Jacques T. - L'oubli

Jacques T. confesse avoir vécu… L’oubli, cette insidieuse maladie, protège parfois et désespère souvent, car il pourrait tout aussi bien effacer la tendresse.

  

   

Je crois que j’ai commencé par oublier mes gants. Banal. Jadis, je vendais de la peinture, je sillonnais la France et représentais. Et puis, le retour à la ferme en panneresses, le weekend les filles rentraient de l’internat, retour à ce Nord où je m’étais déraciné, loin de l’Anjou avunculaire certes, mais surtout loin de l’Alsace uxorienne, auprès de cet exécrable parâtre chleuh qui refusa toujours de s’exprimer dans la langue du vainqueur. La vie de famille simple, rangée, le couple aux caractères déséquilibrés, les querelles conjugales, les insultes, la vie de famille normale, comme on faisait beaucoup à l’époque. Plus l’une haussait la voix, moins l’autre utilisait la sienne, s’emmurant dans un mutisme dont il sortira peu. À quoi bon envenimer un conflit vain, sans fin, en partant déjà rabaissé ? Au mutisme, j’ajouterai bientôt la surdité, sans que l’on n’en sût jamais vraiment le degré ni si cette infirmité était complètement simulée.

 

De temps à autre j’oubliais le prénom d’un gendre. Pourquoi était-il donc parti ce médecin, comment l‘aînée s’était-elle férue d’un ramoneur ? Comment s’appelait-il déjà ? Au moins les deux autres avaient ramenées un ingénieur, j’appréciais celui de la puînée, souvent réservé, mutique dans les conflits et amateur de bonne chère, buveur de spiritueux. Quelle idée pour l’autre de tout abandonner pour devenir instituteur ?

 

Un jour, j’en ai oublié mes 40 années de fumeur invétéré. Toutes ces années de Gitanes sans filtre, cette odeur de tabac froid qui m’était devenue caractéristique. Je crois que j’ai désappris cette mauvaise habitude, peut-être, je ne me souviens plus. J’avais commencé pendant le service militaire, stationné en arrière-base en Algérie, la première m’avait été offerte par mon adjudant. La dernière a sûrement été cachée par ma femme. Je crois que le goût ne lui a de toute façon jamais plu.

 

Vint un jour où il m’arriva d’oublier les règles de sécurité. Je conduisais alors pour la dernière fois et j’ai, semblerait-il, dépassé un véhicule en roulant sur le trottoir. Il m’avait l’air dégagé. Pardon Madame, au-revoir Monsieur. Puis j’oubliais la bienséance. Je n’ai jamais vraiment apprécié tous ces « nègres » en équipe de France, alors autant le dire tout-à-trac, sans filtre, qu’importe qui m’écoutait. J’oubliais la bienséance, et me délestais tout naturellement dans un urinoir. Fût-il d’exposition dans un magasin de bricolage. L’envie était là, l’urinoir aussi. À quoi bon s’en priver ?

 

Je crois qu’après j’en ai oublié mes filles. 1, 2 ou les 3. Selon les moments. Avais-je seulement eu des filles ?

 

Ensuite partirent la parole, les mimiques, les expressions faciales, sauf exceptionnellement un rictus de joie, une joie pure et ingénue face aux soins prodigués avec application par ma compagne. Cela me rappelait sûrement mon enfance, qui n’a été tendre que les toutes premières années. Avant le décès du paternel, avant l’exil en Anjou, avant la tutelle auprès de mon oncle.

 

À la fin il semblerait que j’aie oublié de respirer. En revanche, j’espère que je n’ai jamais oublié les gestes tendres, les regards amoureux, l’omniprésence bienveillante de ma femme. [Bien sûr nous eûmes des orages] mais aussi tant de souvenirs et de partage. Nous fûmes fidèles à notre génération et vécûmes notre époque, de sombres histoires de familles dé- puis re-composées, des frères et sœurs par milliers, face à la guerre un exode dans nos plus jeunes années, des diplômes en ingénieurs textile, un mariage dans ton Alsace, une vie conjugale à Constantine en Algérie conquise, l’arrivée des enfants, de la télé et de tout le reste aussi, le commerce vandalisé en 68, l’Homme aluni l’année d’après, une vie faite de différents métiers, d’intendants, d’adjudants, d’incidents, d’accidents, d’excédents, de descendants.

À moi le repos, à toi la survivance. La peste que cet oubli.

  

  

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