Doria Pazzoni - Solo

  

Les apparences sont souvent trompeuses ! Une nouvelle de Doria Pazzoni

    

 

Solo

 

       Cet homme qui marche de tout son long, planté sur des jambes sans fin, droit comme un fil de fer, je ne l’aperçois que  pour les grandes vacances. Sa maison de granite n’est pas des plus gaies et lui non plus d’ailleurs. Des volets gris la plupart du temps fermées et toujours un petit quelque chose d’inhabité. Je l’aperçois au loin et j’ai toujours cette crainte de le rencontrer. Arriver à sa hauteur, dois-je le saluer d’un bonjour furtif ? Je n’y échappe pas, un salut du bout des lèvres. Lui raide comme un piquet, la tête froide rehaussée de lunettes, des yeux qui se retiennent d’exprimer des sentiments, des sourcils dégarnis comme si le feu était passé par là et se réveillent après la bataille. Sur la tête ses cheveux ont la gueule d’une brosse à balai dégarnie ce qui lui donne ce ton aigre et amer dans un costume foncé et peut-être étriqué. Le renfrogné de ce personnage me trouble profondément. Pourquoi cet air hautain, ce truc qui fait que tout contact est rompu. Quel mystère endosse son destin ? Un bonjour, rien de bien méchant, et je préfère  les joyeux, rire aux dents.  Polo c’est l’copain de Margot, Margot c’est la copine de Théo, Théo c’est l’copain de Germain, Germain c’est le cousin d’Augustin, Augustin celui de Tintin, Tintin c’est l’ami de machin, machin il est avec truc et truc  fréquente Mathis. C’est comme une locomotive sans fin.

J’ai la tête lourde ce matin et dans la nuit un nerf de mon épaule droite a dû faire un nœud. J’ai mal, mal comme tous les matins, mais un peu plus quand même. Parfois je me dis que je ne me suis absolument pas ménagé ainsi, j’ai joué avec mon corps comme un petit chien jouerais avec une poupée de chiffon. Après quelques prises en bouche la poupée explose soit par les coutures, soit tout simplement par un trou où le tissu a lâché. Oui voilà le matin, je suis une poupée de chiffon avec les articulations en béton. Faut attendre un certain temps pour que celles-ci daignent bien vouloir glisser l’une dans l’autre emboitées qu’elles sont.

            J’ai la tête en coton, voilà, comme si ma cervelle était partie se faire un tour et que la ouate s’approprie l’espace. « Je suis une poupée de cire, une poupée de son » chantait France Gall et bien voilà je pourrais dire ça avec le son en moins ou remplacé par un aspirateur tonitruant.  Après tout pourquoi la tête est-elle accrochée aux épaules, je trouve que la vie n’est pas bien faite. On aurait pu la dévisser et la laisser se reposer au soleil. On  aurait pu emprunter celle de la copine, ou de la voisine que sais-je ? Non finalement on est condamné à la porter sur les épaules et peu importe ce que cela coûte. Certaines sont plus légères, d’autres vides, d’autres très lourdes, d’autres contrariées, d’autres le vide, le trou, le noir, d’autres balafrées, d’autre emmitouflées, d’autres bouillonnantes et certaines déboulonnées.

           Bref, je n’en peux plus de ces os. Oui voilà j’ai d’vieux os et pas la peine de penser faire un lifting, ça ne marche pas ça craque et basta. Alors inutile de te dire que certains jours, je ne suis pas à prendre avec des pincettes, je suis de travers dès le saut du lit, j’ai envie de tout faire valdinguer, je broie du noir bien que le jour soit de sortie et le soleil pleine face. Bien non, c’est noir tout noir, et ce n’est pas en me questionnant que le noir se dilue, non. Au fur et à mesure que la journée passe, la couleur se délave et le noir laisse tantôt place au gris, mais peut virer à l’ocre au bleu, au vert, au jaune et le tableau s’éclaircit. J’ai toujours aimé la peinture, le pinceau et ses couleurs. J’ai assisté des nuits entières un peintre à l’œuvre. Au bout de quelques minutes, il n’est déjà plus là parmi les vivants, il fait corps avec les pots, les pinceaux, la toile. Et moi j’étais assise là des heures durant pour voir se réaliser l’œuvre du génie vivant. Je suis vivante aussi, je voudrais le crier très fort, je ne suis pas une poupée que l’on jette, ou un chiffon, non je suis de chair et d’os et mon cœur qui bat. Parfois il s’affole, parfois il tape aux parois de ma poitrine, parfois il est lent mais lent, j’ai beau essayer d’écouter au balcon rien à faire, il se cache. Bon parfois je ne l’arrête plus et dès que j’ai un point dans la poitrine c’est le renversement qu’est-ce ? Le problème est que je confonds la droite de la gauche. Depuis toujours, ce n’est pas un handicap en soi, mais lors des séances de sport, lorsque alignés les uns derrière les autres sous le regard observateur du professeur, « levez la main droite », où est-elle encore ? Pour me repérer, j’imite la main et son stylo, l’automatisme du geste, et de suite retrouve mon chemin. Mais quelle frayeur. Ce n’est rien me disais Lavinie mon amie. Non ce n’est rien mais pour les autres repérer la main droite de la main gauche ne posait aucun problème, à moi si.  Le professeur ne s’est jamais posé la question de savoir si certains avaient des difficultés pour ces deux opposés. Mais quand ils ne font qu’un, bref tu te mettrais de suite dans un tiroir, une trousse à fermeture éclair, dans un cartable à boutonnière ou dans la poche d’un tablier rapiécé ou pas, peu importe. Faut pas croire, aujourd’hui, encore je n’ai pas évolué côté droite gauche, mais je n’ai plus de complexe surtout quand j’entends il est de droite, il est de gauche et que je vois le portrait de ces opposants, je me dis que quelque part je comprends mieux pourquoi je n’arrive pas à me décider quand il s’agit d’aller à droite ou à gauche, presque j’ai envie de dire comme ma grand-mère : Faut les mettre dans le même panier.

