Anne-Marie Franceschini - Le jour des rires et de l’oubli

Viendra-t-il ? Une petite fille l’attend… désespérément. Rien ne peut l’entacher. Mais rien ne s’oublie, et certainement pas l’absence… Un récit d’enfant,  par Anne-Marie Franceschini.

  

  

Le jour des rires et de l’oubli

 

Aujourd’hui tu viens me chercher. Je suis droite et fière dans ma longue et belle robe blanche, à mes pieds mes plus jolis souliers. J’ai peint mes ongles en rose et mis du brillant sur mes lèvres. Tu vas me prendre dans tes bras, me faire tourner tourner, tourner, tourner encore, murmurer « tu es ma merveille » et m’enlever enfin.

Il fait chaud, si chaud. Elles sont là elles aussi, tout autour de moi. Elles s’agitent et s’affairent, s’empressent, pérorent, prétendent relever mes cheveux en un chignon absurde, épingler un chapeau ridicule sur ma tête, je refuse, elles soupirent.

Il fait si chaud, si chaud. La sueur fond et file sur mon visage, je l’efface. Mes boucles s’effondrent, croulent le long de mon dos. Je suis presque laide maintenant et si je suis laide, tu ne me verras pas. Je me redresse, je t’attends.

Il fait chaud, plus chaud encore. Je vacille. Elles crient : « Il ne viendra pas ! Il ne viendra plus ! » Je hurle, elles m’empoignent, je m’accroche aux barreaux, je rue, me débat, elles me traînent, je ne veux pas qu’on me touche, je hurle toujours. Après, je ne sais pas, je ne sais plus.

Il fait sombre, si sombre dans ma chambre d’enfant. J’ai retiré et plié soigneusement ma longue et belle robe blanche, ôté mes jolis souliers. Elles sont là, dans la cuisine, en petits tas noirs et serrés, elles te maudissent et disent leur haine. Moi je t’aime encore.

Je me glisse silencieuse sur le carrelage froid, rampe jusque dans l’ombre, je fuis, je cours, je m’évade. Et haut, très haut dans mon arbre, je m’allonge sur une branche les bras en croix, les yeux fermés. Je ne bouge plus, je ne pense plus, j’essaie d’être morte.

Je les entends. Elles gémissent et aboient mon prénom par les chemins, chuuuut, surtout ne pas vivre, ne pas ressentir.

La nuit enfin, je n’éprouve plus rien, je peux rentrer.

Il fait noir, si noir, je tombe, je me relève, je ruisselle. Je mâche en marchant les fleurs fanées de mes cheveux. Là, sur la place du village, en culotte et pieds nus, le sang sillage sur ma poitrine malingre, je n’existe plus, je ne vois plus vos visages, je n’entends plus vos cris, j’ai eu six ans aujourd’hui.

   

  

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