Jacques Mondoloni - La disparition de Josse

Avec la fin du confinement, la vie reprend ses droits… les drames et les tourments aussi... Une nouvelle noire de Jacques Mondoloni.

  

  

La disparition de Josse

  

J’étais régulièrement resté en contact avec mon fils Josse 18 ans pendant la période de confinement où il s’était retrouvé bloqué à Orly chez sa mère, mon ex-femme. On se téléphonait, on s’envoyait des textos, des vidéos « détournées », on se visionnait, il était fier de me faire découvrir les possibilités du portable, et je feignais par jeu d’être maladroit, « dépassé », me transformant en élève de la technologie de communication, c’était un retour à l’enfance, quand j’avais tout faux à ses problèmes de maths.

La géographie a de l’importance : mon ex-femme habite la ville d’Orly, sur Villeneuve-St-Georges, traduisez en bout de piste pour les oreilles sensibles, et se plaignait des nuisances en permanence. Mon fils aussi, d’ailleurs : il espaçait ses visites à sa mère pour cette raison, « ça me prend la tête ! », ça c’était les vrombissements des avions et la nervosité migraineuse de sa mère. Mais rapidement l’aéroport a fermé, le trafic s’est arrêté, la ville sonnait le vide, un silence de mort s’était installé entre les riverains.

Leur vie quotidienne, dans ce que je savais, se déroulait selon le nouveau rituel du confinement : les courses de première nécessité à la supérette du coin, les bavardages sans fin au téléphone avec les copains, les copines, et surtout les vidéos mises en ligne sur Whatsapp : Josse m’est apparu alors sous un nouveau jour : il grattait de la guitare, il chantait quelques tubes « standard » des Beatles, et m’informait qu’il avait le projet de créer un groupe pour lequel il cherchait un nom (j’ai proposé « Les Confinés », il a refusé) — durant cette période, par la force des choses, mes rapports avec mon ex-femme étaient apaisés, plutôt positifs même : notre fils c’est ce que avons réalisé de mieux, il représente la base du pacte de non-agression établi au moment de la séparation.

Au moment du déconfinement, Josse a soudain disparu. J’ai tout de suite pensé qu’il était parti faire la fête avec des copains, se défouler, voire se produire sur une scène improvisée dans un entrepôt de banlieue pour amateurs.

J’ai également imaginé qu’il jetait sa gourme avec une possible petite amie qu’entre les mots je croyais avoir devinée. J’ai questionné mon ex dans cette hypothèse : les confidences de l’ado oscillent selon qu’il s’adresse au père ou la mère — par exemple Josse n’avait pas compris qu’il faut aussi la pénétration pour faire plaisir aux filles, et je crois qu’il avait interrogé sa mère sur l’échelle de la souffrance amoureuse, notée de 1 à 5 (ma femme avait répondu : « c’est toujours 5 »).

Elle ne savait pas non plus où il était passé. On tombait toujours sur sa messagerie, agaçante avec ses trompettes martiales et sa voix d’outre-tombe baignant dans l’écho.

 En principe Josse est domicilié chez moi, il vivait chez moi, sauf pendant le confinement, mais il avait confié à sa mère qu’il réviserait le bac chez un ami, pour le rattrapage de septembre, s’étant fait piéger par le contrôle continu (mon fils n’est bon que dans l’urgence, il avait paressé le long de l’année, et ses notes pointaient sous la moyenne).

L’ami on le connaissait par ce qu’en racontait Josse, il parlait de lui souvent, Paulin par ci, Paulin par là, un type qui connaissait des tas d’histoires, possédait une sacrée culture pour son âge (19 ans), curieux du passé, du déroulement de la dernière guerre par exemple — Josse nous avait rapporté ce que Paulin avait recueilli dans une émission d’Arte : le frère du metteur en scène Melville, un Résistant qui avait disparu pendant l’Occupation, avait été retrouvé des années plus tard en montagne, avec une sacoche remplie de polars à côté de son cadavre ! « Tu te rends compte, avec des bouquins de crimes, quelle éclate ! » avait-il crié d’admiration. Savoir colporter le romanesque par une anecdote, c’était avoir le talent de séduire, de maîtriser l’insolite, c’était régner sur les « blaireaux » qui ne savent rien (blaireaux étant un mot de musiciens daté mais qui plaisait aux deux garçons). Bref, Paulin avait la cote.

Pour ma part, j’appréciais l’humour de ce Paulin : il organisait dans un cercle hippique vers Rambouillet des drôles d’attraction avec des chevaux devant l’obstacle qui ne sautaient pas, non pas qu’ils refusaient de sauter, non il les dressait pour ne pas sauter !

