Marie-Catherine Raffalli - La rencontre

  

Quelle est cette enfant que l’on porte en soi ? Son lieu, ses sentiments, son destin ? Hélène part à sa rencontre… Une pièce de théâtre intimiste par Marie-Catherine Raffalli.

   

  

La rencontre

 

Assise sur une chaise, une jeune femme attend dans une petite pièce vide. Elle parait nerveuse.

Les murs sont parés de toiles aux couleurs chaudes. Une lumière caressante éclaire la pièce.

Après de longues secondes de silence, une porte s’entrouvre. Une vieille dame bien apprêtée lui fait signe d’entrer.

 

LA VIEILLE DAME

Vous êtes prête mademoiselle ?

 

Hélène entre dans la pièce et lui répond, rieuse.

 

HÉLÈNE

Oui, toujours !

 

Elles s’installent l’une en face de l’autre.

 

LA VIEILLE DAME

Et si nous reprenions là où nous nous étions arrêtées la dernière fois ? Vous vous en sentez capable ?

 

Hélène soupire, puis déglutit.

 

HÉLÈNE

Oui. Toujours.

 

LA VIEILLE DAME

Alors respirez doucement, détendez-vous, lâchez les épaules. Fermez vos yeux lorsque vous êtes prête et on y va.

 

Hélène prend une grande inspiration et ferme les yeux.

 

 

Noir.

 

 

Une faible lumière blanche éclaire une pièce sans meuble.

Une respiration lourde se fait de plus en plus audible.

Hélène traverse lentement la scène. Elle aperçoit une jeune fille par terre, le regard dans le vide, ses genoux ramenés contre sa poitrine.

 

La lumière augmente légèrement sur les deux silhouettes.

Du maquillage noir a coulé sous les yeux de la jeune fille, trop maquillée pour son âge.

Elle est maigre. Elle paraît fragile.

 

HÉLÈNE

Tu n’as trouvé que là pour réfléchir ? La salle de bain ?

 

Sa présence et sa prise de parole soudaine ne semblent pas préoccuper la jeune fille qui lui répond, avec une voix d’enfant.

 

LA JEUNE FILLE

C’est la seule pièce qui se ferme à clef. C’était ton idée, je te rappelle. Tu ne voulais pas être dérangée.

 

HÉLÈNE

J’étais bien bête.

 

LA JEUNE FILLE

Tu te sentais bien seule.

 

La fille ne daigne pas se lever. Elle ne tourne même pas son visage vers elle.

Hélène la regarde de toute sa hauteur.

 

HÉLÈNE

J’étais bien faible.

 

Après une seconde glacée, la jeune fille pose finalement ses yeux sur Hélène et l’observe longuement, de haut en bas.

Elle répond en riant.

 

LA JEUNE FILLE

Le dégoût est un refuge facile. Tu ne peux pas être de la même rive que le clochard si tu le méprises. Mais c’est un leurre. Plus d’une personne s’est égarée avant même de s’en rendre compte, jusqu’à tout perdre. Tu ne serais pas la première.

 

HÉLÈNE

Il suffisait de faire les bons choix. Personne ne t’a faite trébucher, tu t’es débrouillée toute seule. Tu as décidé de fermer les yeux puis tu t’es plainte qu’il fasse trop sombre pour avancer. Ne me parle pas d’excuses faciles.

  

Un regard noir et un rictus inquiétant envahissent le visage de la jeune fille. Ses mains tremblent. Elle se redresse légèrement.

Hélène semble soudain avoir le souffle coupé.

  

LA JEUNE FILLE

Parlons-en, des choix ! C’est toi qui m’a enfermée là, qui refuse de me laisser partir. Tu as pourtant plus d’une fois souhaité me voir mourir. Je ne peux rien changer à ma situation. J’étais, je suis et je resterai dans le même état, avec le même âge et la même fêlure. Je serai éternellement ces débris du temps que tu m’imposes, que tu as suspendu pour moi. Mais toi, toi tu as le choix. Tu décides aujourd’hui de venir m’étudier dans ma cage. Tu as pourtant une maison, un ailleurs, des fenêtres. Du temps qui passe. Tu as grandi. Mais te voilà ! Te voilà devant moi de nouveau. Tu ne peux t’empêcher de revenir me hurler tes horreurs. Pourquoi ? Peux-tu au moins l’expliquer ? Portes-tu aujourd’hui la même haine qu’hier, dis-le moi ? Tu parais si lourde, prisonnière de cette inertie. Il est bien facile de venir me cracher ton venin après m’avoir figée à terre. Tu retournes ce soir si bas pour rejouer inlassablement la même scène ; mes erreurs, mes laideurs, mes choix tordus... Mes cris absents. Mais qui ne dit mot consent ! Ai-je bien retenu ta leçon ? Tu as, en tout cas, bien intégré celle de tes bourreaux. Tu la reproduis à merveille, sur le même jeune corps incapable de bouger.

