Pierre Lieutaud - My way

  

Il y a des jours comme ça à ne pas mettre un corbillard dehors... (… et où les notes bas de page font "sérieusement" partie du texte...)

  

  

My way

 

Les enfants sautent à pieds joints au-dessus des caniveaux. Sur les marches usées de l’église, le prêtre tournicote avec ses doigts les grains de son chapelet. Il a mis son étole mauve. Il attend.

Il pleut, klaxon, buée, fumée.  Les rideaux aux galons d’or d’un convoi mortuaire bloqué dans un embouteillage flottent au vent du matin. Le mort, allongé sur des coussins de ouate et de dentelles attend, lui-aussi.

Regardez le curé, disent les enfants, on dirait un vieil aigle mouillé... Sauvez-vous garnements, rentrez chez vous... Vous voyez bien, j'attends un mort… Non mais alors !

 

Au volant du corbillard, le croque-mort en tenue, costard noir, chemise blanche, cravate et compagnie, scrute les façades en tapotant du doigt le tambour des portières. Derrière les fenêtres, dans les vapeurs de leurs cuisines, les ménagères chassent la buée de leurs yeux(1). Les immeubles défilent…

« C’est elle, se dit le croque-mort. Je la vois, là-haut, derrière les vitres de son bureau.

- Holà! dit le mort, j’ai payé. Cette affaire est la mienne et ce convoi aussi et c’est pour moi tout seul que tu es en habit. »

Personne ne l’entend(2). Alors, au fond du corbillard, dans l’embouteillage sarcophage et les alléluias du monde qui va, il chante «My way» (3), pour lui tout seul, au rythme des gouttes de pluie.

« C’est elle, là-haut », répète le croque-mort,

Pour attirer son attention, il klaxonne. Les gens dans la rue baissent la tête, de honte et d'étonnement. Un fourgon noir lustré de pluie, avec un mort dedans, c'est silencieux, par définition. Alors, pour être conforme à l'attente du public, honteux de ce qu'il a fait, il arrête les essuie-glaces et il se cache derrière le rideau de pluie. Il baisse la tête lui-aussi et rêve (Le rêve est une chose intérieure, invisible, utilisable en urgence, tout en ayant l'aspect empesé, compatissant et lointain d'un croque-mort (4)).

 

Derrière les vitres teintées de l’immeuble, sécurité, isolation, aquarium, la secrétaire poisson caresse un clavier…

Le croque-mort tapote sur la portière, il fait grincer le cuir craquelé de son siège, il oublie le mort. Là haut, à côté de la secrétaire, une machine à café fait la retape aux employés.

« Appuyez, appuyez ! Comment voulez-vous le café ? Long, large, court, sucré, moussu ou lisse… Oui, lisse comme la mer étale, les longues plaines au vent ou les toits plats de vos immeubles où ne peuvent nicher les oiseaux.

- Je me sens bien ici, murmure au ciel plombé la secrétaire, j’ai les amours, la lumière, la chaleur, le salaire et mon curriculum s’allonge tous les jours comme un tapis de velours » (5).

Son ami caresse ses cuisses enrobées de longs bas qui crissent, sa main glisse, glisse, flash, vacances, plages dorées, Caraïbes, biscottes, régime, amours qui vont et viennent comme la mer, la vie est courte, le temps glisse, glisse.

 

Le corbillard suit le charroi de la ville. Maintenant, la secrétaire est loin… Le mort défile sous la pluie. Les gouttes lui font un concerto et un cortège d’escargot sera son dernier métro.

Le croque-mort désespéré sort son harmonica… « J’ai laissé passer le temps et les amours aussi et je circule sous la pluie avec un mort pour compagnie ». Alors, il joue « La danse du sabre »(6) et pleure tout doucement en écoutant passer le temps.

Stop feu rouge…

« Aucune priorité pour les morts, dit le gendarme en faisant tourner son bâton comme la grande roue… Jouez, continuez…mais jouez donc, répète le gendarme tétanisé, c’est un ordre venu de plus haut. Et en disant cela, il regarde les fenêtres éclairées de l’hôtel de police.

- Jouez, jouez encore! »

Les gens, interloqués, regardent le cortège funèbre. Un croque-mort qui pleure, un croque-mort qui fait de la musique, un corbillard avec un mort dedans, perdu au milieu des embouteillages, voilà une chose étonnante.

« Il est écrit qu’un mort sur le chemin de sa dernière demeure ne doit pas s’arrêter, dit le gendarme, embarrassé, en lisant le code de la maréchaussée (7).

- C’est vrai, disent les passants, ça nous fait peur, c’est pas logique, pas habituel, un mort ça passe et c’est tout ».

Le gendarme regarde le feu, il s’approche, il ouvre une petite boite, il trafique avec un tournevis (8), des gerbes d’étincelles jaillissent sous la pluie, le feu passe au vert clignotant.

« Un nouveau feu pour les morts, dit le gendarme en se retournant. Je viens d’inventer un nouveau feu pour les morts. »

On dirait qu’il attend qu’on l’applaudisse, mais ce que veulent les gens, c’est que le mort s’en aille, et c’est tout.