Paulin habitait rue Marbeuf chez sa mère, plutôt au-dessus de sa mère dans un studio confortable — on le savait par Josse qui nous bassinait pour avoir la même chose, devenir l’égal du nanti.

 La carte de visite de Paulin était scotchée sur l’ordinateur de mon fils, et j’ai voulu l’appeler aussitôt mais mon ex faisant équipe à présent m’a arrêté :

— On y va sans téléphoner.

Le trafic n’avait pas repris, les gens motorisés mettaient le bout du nez dehors avec réticence, refrénant leur ardeur, et la lumière de juin vibrait sans poussière et fumée, poussant un voile bleuté le long de la chaussée. Ce Paulin avait photographié Paris la nuit, les rues blafardes et désertes, pendant le confinement et mon fils m’en avait vanté l’esthétique (j’avais eu droit à quelques vues par Whatsapp). Peut-être étaient-ils partis tous les deux photographier la capitale, se remplissant peu à peu de voitures, dans le but d’illustrer le contraste ?

Il y avait sur le panneau de l’interphone leurs noms sur des boutons carrés : le sien, en vert, et celui de sa mère, doré.

— On commence par qui ?

 — Il est majeur.

J’ai appuyé sur celui de Paulin, le grésillement habituel s’est produit, mais la baisse de tonalité n’a pas annoncé la communication espérée ; personne. Mon ex a appuyé sur celui de la mère mais m’a laissé lui parler :

— Qui le demande ?

— Le père de Josse.

— Il a fait un saut à la Poste.

 On s’est réfugiés dans une brasserie du quartier pour l’attendre. Cela me rappelait les débuts de notre histoire, quand on restait des heures attablés à se dire des riens tendres, l’avenir ouvert, alors que maintenant la vie barrière nous rejetait dans la méfiance et l’amertume. On s’est regardés, on devait penser la même chose : on était deux parents ligués à la recherche de leur enfant disparu, et avec ses cheveux courts, sa saharienne presque kaki, et moi tout en jeans, on ressemblait à des explorateurs, version guerrière.

Elle me plaisait encore, je n’avais jamais eu la sensation d’un couple déchiré quand je posais pour une photo imaginaire en pensant à elle, appelant à l’aide les années heureuses, les élans de l’un vers l’autre, lune de miel à domicile, Venise dans la gondole du lit, Phèdre qui chauffe pour Hippolyte…

On a bu de petits remontants pour combler notre pauvre conversation car aucune allusion à notre relation d’avant n’était possible -- les femmes tirent un trait, et les hommes ne savent quoi faire de la liberté.

- On y retourne, elle a dit, apercevant un grand jeune homme élégant qui se dirigeait vers son immeuble.

On l’a reconnu, on l’avait tant de fois visionné sur l’appareil de Josse. De près, bien dégagé au niveau des oreilles, le poil très brun, et portant un tricot blanc où était inscrit St John university sur le poitrail, il incarnait le brillant étudiant d’un campus à l’américaine.

On l’a interpellé, aussitôt il a pris un masque sanitaire de sa poche de pantalon pour le poser sur son visage et, bifurquant vers nous, il a pleuré en prononçant le nom de Josse. Il nous a agrippés pour réussir à franchir le portail qui s’est ouvert dans un bruit funeste. Dans l’ascenseur il ne cessait de pleurer, étouffant presque à cause du masque.

Dans son studio, chez lui, les larmes se sont séchées et d’un geste il nous a désigné son décor : un ordi, un magnéto, des instruments de musique dont une guitare acoustique, et de grandes affiches de chevaux et de déserts arides sur les murs. Plus un photo-montage d’un homme nu, en position de discobole, barré du mot époisse auquel il manquait le e pour faire « poisse ». Il n’y avait qu’un seul siège et on s’est assis sur son lit recouvert de coussins en percale ambrée – j’ai tiqué il n’y avait pas de chambre d’ami, un autre lit…

— Horrible, je suis inquiet…

— Qu’est-ce qui est horrible ?

— Ils l’ont enlevé… au rendez-vous… une rançon…

On a eu droit à des aveux : Josse était la victime de pirates qui s’étaient emparés de sa messagerie et le faisaient chanter.

— Pourquoi chanter ?

— Les courriels qu’on échangeait…

— Et alors ?

Silence : j’ai eu le doute, et puis j’ai deviné qu’entre mon fils et Paulin… Je n’avais rien contre les homos, comme disent les hommes hétéro, mais que mon fils en était un m’était insupportable.

