de la personne célébrée.

  

   

 

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