  

HÉLÈNE

Tais-toi.

  

LA JEUNE FILLE

Si c’est cela que je suis devenue, je suis heureuse d’être derrière tes barreaux. De nous deux, je ne suis pas la prisonnière.

  

HÉLÈNE

Tais-toi.

  

LA JEUNE FILLE

Je ne parle qu’à travers ta bouche. La plus grande violence est celle que l’on a envers nous-mêmes.

 

HÉLÈNE

Alors fuis avant que je ne te fasse plus mal.

 

LA JEUNE FILLE

Je n’ai jamais fui, ça devrait être ta fierté.

 

HÉLÈNE

Je ne suis pas eux.

  

LA JEUNE FILLE

Tu n’es plus moi...

  

  

Noir.

 

 

Hélène est de retour assise, les yeux fermés, face à la vieille dame. Cette dernière a les mains posées délicatement sur ses genoux.

 

LA VIEILLE DAME

Mademoiselle, revenez avec moi. Nous sommes parties trop loin. Doucement, respirez... Revenez avec moi.

 

Hélène pleure calmement, sans sanglot. Elle ouvre les yeux.

La vieille dame lui tend un bout de tissu.

 

LA VIEILLE DAME

Tenez, un mouchoir. Buvez un peu d’eau. Lorsque vous serez prête, vous pourrez me raconter votre échange.

 

HÉLÈNE

Ce n’était pas un échange. C’était un règlement de compte.

 

LA VIEILLE DAME

J’espérais qu’après les évènements de la semaine dernière vous ressentiriez moins le besoin de déverser votre colère...

 

HÉLÈNE

Je ne l’ai pas fait. Je n’en ai pas eu le temps. Je pensais que les souvenirs continuaient de m’envahir sans cesse. Mais tout ce temps, c’était moi. Je suis devenue mon propre agresseur.

 

LA VIEILLE DAME

Que vous a-t-elle dit ?

 

HÉLÈNE

Je veux y retourner.

 

 

Noir.

 

 

La pièce est de nouveau faiblement éclairée. Hélène ne s’y trouve pas.

La jeune fille est à la même place que la première fois, dans la même position.

Elle lève la tête et prend la parole doucement.

 

LA JEUNE FILLE

Ah, vous êtes là ! Vous me retrouvez, étrangement inchangée. Vous réalisez peut-être que je suis immortelle. Surprenant, ce pouvoir du souvenir. Éternel mais vulnérable et corruptible. Je parais maintenant si tendre à Hélène. Une image posée là, dans un décor qui n’est plus. Et si sa mémoire est bonne, je ne cherchais qu’une étreinte.

 

Elle se recroqueville sur elle-même et pose le front sur ses genoux.

Hélène entre dans la pièce, s’accroupit, essaie de la toucher, puis change d’avis.

Elle se lève, se place dos à elle et prend la parole.

 

HÉLÈNE

Oui, j’ai choisi de te ranger ici. Je t’ai enfermée dans le même endroit où je choisissais de me cacher adolescente. En faisant ça j’ai renoncé à toutes les parties de toi, y compris les meilleures. J’ai oublié longtemps ce qui me rendait enfant : l’imagination, l’espoir, l’inspiration. Mais aussi la douleur.

 

La jeune fille relève la tête. Leurs bouches se tordent sous la sensation du triste souvenir tactile.

 

HÉLÈNE

Quitter le carnage, l’affrontement, c’était plus facile, en dépit de la perte de ma rage de vaincre. Mais tu refaisais surface, régulièrement, lorsque j’étais fatiguée. Et là, c’était comme des milliers d’aiguilles dans la chair. Une pour chaque peur subie. C’était insupportable. Alors je n’ai jamais cessé de t’enfoncer, toutes ces années, jusqu’à croire que cette détresse, cette souffrance, c’était à cause de toi.

 

La jeune fille demeure silencieuse et fermée.

 

HÉLÈNE

Je t’ai méprisée alors que c’est de toi que j’ai puisé toute l’énergie sans rien laisser.

 

La jeune fille la regarde tendrement.

Hélène se tourne vers elle.

 

HÉLÈNE

Peu de personnes t’ont posé des questions. Ceux qui l’ont fait n’ont jamais quitté ton cœur. Alors je te le demande : comment as-tu fait, après tout ça, pour rester ? Pour vivre...