— Je ne comprends pas en quoi… s’est exclamée mon ex.

— Ils menaçaient de les envoyer, a larmoyé Paulin.

— Mais envoyer quoi ?

Elle ne comprenait toujours pas. Il y avait sur sa figure la stupeur incrédule du conducteur qui découvre le sang de son passager après l’accident.

—Ils ont commencé sur les réseaux sociaux, a ajouté Paulin, et puis après ça serait à vous…

Je ne savais comment elle allait réagir, jamais je n’ai abordé le thème de l’homosexualité avec ma femme durant notre vie commune, ce n’était pas sûr qu’elle soit indulgente, aussi me sentant guidé par l’efficacité j’ai proposé :

— On va payer !

Le visage de Paulin s’est détendu, il a enlevé son masque, et une bouche couleur abricot est apparue.

— C’est une grosse somme, mais je vais par-ticiper.

Sa langue a fourché et il a failli dire « payer » lui-aussi. J’ai imaginé le mensonge fait à sa mère pour se procurer l’argent – l’argent du fils à maman, car selon moi un père ne se profilait pas à l’horizon, absence signalée par tous les psy de comptoir pour identifier les homos.

— Combien ?

— Je ne sais pas, c’est en bitcoin, une monnaie numérique.

— Et ça vaut ?

 — Actuellement 19 000 dollars le bitcoin.

— Total ?

— 5000 bitcoins.

J’ai tout de suite deviné que c’était des amateurs, pas des gangsters, des pro du kidnapping en tout cas — la somme astronomique pouvait couvrir l’enlèvement d’un milliardaire, ou d’une star célèbre et fortunée (j’ai pensé à Lindberg).

C’étaient des petites gouapes « anti-pédé », des pirates anti-LPTG s’attaquant à deux jeunes gens repérés, capturés, sur la toile qui s’écrivaient des désirs sans ambiguïté.

Mais où était mon fils, objet d’une farce imbécile mais dangereuse : cette somme délirante, irréaliste, sonnait comme une condamnation, une rançon de mort ? — libre de ses mouvements, parmi nous, il aurait été facile de traiter avec ces brutes, de tout désamorcer : qu’ils oublient leur correspondance ! leurs obscénités d’amants ! je savais à présent, mon ex saurait, avec des points sur les i. Parmi nous, présent ici ou dans les parages, en sécurité et non tombé dans un piège, « retenu » quelque part, le chantage serait retombé, quand bien même on aurait eu à verser quelque argent pour arrêter le harcèlement.

  • Il va appeler, a dit Paulin, mots qui ont tremblé comme un coup de feu dans un concert.

— Quoi ?

— Il a appelé ce matin, il doit rappeler… tractations, des détails… son appareil en veille… on peut pas le joindre… jurer de ne pas contacter la police…

En attendant, vrai ou faux (ça semblait emprunté à un dialogue de film noir), Paulin a allumé son ordinateur, alors que ce n’était pas utile : dans sa messagerie des injures, des obscénités, d’une prétendue Brigade de la Morale Nationale, au logo si sodomique que c’en était grotesque et comique — potache même. J’étais parcouru par un rire intérieur, sécurisant : là, tous les trois, le nez sur l’écran, nous regardions des images pornographiques parodiques et il suffisait d’éteindre et le cauchemar s’effacerait. Mais tout est resté branché.

Evidemment, mon ex a compris, et elle s’est effondrée lentement, les yeux dans un vide hypnotique, comme sidérée, humiliée — révélation du monstre, notre fils, le scandale auquel elle était confrontée.

Mais je n’ai pas eu à la consoler par un geste d’affection : le téléphone a stridulé, une sonnerie antipathique, qui faisait penser à un glacier qui craque et à une ruée de flashs crépitant sur un accusé.

C’était Josse, je suis emparé du téléphone : j’avais mon idée.

— On s’est mal compris, c’est 5000 euros, hein ? pas des centaines de millions…

Il s’est écrié « papa », chantant presque, puis certainement entouré par ses ravisseurs, il s’est dégagé du téléphone pour écouter le message qu’ils voulaient transmettre à celui qui allait rassembler la rançon.

— Le rendez-vous, où et quand ? ai-je demandé (je désirais me dévouer, me défier par orgueil, frimer en héros aussi près de mon ex).

