Jacques Mondoloni - M et Mme Porno

 

Dans le monde du porno, l’amour est aussi fragile et puissant qu’ailleurs… Une nouvelle de Jacques Mondoloni.

 

 

M et Mme Porno

 

 

Ils utilisaient des mots de code quand ils communiquaient entre eux, par prudence, à cause de leur métier, par pudeur, encore à cause de leur métier, qui évidemment les mettait à nu, jetait aux enfers : ils étaient acteurs pornos, tournant en couple, par exigence, s’efforçant d’être des étrangers l’un pour l’autre, des « copains » de tournage sous la férule du réalisateur.

Ils ne disaient pas « fellation », « anulingus », ils disaient « sirop », « marguerite», et d’autres vocables fleuris, comme « le trèfle » quand une scène avec une lesbienne leur était commandée.

Ils s’aimaient, ils aimaient gagner de l’argent dans cette gymnastique qui demandait d’avoir une bonne santé et de la souplesse de caractère.

Mais un danger se précisait au vu de leur carrière qui montait en puissance, et du métier qui changeait : les scènes étaient de moins en moins scénarisées, le gonzo remplaçait les intrigues sommaires, et sans transition les acteurs copulaient devant la caméra selon des acrobaties obéissant à des figures programmées du plan du travail.

Le danger principal s’appelait « la dp », double pénétration, qui réclamait la présence d’un autre mâle sur le corps de sa compagne chargé de la pénétrer dans l’un ou l’autre de ses orifices.

Ils repoussaient l’intrus, ils voulaient incarner les amants complices qui prennent du plaisir dans l’exercice de leur métier.

Mais la loi des productions allait à l’encontre de leur désir : la mode était à l’orgie, « le group sex » , « le bukkake », y renoncer c’était s’exclure de la communauté porno, et même la désavouer, dénoncer ses pratiques de débauche — c’était surtout se révolter contre cette sorte « d’adultère » accepté qui menaçait leur vie de couple.

Ils faisaient du porno par hasard, non par vocation : Patricia, sa compagne, était mannequin quand un producteur de « shows », présentés comme des « concours de beauté », lui avait proposé des photos de charme, et de fil en aiguille, l’enchaînement d’effeuillages bien payés, ils avaient succombé à la tentation, surtout que lui, Patrick, ne vivotait que grâce à des allocations chômage.

C’était au fond une revanche sociale, sous les projecteurs ils croyaient qu’ils étaient devenus des vedettes de cinéma — d’ailleurs au début, leur fougue avait fait bonne impression et, sur les sites consacrés à l’industrie du sexe, leur histoire, le destin des deux P, P comme Porno, prenait une couleur de conte : voilà des amoureux, bien dans leur peau, qui exhibaient leurs parties intimes sans aucune gêne, avec insistance, enthousiasme même !

 Mais la star dans cette activité est la femme, l’homme reste confiné dans son rôle de bandeur, de « hardeur », c’est un instrument : les professionnels, c'est-à-dire capables d’entretenir une érection sur le plateau pendant toute la scène à jouer, forment un club très fermé qui se renvoient les affaires et pourvoient à leur publicité. On voyait parfois arriver des lascars ramassés on ne sait où, sales, hideux, bedonnants, poilus dégradants, mais c’était l’apanage des petites productions, sans moyens, issues de castings amateurs — les filles n’étaient pas toujours appétissantes, et les types souvent étaient victimes de panne alors qu’ils pensaient, se considérant comme des « bons coups », « baiseurs sans modération » : la caméra, les rugissements du réalisateur avec ses « coupez ! » à tout va, leur faisaient perdre toute vanité. C’était loin d’inciter à la fièvre charnelle !

Jusqu’à présent ils avaient donc tourné en couple, sauf quelquefois, avec une autre actrice, pour être exact, mais ils s’étaient pliés à cette figure, amusés, surtout lui — c’était la participation d’un autre acteur qu’il refusait, la bouche de Patricia ne devait pas engloutir le pénis d’un confrère, et le sexe de celui-ci ne devait pénétrer l’intimité de Patricia, c’était sa règle.

Mais on lui fit comprendre, au moment du triomphe du gonzo, qu’il n’était plus le partenaire le plus légitime de sa compagne — il pouvait, il devait s’effacer, laisser la place, on le recyclerait dans d’autres bagatelles (hélas moins bien payées !).

