Claude Marmounier - Désillusion

  

L’admiration est une variation de la cécité... Une nouvelle de Claude Marmounier.

 

Désillusion

 

Ce matin-là, l’atmosphère respirait mal. Comme en ralenti. Nuages sombres, plafond bas, silence pesant. Même le chat boudait ses appels langoureux en direction de son assiette vide. Bizarre... La biscotte beurrée s’était rompue sous ses doigts engourdis pendant que le lait débordait de la casserole. De quoi être averti.

C’est en ouvrant la radio que ça s’est confirmé, mais Blandine, qui écoutait d’une oreille endormie, n’identifia pas de suite la personne concernée par l’information. Pas plus que l’opportunité d’enchaîner par un Nocturne. Concertiste donc... Mais c’est l’intro du N°1 qui l’a réveillée. Ce touché "de la peau du doigt", ce phrasé "sortit des tripes", ce "mi", suspendu en point d’interrogation qui défie la pesanteur avant de gronder en cascade et, enfin calmé, inonder l’âme torturée de sa sérénité apaisante. Elle ! C’était Elle ! Aucun doute. Reconnaissable entre mille... Elle seule a cette douceur d’amour mêlée de fougue sauvage. Elle ? Blandine saute sur le bouton du volume à l’instant où le discours du speaker reprend... Mauvaise nouvelle ! Arrêt cardiaque ! Un accord Majeur claque comme l’éclair éblouit le ciel et sa puissance en maintient l’écho au delà des lois élémentaires... Elle porte ses mains à son ventre déjà rond et s’assoit lourdement.

Blandine est en apnée. Inondée de souvenirs. Son angoisse à s’assoir à côté d’Elle, ce respect immense qui l’avait terrorisée la première fois... Jouer devant Elle... – elle n’avait pas pu penser "pour Elle" – Elle l’avait pourtant félicitée pour le son, les notes en valeur... judicieuses... mais on allait pouvoir améliorer... Elle reposait alors ses mains fines sur les touches et son univers explosait de majesté. Elle disait : « Écoute, tu vois là ! ce si bémol, explose-le ! » C’était une autre histoire racontée par Elle. Magie du talent... qu’on a... ou pas... Elle l’avait... enfin... avait eu !

 

Obsèques, lundi 15h, église Saint Apollon.

 

Blandine était arrivée bien en avance et s’était assise au plus près de l’autel. Au plus près d’Elle. Une dernière fois. Alors qu’elle essuyait des larmes qui refusaient obstinément de se cacher, un grand manteau noir s’était installé à ses côtés. Blandine allait rester courbée par la peine pendant la cérémonie, tirant les kleenex de sa poche droite pour les enfouir dans celle de gauche. Puis, le cercueil reparti, l’église s’était lentement vidée.

Le manteau noir avait demandé :

-          Vous la connaissiez bien je suppose ?

Blandine avait levé les yeux vers le manteau noir. Un monsieur âgé, élégance raffinée, voix emphatique, elle s’était sentie réconfortée. Parler d’Elle, c’était la prolonger...

-          Oui... enfin... oui et non, j’ai été une de ses élèves... Ce que je sais, c’est à Elle que je le dois... mais je ne sais rien de sa vie personnelle... et ... j’aimerais... oui... aujourd’hui, j’aimerais tellement la connaître mieux... mais vous-même la connaissiez bien ?

-          Nous sommes cousins, nous avons été très proches jusqu’à l’adolescence...

-          Quelle petite fille était-elle ? Comment a-t-elle commencé le piano ?

-          Très tôt, sous l’influence de ma mère car elle n’a pas connu ses parents... nos jeux tournaient autour de la musique.

Le monsieur au grand manteau noir a poursuivi ses confidences et il ne saura jamais qu’il a, en quelques minutes essentielles, bouleversé les images idylliques, bafoué le mythe que la sensibilité de Blandine avait forgé. Blandine resta de marbre et regagna sa voiture abasourdie par la nouvelle, les yeux séchés mais les mains entourant son ventre comme pour mieux accompagner le voyage de son petit vers la vie car elle ne peut concevoir que cet enfant puisse lui rester étranger à jamais... Comme Elle en avait été capable... à dix-huit ans... à l’aube d’une carrière promise... accouchement sous X, un fils sans prénom, confié à la DASS, qui ne connaîtra jamais son histoire.

Aujourd’hui Blandine est toujours emportée à l’écoute des Nocturnes interprétés par Elle, mais un curieux sentiment continue de la tourmenter : la sensibilité, l’affectivité seraient donc à géométrie variable... à fleur de peau avec les sons, inaccessibles à d’autres bonheurs.

La vie restera un mystère.

 

 

 

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2021 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel.

Le thème choisi cette année était « Commémorations publiques, souvenirs privés » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La troisième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Une révélation ». Au cours d’une cérémonie d’hommage, un participant apprend quelque chose de bouleversant à propos de la personne célébrée.

  

 

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