 

LA JEUNE FILLE

Je n’étais pas si seule. J’ai fait des refuges de maisons chaleureuses et d’épaules sincères. J’ai compris qu’être aimée par sa famille n’était ni un dû, ni une évidence, pour personne, mais un cadeau. Que je suis née avec de la chance. Et j’ai eu honte de m’être un jour sentie seule. Mais si tu me poses cette question... C’est que je l’ai de nouveau oublié.

 

HÉLÈNE

Non... Je chéris mon entourage plus que tout ce que je possède.

 

LA JEUNE FILLE

Mais tu pleures...

 

HÉLÈNE

Tu vas beaucoup te donner, souvent plus qu’il ne te reste. Et certains, si proches, bien que ce soit inconcevable, partiront avec toutes tes ressources en te laissant un grand vide. Épuisée, déçue, tu seras moquée. Ta sensibilité, ton laisser-aller, tous ces surplus seront tournés en ridicule.

Mais d’autres resteront et aimeront jusqu’à la plus hideuse des éraflures. Ceux-là, ceux-là te rendront tellement que tu déborderas de douceur plutôt que de haine.

 

La jeune fille se met à rire sincèrement.

 

LA JEUNE FILLE

Je n’apprendrai donc jamais, simplement, à ne pas déborder d’une quelconque émotion ?

 

HÉLÈNE

Non, jamais. Tu n’aimes que la vie entière. Les parcelles de confiance, les moitiés d’amitié, les amours conciliants... Tu ne t’en contenteras jamais.

 

La jeune fille paraît heureuse et rassurée.

Hélène s’assoit à côté d’elle, en miroir. Elles regardent toutes les deux face à elles.

 

HÉLÈNE

J’ai un aveu à te faire.

 

LA JEUNE FILLE

Tu peux tout me dire, sourit-elle.

 

HÉLÈNE

Te garder au fond de moi a eu parfois l’effet d’un puits de courage, de culot et de passion. Tu m’as laissé un caractère qui me permet de faire des choix merveilleusement déraisonnables. Sans toi, je me serais fondue dans la masse des chemins tracés.

 

Elle s’arrête là. La jeune fille la regarde, interloquée.

 

LA JEUNE FILLE

Continue, dis-m’en plus ! Parle-moi de quelques unes de ces décisions déroutantes... Elles te rendent heureuse ?

 

HÉLÈNE

Elles me font si peur. Mais elles me rendent heureuse.

 

LA JEUNE FILLE

Parle-moi encore...

 

HÉLÈNE

J’ai d’abord choisi un métier prudent. Grâce à toi, je suis partie. Vers moins de sûreté, moins d’argent, un moindre statut social... Mais pour être là où je veux être vraiment. Les gens doivent raconter que j’ai simplement craqué. Les gens voient leurs propres erreurs partout. Alors ça me fait doucement rire, puis je passe mon chemin...

 

LA JEUNE FILLE

Je comprends ta première décision. On aime ce que l’on arrive à faire. C’est facile. On aime puisque l’on y arrive. On ne nous dit jamais qu’avec le temps, en travaillant, on arrivera à faire ce que l’on aime.

 

HÉLÈNE

Justement... Nous avons griffonné des textes depuis notre enfance sans jamais les montrer à quiconque. Ils sont, eux-aussi, dans un placard fermé à clef. Mais grâce à toi, je les ai partagés sans honte.

 

LA JEUNE FILLE

Tu en feras peut-être ton métier un jour.

 

HÉLÈNE

Peut-être.

 

Elles se mettent à songer du même rêve. Quelques secondes s’écoulent.

La lumière devient plus faible.

 

HÉLÈNE

Parfois, comme maintenant, nous sommes seuls. Même ceux qui sont nés les plus chanceux. Certains sentiments ne sont partagés que par soi-même. Ils sont souvent les plus violents. Mais personne ne te dira jamais que ce n’est pas triste. Tu l’apprendras toute seule. Ce n’est pas triste d’être son propre confident. Tu es le gardien le plus solide de tes secrets. Cela ne veut pas dire que tu affronteras tout toute seule. Les vrais amis n’ont pas besoin de justification pour t’aider à déplacer les vieux corps.

 

La jeune fille ne lui répond pas.

Hélène la prend dans ses bras pudiquement.

 

LA JEUNE FILLE

Tu fais cela car je ne te reverrai jamais ?

 

HÉLÈNE

Je fais cela car je n’ai plus aucune raison de te cacher.

  

  Rideau.

  

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