Les ravisseurs ont dû deviser un peu, on entendait quelques bruits de voix, ils devaient être trois, le son indiquait leur jeunesse, la guignolade, le canular…

 

Le rendez-vous a eu lieu le soir même. Ça c’est passé vers les deux heures du matin dans un parking de la Défense, lumière glauque, encore ambiance film noir, n’importe quel bruit est amplifié, tout résonne dans ce béton…

Une voiture s’est garée contre un pilier, et a trotté vers moi un petit gringalet, le visage recouvert d’un masque sanitaire, avec un gros chien noir. J’avais préparé le liquide, deux mille euros… ouais ! peut-être pas une grosse somme… mais qui compte dans mon budget… mais il s’en foutait :

— J’espère que vous n’avez pas le virus ?

— C’est secondaire, non ?

— J’ai froid, on va boire un coup ?

Toute mon appréhension est tombée. Échange d’espions à la coule, j’ai pensé aux films d’espionnage de la période Guerre froide… deux mecs qui se croisent sur un pont, l’un vers l’Ouest, l’autre vers l’Est… pas le temps de trinquer, eux, mais au passage ils ont un regard, un mot : bonne chance !

À cette heure, la Défense est un trou noir, les cadres dynamiques qui travaillent dans leur tour à point d’heure ont fermé leur bureau, pas de néons au vingtième étage de la Société Générale, pas de trader emmanché virtuellement dans un confrère de Singapour…

Il restait peut-être un rade aux Champs-Elysées ? C’est le chien à mettre dans ma voiture qui posait problème… car mon interlocuteur qui était venu au rendez-vous en voiture ne désirait pas se trahir par sa plaque d’immatriculation… à moins qu’il habitât sur place, d’où ce lieu pour ses transactions, l’hypothèse de l’escroc sédentaire, pantouflard, collé à son écran, m’a amusé…

— Il se fera petit, même dans le coffre il a l’habitude…

Voilà on s’embarque dans ma Twingo, le chien bavant sur le siège arrière, genre bâtard de dogue, rottweiller… en cours de route, sous les lumières de la porte Maillot, j’ai loisir de l’observer, mon pirate : visage d’ado, un garçon qui fait garçon manqué, pas efféminé mais fragile, inabouti, croissance qui s’est arrêtée… Mais il est bienveillant, tandis que je roule lentement le long des Champs, à la recherche d’un bistrot ouvert :

— Vous avez été régulier,…

Mon obsession c’est de conserver mes deux mille euros dans ma poche, jouant avec la complicité que mon pirate a invoquée, allégation vicieuse qui ne me flatte nullement, je suis le dévalisé, l’agressé, le syndrome de Stockholm ne risque pas de m’atteindre.

— Le Drugstore est fermé…

En réalité, il est encore allumé, mais l’équipe du nettoyage est à l’œuvre, on voit les tuyaux d’arrosage gicler sur les marches de l’entrée.

— Je connais un endroit …

C’est un troquet/bar glauque tenu par un asiatique, rue de Ponthieu, il y a du monde qu’on discerne à peine, que des fumeurs qui clopent comme des malades, jouissant de violer la loi.

On s’installe en bout du comptoir, à côté d’une pute fatiguée et d’un connard à cigare qui n’arrête pas de lui demander « combien la passe ? » en lui bouffant l’oreille… le bruit ambiant est un mélange de fêtards revenus de goguette et de travailleurs de la nuit… smoking débraillé et bleu délavé…

— J’ai faim, déclare mon pirate.

Il consulte la carte mais me la tend presque aussitôt en disant :

— J’ai la vue qui baisse.

Je comprends dans le brouhaha : « J’ai la vie qui baisse »

Il veut m’apitoyer ? Le piratage comme respiration, assistance à personne en danger de mort ?

— Vous verrez, c’est un groupe sympa, on peut faire des rencontres…

Il m’explique qu’on peut draguer de cette manière : certains garçons de leur bande sous prétexte de rançonner leur proie, après réception de la photo de la « partenaire », organisent une rencontre… une petite gâterie et la messagerie de la victime reprendra son rôle, ses contacts, tombés dans le « domaine public », ne recevront plus d’appels au secours bidons… il dit que c’est mieux qu’un site de rencontres à cause de la menace qui plane sur la victime, la menace surtout de diffuser ses courriels, toute sa vie privée secrète dispersée sur les réseaux sociaux, les hommes et les femmes mariés, ou maqués, en entrevoient les ravages. Les « pédés » sont particulièrement dans le collimateur. Je lui fais remarquer :

— Ça s’appelle du chantage…

— Et alors ?

Je donne l’argent, il ne compte pas, il s’en fout, il a fait peur, il rigole en repartant, décrochant son masque.

Comme c’était arrangé, Josse se manifeste au petit matin : on le récupère à Malakoff. Paulin l’étreint, mon ex le gifle.

 

13 juin 2020

  

  

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