Le choix de carrière méritait réflexion : soit pour ne pas se séparer ils abandonnaient le métier, soit ils devenaient « indépendants ». « autonomes », « solos ». Patricia avait une certaine notoriété, à 23 ans elle était très prisée avec ses seins « naturels », sa peau mate, et ses longs cheveux noirs. Lui avait quelque succès sur les réseaux sociaux porno car il incarnait du haut de ses 30 ans le sportif musclé en forme (yeux bleus, cheveux courts, barbe de 3 jours) — mais faire partie de la petite bande des « hardeurs », les « Hongrois » comme on les appelait, allusion aux studios de Budapest qu’ils avaient investis, représentait une gageure.

Ils eurent une conversation qu’ils appelèrent la « conversation d’amour », « la réunion au sommet » « la croisée des chemins », bref il fallait réagir à la panade annoncée – les rémunérations n’étaient pas mirobolantes, mais ils touchaient 750 euros pour chaque scène (500 pour elle, 250 pour lui), et il y avait de bons mois si on ajoutait les allocation chômage (il ne cherchait plus de travail dans la restauration).

— Tu m’aimes ? demanda-t-elle d’emblée.

Il se vit en petit soldat traité en héros dans sa buffleterie par son commandant et eut un sourire de garde-à-vous qui pouvait passer pour de l’obéissance. Mais en son for intérieur, et même extérieur, il avait déjà arrêté ses conditions : s’il était contrait de lâcher le métier il assisterait aux tournages de Patricia.

À voir sa tête de jocrisse, elle devina ce qui l’agitait :

— C’est pour l’argent, tu comprends, on peut vivre comme tout le monde…

— C’est d’accord, Patricia, et puis je n’ai pas l’âge de me déguiser en barbon.

— Mais dis-moi que tu m’aimes, que tu as confiance en moi…

— J’ai confiance en toi, je t’en donne la preuve, non ?

— Tu ne seras pas jaloux ?

— Ça !

— Tu ne diras rien à nos familles ?

Celle de Patricia était constituée de cathos bigots, et celle de Patrick de cocos puritains — ils avaient eu envie de les provoquer quand ils s’étaient rencontrés, au nom de la liberté sexuelle en cours, mais cela aurait mis en danger les repas d’anniversaire, et ils s’étaient abstenus. Patricia avait concédé qu’elle bossait dans la mode — sujette à des défilés !

— Je ne sais pas si tu vas supporter…

— Quand tu te faisais lécher la chatte, j’ai rien dit.

— Les lesbiennes, c’est le fantasme des mecs.

— Pas que, avec vos clitos vous jouissez dix fois plus…

— Tu devrais rechercher du travail, ainsi le soir on se retrouverait devant un petit plat romantique, tu dirais : « T’as passé une bonne journée, chérie ? », et moi je répondrais, « ça va, un peu fatiguée, peut-être ». Après on ferait l’amour tendrement, ou follement si tu avais envie.

— Je n’ai pas l’intention de te surveiller, je veillerai seulement à ce qu’on te respecte.

Il commença à intercepter ses appels, à lire les contrats qui lui parvenaient, à se rendre aux rendez-vous avec elle aux bureaux de production — certes il y a plusieurs formes de jalousie, mais il ne se jugeait pas malade, emporté par la jalousie-passion. Il souffrait d’avoir été dégradé, mis à l’écart : la jalousie par déception. En tout cas rien à voir avec la jalousie dans la paroi d’une porte, refuge des mateurs. Il aurait au contraire posé un cache sur le trou pour que personne n’observe.

Repoussé du festin, c’était donc l’amertume qui primait, et l’avouer franchement aurait été humiliant – au fond il regrettait la sensation de puissance, ses ruades d’étalon, l’envie qu’il percevait dans les yeux des techniciens, même du réalisateur qui s’accordait des privautés. Il était le mâle de la mythologie : la scène porno trouve son apothéose au moment où l’acteur jouit, l’orgasme est plus qu’un lâcher prise, c’est le marquage de son territoire, la démonstration de son pouvoir sur la femme entre ses jambes. Son phallus est fort, dur, une statue en érection, c’est un guerrier qui ne fait pas de quartier, alors que l’actrice se soumet, se chosifie, baise avec n’importe quel partenaire qu’on lui jette sur le ventre, au hasard, comme une pochette-surprise.

