Christiane Guidoni - Celle qui passe

 

Suivre celle qui passe, celle qui va, cette femme fantôme que l’on voit sans la regarder, que l’on connaît tous pourtant… Un récit poétique par Christiane Guidoni.

 

 

Celle qui passe

 

Au début je n’ai rien à dire il n’y a rien à dire je ne sais pas ne sais rien

Cela ne me regarde pas je regarde ailleurs je sais regarder ailleurs

C’est une question de silence

Clic Clac

C’en est fini de la lumière

 

 

Ne peut pas avoir un nom n’est pas entrée n’a pas voulu

Pas lu le mode d’emploi pas compris n’a pas su cocher les cases

Près du puits cette odeur de rouille et de froid le métal qui fait frissonner regard luisant peau contre peau les marécages la boue juste avant le pourrissement

Ne s’est pas reconnue

 

 

Arrêtez merci arrêtez arrêtez merci

Les yeux qui font mal qui refusent de se fermer la nuit

Ouverts sur la souffrance

Les voiles tombent en poussière

Ironie d’un regard au-dedans

 

Ne plus demeurer en ces lieux où les mots subissent des outrages

Assise sur son lit la lettre entre les mains

Elle l’a dit dans le silence de son corps elle l’a écrit dans les silences de la chambre

Il n’y aura plus de repos  il faudra traverser les dimanches

Renouer avec la langue

 

Vilaine fille bravant la vie

Mauvaise mère disparaissant

Gardienne pourtant du foyer qui revient en feux follets

Femme en faute

Personne pour accueillir la fille prodigue

 

Un beau jour qui n’est pas un beau jour

Il était cette fois

Personne pour frapper à la porte

Elle est partie

Depuis elle va

 

 

Elle avait le regard vide et lent des héroïnes romanesques quand elles lèvent la tête vers le futur époux quand elles s’évadent à  cheval  loin dans la forêt dans l’odeur ocre des feuilles mortes

En lisière des villes exténuée la bouche édentée sourire hébété les yeux noirs larmoyants

Cheveux striés de blanc tirés vers le haut ou défaits en masse sur le front cachant le visage nu

ou rouge à lèvres balafre masque  écarlate

Besace informe chaussures trop larges pieds enrubannés de ficelles crades

Elle était  toujours enfouie sous des étoffes des châles déchirés des écharpes lacérées des pulls troués jamais vêtue toujours recouverte

Sale les ongles sales les pieds sales le sexe sale le visage sale

Larmes calcinées vomissures sang noir des vieilles blessures

 

 

Elle jouait mannequin perdu sur la scène sans applaudissements si jeune encore enfant ou si vieille  sans naissance sans passé sans avenir sans âge sur la route à l’infini

Sur les bancs tous les bancs de pierre de bois de fer lisse ou forgé de plastique

Sur les ponts neufs anciens écroulés hostiles accueillants tous les ponts

Sur l’asphalte reliefs lactés déchets pierre plates sur l’herbe  tendre  rêche humide sèche

Sur l’herbe sur le sable dans la boue

 

 

Elle portait son paysage de dunes terrains vagues ravines ruelles impasses avenues boulevards grilles porches portails  escaliers vitrines on ferme caniveaux déjections chiens caillassés cartons détritus tessons seringues kleenex préservatifs pneus peluches et poupées déchirées

 

Quatre saisons feuilles et pluies d’automne neige et grisaille d’hiver printemps d’ivresse et de fleurs été immobile nuit de pleine lune et nuit sans lune étoiles ignorées nuages dévots ciel désert

 

Elle revenait vers la mer

La mer miroir

Ressassant le ressac

Souvent les digues le quai l’anse la grève l’écume le sable

Soudain  l’horizon libre mais les vagues jamais

 

De quel pays enfuie combien de frontières franchies combien de langues apprises oubliées langues emmêlées estropiées fredonnées en un seul lamento berceuse pour l’enfant mort onomatopées douces ou rauques déplorations

 