        Lui, il avance solo, fuyant comme le sont les lézards. Je suis toujours curieuse et rien ne semble différent de la dernière rencontre. Cette impression du temps qui passe et délave comme un linge usé sur l’étendoir me met mal à l’aise et pour peu que je le croise à la sortie de l’énorme portail en bois sculpté, j’en arrive à trembler. Va-t-il daigner me jeter un regard ?  Non juste un rictus de la lèvre inférieure.  Avec ses longues pattes il ressemble à un héron, avec le ventre bien moins rond. Parce que oui il a la ligne ce monsieur-là, peut-être même un peu trop maigre, un peu trop blanc, un peu trop fade, un peu trop c’est trop !

C’est trop de questions à son sujet, ma tête s’emballe parfois. Qui est-il ? Je ne connais même pas son nom de famille, j’aurais pu l’enraciner là au village. Que vient-il chercher ici ? Il avance telle une ombre que ses mouvement animent, lui la bête curieuse enchainée. Je crois que le malaise vient de cette sensation de saucissonné. Et pour être sonné, il est sonné. Pas net quoi, enfin je crois. S’il voulait bien me faire un signe, je ne l’isolerais pas du reste de la vie qui s’écoule. Non, pour cela trois ans après les mêmes scénarios, la même dégaine, le quelque chose de maladroit, de tordu, de cassé. Qu’est-ce ? Je suis attentive aux moindres de ses gestes, des fois que j’aurais une indication qui pourrait me permettre de le mettre dans une case. Chasseur, footballeur, joueur de cartes, plagiste, randonneur. Non ! Rien de tout ça, il ne fait que passer et rien que passer. Il se faufile entres les murs, peut-être bien qu’il s’évapore qu’il disparait dans les airs. Peut-être bien.

       Le jour des vingt ans de Lucien  l’invitation est lancée et de bouche à oreille, on chuchote, on est d’accord, rendez-vous pris. On se retrouve sous le préau de l’école à seize heures pour une surprise de taille, lui chanter le bon anniversaire costumé et masqué afin de célébrer l’évènement. Vingt ans et toutes ses dents. Les retardataires ne se font plus attendre, et là ô surprise, mon inconnu fait partie des convives. What ? qu’est-ce ? Comment s’est-il faufilé lui l’insignifiant au regard vitreux. J’éprouve un malin plaisir à l’observer, le scruter dans ses pieds bateau, et son allure fantôme. Je n’y peux rien, je suis irrésistiblement attiré par le décalé du personnage. Le groupe se retrouve devant l’entrée et les déguisements sont tout aussi surprenants. Cependant mon inconnu est toujours dans son costume gris quotidien, ça pourrait presque faire l’affaire. Mais les copains, certains sont pas des tendres, quand sans se faire attendre, deux mains aussi hautes que les siennes, l’empoignent joyeusement et lui retirent ses vêtements de force et sans trop d’hésitation. Et là, la sentence tombe et me fait tomber de ma hauteur. Un énorme corset enserre le corps de mon mystérieux, l’homme de mes nombreux délires. Je reste interloquée, regrette subitement toutes mes arrières-pensées. Je venais de recevoir une leçon de la vie. Ne pas parler sans savoir. Ne pas juger, ne pas mettre dans une case. Subitement j’ai une affection certaine et de la compassion pour cet homme que j’avais jugé imbuvable et qui luttait contre cent démons. Pour la suite de l’histoire, je me suis juré de ne plus me laisser avoir par mes fantasmes florissants.

 

  

  

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2021 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel.

Le thème choisi cette année était « Commémorations publiques, souvenirs privés » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La troisième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Une révélation ». Au cours d’une cérémonie d’hommage, un participant apprend quelque chose de bouleversant à propos de la personne célébrée.

   

 

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