Jocelyne Normand - Ysalys, une île au milieu d'un estuaire

  

Une historiette bien actuelle malheureusement… par Jocelyne Normand.

 

 

Ysalys, une île au milieu d'un estuaire

  

Il arriva en vue de l'île, émergeant, au beau milieu d'un estuaire aux contours bizarrement rectilignes, qu'on aurait cru tracés par l'enjambée ferme d'un géant. Or, en s'approchant, il vit que les contours du versant à l'adret étaient mouvants, constitués de multiples petites baies. Bien abritées, celles-ci avaient donné naissance, à l'arrière, à des étangs. Y nichaient des colonies d'érismatures à tête blanche, drôle de mélange d'oiseaux, entre canards et échassiers, en voie de disparition.

Sur les pentes, s'étendaient des vignobles, en fleur en cette saison, phénomène ravissant et très légèrement parfumé que l'on oublie trop souvent d'observer. Des cabanons de vignes, aux toits de tuiles dorées par le soleil de ce printemps naissant, étaient éparpillés de ci de là.

Le voyageur y dirigea ses pas. Il progressa parmi les ancolies, au port si délicat, à la fleur pareille à une petite lanterne chinoise, parée de tons nacrés, du blanc au rose soutenu.

Il rencontra un vigneron sur ses terres. L'homme lui raconta ses labours avec Alezan, son fidèle cheval de trait, entre les rangées de ceps. Pas d'engrais chimiques ni de pesticides ! D'ailleurs, en été, ce sol sera couvert de coquelicots jusque tard dans l'automne. Les vendangeurs, à la main, devront faire attention à ne pas trop les fouler aux pieds, de façon à préserver l'harmonie des couleurs dans le paysage.

« Si le vin bio est bon ? Venez et goûtez ! », lança le vigneron réjoui. Dans la cave ancestrale, les foudres majestueux dataient du XIXe siècle. La conversation s'éternisa devant plusieurs verres d'un vin chaleureux et élégant tout à la fois. « Bien sûr, ici, à la campagne, il y a les puits depuis toujours, commenta le vigneron, les forages, nous ne sommes pas pour car il y en trop, en raison de résidences secondaires. En revanche, au village, nous sommes passés en régie municipale concernant l'eau potable. Depuis, nous maîtrisons beaucoup mieux les fuites éventuelles. La facture de nos concitoyens s'en ressent, en mieux. Les employés communaux ont été formés à leur nouvelle mission. Ils sont fiers de participer à la préservation de l'eau, notre bien commun à tous, notre richesse... ».

Il invita le voyageur à sa table. Au menu : soupe de potiron, tagine de lotte au citron confit et pommes soufflées aux pignons. Tout un voyage... Le voyageur dormit tout son saoul dans des draps douillets d'une habitation qui n'était ni un mas provençal, ni une villa patricienne des hauts de Nice, mais entre les deux.

Le lendemain matin, il s'éveilla ébloui par la luminosité du soleil levant. L'île apparaissait en majesté et il découvrait qu'en fait il s'agissait d'un archipel. Les îlots se dévoilaient l'un après l'autre dans des écharpes roses.

Hélas ! Il ne devait pas s'attarder. Il avait à arpenter le versant à l'ubac de l'enjambée du géant. Il traversa l'estuaire en traînant les pieds. Il était inquiet car, cette fois, les contours de ce côté de l'estuaire demeuraient rectilignes. Il lui semblait apercevoir les tiges rigides du maïs. « Déjà ?, se dit-il. C’est pourtant un peu tôt dans la saison ». Il débarqua en pataugeant dans la boue occasionnée par des roues de tracteur monstrueuses. Il eut envie de faire demi-tour et retourner vers ce qui lui avait semblé être de l'humanisme.

Il se fit héler par le conducteur de l'une de ces machines monstrueuses, très hautes sur roues et totalement inadaptées au paysage qui devait être ce qu'il était avant. « Que venez-vous faire par ici ? » lui lança l'homme. « Je me promène, monsieur, est-ce interdit ? », demanda le voyageur. « Par ici, nous n'aimons pas trop les promeneurs, répondit le conducteur, on ne sait pas ce qu'ils cherchent exactement ». « Moi, monsieur, je cherche le flûteau nageant, une plante protégée, qui devrait être présente dans les lavoirs de votre contrée, normalement ».

« Le flûteau nageant a disparu, asséna le conducteur, nous autres, avons besoin de pomper l'eau dans les lavoirs voyez-vous ». « Cela ne vous suffit pas de polluer l'eau dans le fleuve majestueux qui borde votre commune ? Il faut encore que vous pompiez l'eau des lavoirs ancestraux ? ». Le voyageur était hors de lui. Il avait déjà vu, sur le littoral, les algues vertes, le cancer des plages, à cause de l'agriculture intensive. Il lui semblait qu'il ne pourrait pas discuter au-delà, avec cet homme buté qui le regardait méchamment. Et, il choisit de s'enfuir, malgré les hérons cendrés, les cygnes et les loutres bien installés sur ces rivages à la luminosité changeante et exceptionnellement superbe, hélas !

L'île l'attendait. Elle larguait les amarres déjà, juste au moment où il sautait sur son sol. « Au large, vite!, cria-t-il. Fuyons cet ancien monde ! ».

Et, ils voguèrent allègrement pendant des miles. Le voyageur avait retrouvé la sérénité sur Ysalys.

 

 

Jocelyne Normand

 

 

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