 

Le croque-mort met l’harmonica dans sa poche, il pleure encore un peu, il pleut un peu encore. Et il démarre. Pas pour longtemps, l’embouteillage l’entoure et il reprend l’harmonica pendant que de tous côtés les gens s’écartent, les voitures aussi, elles font crisser leurs pneus le long des trottoirs, elles se garent entre les platanes, sur les passages cloutés. Les portières s'ouvrent, des dames poudrées, maquillées, saisissent leurs sacs, téléphonent en tremblant et quittent les autos. Elles marchent, marchent, très vite sur les trottoirs mouillés, elles tournent à l'angle des rues, reviennent et tournent encore. Elles ressemblent à des prostituées et le bruit des klaxons monte au ciel de pluie(9).

« Votre prix… votre prix ! », crient les automobilistes…

Elles courent, certaines disparaissent dans l’ombre des ruelles, déshonorées de l’étiquette qu’on leur a donnée malgré leurs vies de droiture, de labeur et de regrets…D’autres annoncent leurs prix et s’engouffrent en souriant dans le nid chaud des autos, dans l’antre grise des fourgons, d’autres, moins exigeantes montent à califourchon sur les motos.

 

La pluie ruisselle sur ses galons de velours, la moquette trempe dans l’eau. Le corbillard  attend sur le parvis l’église. C’est fini, la messe est dite, il est temps de s’en aller. Le croque-mort passe la première.

Sur le seuil de son église, le curé Heurtebise-Gouttonez (10) en a assez de sa journée. La messe est terminée, il est l’heure de s’en aller. Il y avait des gens bien à la messe, mais rien dans le panier de quête. Alors il se laisse aller et il murmure en pensant au mort :

« Cette charogne parfumée, emplumée, maquillée, ce rien du tout dont on veut faire un héros, un exemple pour zozos... »

Avec ce temps et cette pluie, il serait mieux au presbytère, devant un repas chaud et la télé(11). Il essore le bas de son surplis de dentelle, il enlève son étole perlée de mauve et d’or et il écarte les bras pour une dernière bénédiction. Le tuyau d’échappement du corbillard crache des bouffées laiteuses et lui, comme un grand oiseau décharné qui n’arrive pas à voler, il regarde tomber la pluie.

 

Le corbillard-chenillard disparaît dans la brume et le rideau de pluie. Les autos défilent sous l’eau, les nouveaux feux clignotants embrouillent un peu plus les gens, les néons peignent en blanc tout ce qui leur passe devant, les panneaux publicitaires clignotent, lessives, apéritifs, mutuelles, voyages, menus de vie organisées.

Il pleut encore, il pleut toujours, des milliers de petites bulles d’eau courent vers les caniveaux et disparaissent entre les dents noires des plaques d’égout.

La secrétaire a fini sa journée. Elle marche sous la pluie, bien à l’abri sous son parapluie. Son cœur est chaud, son ventre aussi. Le mort en goguette tourne dans les boulevards périphériques, embouteillage, sarcophage et pour que le croque-mort en habit puisse trouver la sortie, il chante « My way ». Et, surprise, elle aussi…

 

 

Notes : 

1. La buée des yeux des ménagères est la superposition des vapeurs de cuisine et des larmes qui les submergent parfois quand elles pensent à la vie.

2. Il est habituel de ne pas entendre parler les morts dans leur cercueil, ce qui ne veut pas dire qu'ils se taisent, mais l'épaisseur du bois et des garnitures intérieures font de leur dernier habitacle un local parfaitement insonorisé.

3. Chanson d'origine française, devenu « tube » mondial et dont l'aspect universel et nostalgique permet de la mettre à toutes les sauces.

4. L'impétrant croque-mort a validé sa formation préalable et obligatoire sur l'accompagnement d'un mort et de son entourage, financée par Pôle-emploi dans le but  de revitaliser l’économie.

5. La promotion dite "canapé" peut se réaliser également sur un tapis.

6. Danse virevoltante et entraînante apte à redonner le moral, même à un mort

7. En réalité le code de la maréchaussée parle de la priorité à accorder à certains véhicules en charge d'urgences médicales ou appelés pour une fuite de gaz ou bien un incendie, mais l'effroi ou la terreur peuvent, c'est bien connu vous faire lire des phrases qui n'existent pas.

8. Le rédacteur de ce texte, lui-même affolé par la situation qu'il décrivait, à confondu « tour de vis », mission attribuée à la maréchaussée et « tournevis », et cela pour trouver une issue à cette intolérable situation.

9. Dans l'imaginaire lubrique et dévoyé des hommes, une femme qui court en faisant claquer ses talons sur une chaussée mouillée (ou également sèche), qui tient un sac et semble ne pas connaître sa route, est une prostituée.

10. Lors de son ordination, le prêtre a tenu à garder le nom de ses deux parents, Gouttonez pour son père breton, pêcheur d'Islande, et Heurtebise pour sa pauvre mère décédée, originaire du plateau de Millevaches.

11. L'acrimonie du prêtre s'explique en partie par la solitude et le dénuement. L'absence de fidèles dans les églises et de bonne au presbytère fait de son existence une mortification permanente. Or, pas plus qu’un autre, il ne recherche la sainteté.

 

 

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