Il regrettait ces moments-là ; la débauche se terminait maintenant par le débauchage. Son outil expérimenté, aiguisé au contact des chairs, et qui avait façonné un cerveau capable de commander à l’instinct, sans presque de limite de temps et d’endurance, ne servait plus à rien.

 

Peu après l’annonce de la sanction, ils se rendirent ensemble dans un hôtel particulier de la banlieue sud de Paris où les caméras de Micmac films s’étaient installées pour filmer « Les dames du salon ».

Le décor évoquait le lupanar chic de la Belle Époque avec ses tralalas, ses froufrous, ses estampes libertines sur les murs, mais l’argent avait manqué pour un baldaquin : on avait installé un large lit Ikea blanc sur des fanfreluches au sol où devaient s’ébattre les acteurs et actrices. Et les costumes des personnages sentaient le budget riquiqui, les fringues d’un surplus, la cour des miracles – ces déguisements allaient disparaître dès que la caméra enregistrerait les réjouissances, gonzo oblige, le scénario étant des plus minces : un client venait frapper à la porte du bordel et aussitôt une pensionnaire engouffrait sa queue dans la bouche sans discuter.

Patricia incarnait une prostituée, ou une courtisane, ou la mère maquerelle, c’était difficile pour Patrick de définir le rôle de sa compagne dans la distribution du film— tout le monde se retrouvait à poil, s’empoignait, et cherchait le bon angle pour l’objectif de la caméra que le cadreur promenait, presque jusqu’au contact, sur les parties génitales des personnages, sous les hurlements du réalisateur qui s’y croyait, ou qui croyait les encourager à la performance.

Patrick regardant un « hardeur » pénétrant le vagin de Patricia eut un haut-le-cœur. C’était obscène, une vision qui n’avait rien d’humaine, car jamais il n’avait approché, scruté son sexe de si près — celui de Patricia, oui, mais il l’appelait « le berlingot » et c’est vrai qu’il le considérait comme un bonbon.

La scène devint insupportable quand Patricia fut contrainte de subir l’assaut d’un autre « hardeur » qui attaquait son anus par derrière. Il faillit aller cogner le réalisateur pour faire cesser cette horreur – cette « gâterie » lui était réservée.

Il se dirigea l’air mauvais vers l’énergumène qui éructait des indications, mais deux types au bord du plateau le capturèrent et l’entraînèrent vers la loge, un salon décati de cette maison de maître où des accessoiristes mettaient un peu d’ordre dans les habits censés appartenir à « La Belle Époque ».

— Que se passe-t-il, monsieur Patrick ? Choqué ?

Il examina les deux types : des messieurs d’un certain âge, portant bacchantes postiches, et lorgnons, sans doute des acteurs d’une scène à venir, dans le rôle de proxos, bourgeois décadent, ou cocu magnifique.

— C’est ma femme ! dit Patrick en s’étouffant.

— Et alors ? elle est payée pour ça, un bon cachet, paraît-il !

Alors qu’il était sur la touche, impuissant, dévalorisé, ayant perdu les marques de sa jeunesse, et de l’insouciance qui va avec.

— C’est dans l’histoire ? reprit-il piteusement.

— Ah bon, monsieur estime exercer un droit de regard ?

   Ça ! C’est animal !

— Ce n’est pas pour « Les deux orphelines » qu’elle a été engagée. Vous-même, hein, vous étiez un sacré animal il y a peu…

C’était sans parade. Allait-elle continuer à tourner alors qu’il ne voulait que personne d’autre ne la touche ? Devait-il se résigner, la suivre comme un chien, puisqu’il était mis dans la catégorie animale ? « Le chien couché ! » pourrait-elle lui ordonner au moindre signe de mauvaise humeur !

La solution, la conduite à tenir ? Se transformer en macho violent ne convenait pas à sa nature et à leur passé complice — ils avaient décidé tous deux de se lancer dans le porno, pour l’argent, par curiosité (« joindre l’utile à l’agréable »), et longtemps la bonne entente avait régné dans leur histoire – ils déplaçaient la chambre à coucher sur l’écran, avec l’ambition de donner une bonne image d’eux-mêmes aux amateurs et de prouver leurs compétences au lit. Le désir de l’un pour l’autre avait un peu baissé au fur et à mesure qu’augmentait la liste des films, mais ayant choisi de baiser en couple ils avaient sauvé leur amour, la tendresse – maintenant les images, les mots, pouvaient se changer en reproches, accusations de trahison, il était incapable de devenir le voyeur privilégié de sa compagne.