Reine ta longue traîne survole le sol ta couronne illumine les trottoirs les rues les carrefours les passants éblouis baissent les yeux les badauds se taisent les oiseaux t’accompagnent

Au sol on peut t’oublier  t’enjamber te contourner te piétiner

Tu regardes sans voir on te croit aveugle et  tu souris à tes souvenirs des jours et des jours

regard têtu concentré sur ta gloire

La nuit tu veilles  tu te lèves et tu cries

 Que vos nuits soient maudites

 

 

 

Le vent des collines coulait dans ses veines

Sur les marches du palais

Devant l’autel des dieux

Aux portes des ministères

Des heures à errer dans la salle des pas perdus

Elle a convoqué la Justice

 

Quand elle a revêtu sa robe

Lentement sa robe de feu

Elle souriait

 

Eloignez les enfants et les chiens fauves

Ne laissez pas traîner son linceul

Balayez ses cendres les bougies et les fleurs

Hissez son corps de gloire jusqu’aux étoiles

Et la lune sauvage tissera la toile du ciel

Noir à l’infini

 

 

 

 

Elle court dans la colline s’enfonce à couvert

Le chat qui la suit court avec elle

Moments volés

Temps de prière païenne

Temps de l’énigme

Quand elle arrive sur la terrasse de la maison

Un papillon se réchauffe au soleil

Elle le contemple longtemps

Elle se lève rattrapée par l’ombre

Il s’envole la frôle

L’encercle et s’éloigne

Elle reste sur la terrasse face à la mer jusqu’au coucher du soleil

Le chat s’endort et elle s’en va

 

Le feuillage des arbres déployé dans sa poitrine  respire

Mais plus de sentiers

Elle revient vers la ville

 

 

S’en va par les rues

S’en va

 

 

 

Défile  à  pas  lents parmi les passants

Traverse dans les clous

S’attarde aux carrefours

Suit l’odeur du soleil

Continue

Jusqu’à la nuit tombée

Défie les devantures  des magasins

Rideaux de fer tirés

 

À même le sol

S’étale et s’endort

Dans ses jupes calice  

Fleur de trottoir

Petite fille aux allumettes 

Songeries d’insomnie s’endort qui veille dormiveglia

                                                                                                                                                                            

Laissera des traces urine et bière oripeaux et coussin éventré

Repart la couverture en bannière

Regard terne mais hautain

Nous voit sans nous regarder

 

Les morts vivants errent à heure fixe dans la ville

Ils traînent leurs enfants et leurs chiens poussettes tricycles trottinettes

Tous en règle quand les morts vivants policiers les arrêtent

Ils montrent fièrement leurs papiers et remontent leurs masques sur leurs visages

Tous en règle dans les rues quadrillées

 

 

S’en va  par les rues

S’en va

 

Jours de rage et d’or

Feuilles arrachées

Fin des lauriers et des palmes

Les épines demeurent

Mots ouverts mémoire miroir

Les pleurs celés dans la pierre

Tu les entends et tu les suis sur le chemin

Un pas après l’autre un mot avec l’autre

Tu avances sur le chemin

Des ombres s’agitent des lumières s’allument

Personne au rendez-vous

Des hélicoptères transportent des blessés des accidentés détresse respiratoire

 

 

Une vie d’arbre tronc étroit et haut

La cime frêle toujours un peu frémissante prête à danser à se ployer

Être arbre  offert au vent au soleil à la lune aux étoiles aux nuages

Être arbre habité par les oiseaux les écureuils les fourmis et tous les insectes aux saisons

Être arbre lourd de pluie inondé d’éclairs secoué de rire sous la foudre et jouant aux statues

 

Être oiseau sur la mer sur le sable

Être oiseau sur le pont du navire

Être oiseau dans le ciel à l’infini

Être oiseau repu de vent

Être oiseau au repos

Sur la tombe

 

Elle regarde son  visage en creux dans ses mains ouvertes  elle baisse les paupières dans  ses paumes refermées caresse  sa chevelure déracinée

Le visage loin du corps un visage dans sa beauté intacte qui aurait brûlé jadis criant de vie mais définitivement noirci un masque d’ébène

 

 

 

Lachrimae

Elle pleure pour la première fois la petite Maria Magdalena

Elle pleure toutes les larmes de son corps

Elle sanglote de plus en plus fort noyée dans ses pleurs

À petits bruits à petits cris elle geint elle gémit se berce dans ses bras

Elle pleure lentement une pluie douce

Les larmes coulent dans  sa chevelure sur ses joues dans son cou sur ses mains

Elle pleure pour toutes les femmes

Elle pleure Madeleine quand il dit ne me touche pas

 

 

 

Les rochers de Patmos le sable blanc et froid au matin sans empreinte autre que ses lourdes sandales signant le cercle avant l’entrée

Dès qu’elle pénètre dans la grotte à tâtons elle sait

les mots tapis dans l’ombre qui  l’attendent

L’odeur de l’eau c’est l’odeur de l’île l’odeur de la mer desséchée par le vent que personne n’entend

Le livre est là jour après jour mot après mot s’écrit sa musique il suffit de suivre et les images défilent se laissent prendre comme oiseau cœur battant dans le creux de la main qui l’a saisi

 

 

 

 

Après  c’est l’hiver

Le froid peu à peu referme la colline les sentiers se vident

Le récit s’est défait le sens s’est troublé est resté enlisé la page ne se tissait plus seule l’araignée progressait dans les ruines du château englouti  le royaume en exil désormais

Les mots demeurent mais personne pour les recueillir

Les mots reviennent à la terre rentrent sous la terre ne se cachent pas ne s’endorment pas n’oublient rien mais s’en vont ailleurs semblent mourir se décomposent s’en vont ailleurs mais où

Un murmure un chant un son d’insecte impossible phrasé d’un message inouï

Les mots gèlent en hiver le vin gouleyant dans la gorge de Rabelais ne suffit pas Kafka tapi au fond du souterrain essaie de briser la glace Ophélie muette sous le rire fou d’Hamlet sombre dans sa chevelure la mendiante s’éloigne et se fige en chemin elle crie sa peine elle hurle au loup sous les flocons mais personne

Les mots ensevelis dans un jardin écoutent l’enfant qui dit neige pour la première fois

 

Il suffirait de passer

S’il suffisait de passer

 

Ne te retourne pas

Viendra le temps de l’insolence

Je ne vivrai pas ici j’irai loin de vous loin d’eux loin de tous

Ne s’attacher à rien à personne

Sans risque d’aimer

Tu auras faim et froid

Tu seras chassée frappée au visage et les enfants cracheront sur toi

Tu imploreras ton retour tu te renieras tu demanderas pardon et les passants marcheront sur toi allongée par terre leurs pas sur ton corps livré au sol

C’est le vent qui te sauve toujours qui te pousse et les ciels sauvages sous le vent les couchers de soleil les nuages bas qui s’inclinent vers toi sur les trottoirs crasseux de la ville

 

 

Elle rôde autour des écoles regarde les enfants jouer dans la cour elle s’assied longtemps sur les parvis des églises tôt le matin se tient debout longtemps et  rit toujours d’elle à elle-même elle longe les allées à la fin du marché  ramasse les fleurs fanées

Elle guette des jours entiers elle guette un souvenir un visage qu’elle reconnait dans la foule son ami le cracheur de feu mais ce n’est pas lui ces cheveux saltimbanques la houppelande élégante du bonimenteur le teint gris  pourtant

 

Certains soirs elle tourne autour de la grande fontaine sans se soucier des voitures qui tournent aussi  autour  de la rotonde sa main dérive dans l’eau froide qui fait frissonner ses paupières sont jaunes et nacrées les lumières tombent dans l’eau noire les pavés grandissent les visages trop blancs les lèvres trop rouges tout le monde est pressé de rentrer