Un sentiment de vengeance commençait à le mordre (encore le chien !), entretenu par l’amertume d’avoir été rétrogradé. Certes cyniquement il pouvait exploiter Patricia, chapardant ses cachets, négociant ses contrats, tel un agent, mais c’était se comporter en agent proxénète, une canaille, c’est lui qu’il aurait trahi en fin de compte, les ondulations de l’amour palpitaient encore…

Faire la grève de l’amour, la dédaigner, voire la quitter, mais c’était se faire mal…

Oh ! Il pouvait la tuer. On pouvait tuer par amour, les faits divers dans les médias en étaient pleins — cela lui rappelait une conversation qu’il avait eue avec son meilleur ami Hippolyte au sujet du partage des femmes :

— Tu es mon ami, je suis ton ami, je te donne tout, tu me donnes tout, on s’échange tout, même ta femme !

Hippolyte avait concédé que c’était à la femme d’accepter « le contrat », son partenaire n’avait rien à opposer.

— Mais on peut tuer son meilleur ami qui a séduit sa femme ! s’était écrié Patrick.

À présent il se sentait la capacité de tuer l’acteur dans l’anus de Patricia.

Mais il se mentait : ce qui le scandalisait, le mettait en rage c’était une interview de Patricia dans Hot love, un magazine spécialisé dans les actualités du porno. Là, Patricia déclarait « qu’elle aimait le sexe », « ne simulait pas devant la caméra », se vantant de performances « perverses », se traitant de « nympho turbulente » — sans doute des vantardises pour gogos refoulés, mais s’il vivait à côté d’une inconnue ?

 

Un événement chassa ses mauvaises pensées : on apprit par les réseaux sociaux et les chaînes en continu l’enlèvement du « hardeur » Rico, célèbre dans le milieu, par une prétendue « ligue contre la décadence de la morale publique » —- elle menaçait de l’émasculer si une loi interdisant la pornographie n’était pas votée au Parlement sous les 24 heures. Sa compagne, Cory Bab, elle-même actrice cotée de cette industrie, spécialité « lesbienne », ameutait les médias, et son angoisse coupable faisait peine à voir lors des passages télé – « Ça devait mal finir ! » confiait-elle, dans un sanglot propice à la consolation.

Libération titra en première page : « L’enlèvement de Sa pine », sur fond de la toile de David, et on crut à un canular, à un coup publicitaire, étant donné la perte d’attrait pour le genre dans la société française.

L‘extrême droite fut accusée, les cathos intégristes également, même les épigones du divin marquis à la recherche d’une victime sacrificielle…

 Le buzz reprenait à chaque fois que la ligue envoyait une photo du « hardeur » dans le plus simple appareil, le regard effrayé.

Des débatteurs, religieux ou libertins, envahirent les ondes. La police organisa des raids de « proximité » sur les lieux de tournage, et les loges des « Dames du salon » furent fouillées de fond en comble. Comme le domicile du « hardeur ».

C’est là que Patricia intervint, se souvenant qu’elle était très copine avec la femme du « hardeur » (toutes deux avaient vanté une marque de préservatifs dans un spot). Elle déclara à Patrick, convaincue qu’elle était sur une piste :

— Allons chez elle.

Elle habitait une HLM d’un quartier populaire de Viry-Chatillon, loin des vagues ambrées d’Hawaï, et quand ils se garèrent ils croisèrent des personnes seules sur le parking qui promenaient leur chien ou leur portable, tenus en laisse.

— Attends-moi là .

Patrick poireauta une bonne heure dans son Opel puis il aperçut Patricia qui s’engouffrait dans une Twingo avec une autre femme, le geste protecteur.

C’est la dernière fois qu’il put la contempler, elle disparut, ne donna jamais signe de vie, abandonna le métier.

Le « hardeur » incapable de s’expliquer, fut retrouvé par la police, ligoté devant un appareil photo branché au Tube : c’était clair qu’il avait organisé son propre enlèvement.

 

 

7 juin 2021

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