C’est  une ville d’eaux des platanes amis et la statue d’un roi magnanime oublié  sous  sa couronne de pierre elle cherche un abri en remontant les rues elle trouve la porte ouverte et le palier qui sauve en haut du talus avant le désert du périphérique   

 

 

Arriver

Elle arriverait

 

Elle croit toujours reconnaître une silhouette un visage mais c’est le présent déguisé en passé qui revient mirage magie du désert nimbée de néant  de nuit comme de jour la même vision tremblée comme nappe de chaleur  sous soleil blanc comme nuit liquide sous lune nef

Propulsée hors de inlassablement revenue exaucée marchant de guingois glissant sur le verglas mais marchant au souffle lent du  cœur en allé quand se ferme la porte toujours close s’arrêtant soudain s’arrêtant toujours devant la porte fermée

La tête haute toujours les larmes sous la peau le visage de marbre dans ses cheveux le long du corps silencieuse comme le sang battant dans le silence du sang

 

Elle rêve la mer le grand large

Enfermée dans la tour de pierre

Cloitrée entre les roses et les cyprès

Assignée à résidence dans l’immeuble traînant sur les coursives attendant l’ascenseur

Prostrée dans l’exil

De l’autre côté

Elle rêve la mer le grand large

Territoires de l’amer

Éclats marins de nuits aux sourires défunts illusions portuaires

Lèvres vermeilles réverbères violents

Mais toujours le visage levé vers les étoiles

Humant le ciel

Poursuivant la voix traquée poursuivant une voix et le vent guettant par le biais du jour regard voilé et logorrhée dans le vent s’élevant s’en allant poussée devant dans la voix vers la voix du dedans discours inaudible inouï les oiseaux de l’aube l’aucel de Cazal des incendies des éblouissements des transes visage avide révulsé

Enfantant le combat avec l’ange de sa voix cousue à vif  cacher la cicatrice creuser les trous vasques d’eau tremblée de pluie imitant le chant psalmodiant

Détenue mal venue en transit revenue de tous les pays des rives les plus lointaines entravée  arrachée emmurée évadée muette du premier cri au premier jour lame de lumière sous les cils transie de naissance rien n’apaisera ce froid que la mort peut-être

 

Elle reste sur les marches à l’entrée de l’immeuble

Elle tend la main implore fait mine d’implorer agite la tête droite gauche en tous sens sourit maligne  se fige et  ferme les yeux avec grimaces de la bouche frissons  le long du cou

Elle boit au soleil

Quand l’ombre vient elle se lasse se lève vacille

Elle tombe se relève court s’essouffle

Se redresse hésite tressaille se tend

Pour s’envoler

 

 

Étreint l’air se déploie  lève les bras

Lâche les bras hélices mortes

Se recueille s’accroupit s’agenouille

Implore qui le ciel l’autre qui  la refuse

Embrasse la terre enfourche son cheval

Décolle enfin pour s’écraser

Plaquée au sol se rend

Rit et rit encore

Se relève et danse et danse longtemps

 

Jusqu’aux portes invisibles de la ville

Jusqu’à la fin de l’errance

Face à la mer qu’elle écoute

Jusqu’à ce que la couleur de la mer l’inonde

 

 

 

Il devait bien y avoir une mère une fois une mère quelque part une mère d’avant qui attend en silence une mère dont personne ne sait qu’elle est la mère cette femme si petite si fragile prête à se briser

Elle a gardé les mots dans un mouchoir elle a fait un nœud aux quatre coins serrés comme les commissures de ses lèvres

Elle l’a gardé tout ce temps pour le jour où

Elle ouvre le mouchoir

Je suis là avec tous mes paysages aubes et couchants fleuves et mers pluies et vents  plaines et vallées dunes et forêts

J’ai marché si longtemps je te cherchais tu étais le chemin

Je suis arrivée Mère je t’ai retrouvée

Tu m’attendais

Il suffisait de pousser la porte au fond du jardin

Oser te nommer

Tu m’as reconnue

   

Christiane Guidoni

Juillet 2021

   

 

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