[Portraits] Repas Paradiso - Pierre Lieutaud

       

Nous rendrons-nous au prochain repas de famille après avoir lu Pierre Lieutaud si le risque de submersion par la mélancolie est aussi élevé ? Quelle question, bien sûr ! 

  

  

Repas paradiso

   

Aujourd’hui, on a enterré tante Anna. Ils sont tous venus des quatre coins du pays pour un dernier adieu à celle qui nous a tous élevés… La soupière de porcelaine blanche fume, une louche s’appuie sur son bord, un ourlet retroussé comme une lèvre, Encore un peu de soupe ? Oui, encore un peu, merci, ça réchauffe le corps et le cœur aussi. Comme avant, quand maman la versait doucement dans nos assiettes. Notre vieille Tante Maria l’a remplacée. Tante Maria, la gardienne de notre passé…

C’est la même odeur, la même lumière d’après-midi qui inonde la pièce. Je suis assis à la grande table, les mains posées sur la nappe de lin des jours de fête, rêche, presque cartonnée. Les initiales brodées de la grand-mère que je n’ai pas connue, VJ, étalent les fils serrés de leurs lettres gothiques entre les assiettes. Des petits boudins ajourés de trous par où j’aperçois dans le bois encaustiqué d’autres trous, tout petits, ronds, les trous parfaits des vers de bois, ils étaient déjà là, il y a si longtemps, ils dorment probablement, d’un long sommeil... Ma jambe cherche les pieds jumelés des rallonges de la table, ceux qui grinçaient, semblaient des patineuses étirées au-dessus de leurs roulettes, ils sont toujours là, eux aussi…

Des couverts tintent, des mains que je ne reconnais pas vont et viennent comme des oiseaux, des lacis de veines bleues, des taches de vieillesse, des doigts blancs aux ongles pourpres, des bagues, des bracelets. Je lève les yeux, ils sont là, immobiles, ils ressemblent aux statues de l’armée chinoise ensevelie, leurs regards dirigés vers moi ou vers ailleurs, impossible de savoir, leurs visages parcourus de stries, de petits ruisseaux secs, ils ne bougent pas, j’ai compris, ce qu’ils regardent, c’est le temps passé.

Vingt ans… C’est elle que j'ai embrassée un soir, là-bas, sous l’escalier ? Oui, c’est Julie, la cousine que j’aimais, que j’aime encore… Je lui parle, tout doucement, pour qu’elle n’entende pas, intimidé par toutes ces années passées sans elle… Elle a changé, de fines rides prolongent les commissures de ses lèvres, l’amande de ses yeux. Je reconnais le velours éclatant de son regard, la chair de ses lèvres qui me faisait rêver. Des lèvres un peu flétries, un petit rictus de souffrance fige par moment sa bouche. Peu importe, elle est là. Qu’es-tu devenue Julie ? Oui, c’est bien lui, je vais lui dire que tout va bien, diplômes, boulot, mariage, enfants, d’ailleurs, deux sont là, il ne les connaît pas… Mon mari ? Divorcée… C’est la vie… Tu te souviens, Julie, des rêves que nous faisions ? Bien sûr, tu t’en souviens, mais c’est trop tard, alors on continue, toi aussi tu continues. Tout à l’heure, avant que tu partes, j’essaierai de te parler, mais j’ai peur que tout se brise. Tu t’en iras, une fois encore… Pour combien de temps ? Pour toujours ?

Le vieil oncle Fernand est assis au bout de la table à la place de Papa. Il est venu montrer qu’il est toujours vivant, mais dans ses yeux flotte comme une supplique. L’oncle Fernand n’y croit plus, il a l’humilité des morts à venir. C'était pourtant un costaud, un volontaire, un homme d’affaires, j’étais sûr qu’il régnait sur le monde en dehors de la maison, il changeait d’auto comme de costume, il connaissait les gens importants, il se parfumait des senteurs inconnues, chaudes, piquantes, poivrées des mondes lointains où je n’irai jamais… Personne ne peut plus rien pour toi, maintenant, tonton, tu ne sens plus l’Afrique, l’Asie ou l'Amérique, tu sens la vieillesse. Il semble avoir compris. Son visage ridé frémit, ses yeux aux lourdes paupières lancent un petit éclair, une pierre à briquet qui cherche à rallumer un foyer qui s’éteint. Il tourne la tête vers la fenêtre, il voudrait s’enfuir, retourner là-bas où il a été heureux...

Les tranches de rosbif sont disposées comme des pétales de fleur sur le grand plat d’argent de maman... Allez, servez-vous, avant que ça refroidisse… Sourires, bruits de fourchettes, de couteaux, comme avant, mais ce n’est pas pareil, on ne peut pas recommencer les choses… Les enfants, pour eux, c’est nouveau, ils sont venus de loin, on leur a dit c’est important de connaître la famille, une journée, c’est rien, c’est vite passé.

Lui, c’est l’oncle Albert avec sa femme Elena. Quand j’étais petit, on n’aimait pas Elena, sans savoir pourquoi. Elena, c’est une pièce rapportée, disaient mes parents. J’imaginais qu’on essayait de la placer dans un espèce de puzzle et qu’elle ne rentrait pas, même si on appuyait dessus. La pauvre, elle ne fait rien pour s’intégrer dans la famille, murmuraient les tantes… Qu’est-ce qu’elle pouvait faire ? On appuyait dessus, elle se laissait faire et elle ne rentrait pas.

Elena est toute droite, avec un chignon serré en haut de la tête, une petite robe à fleurs, un col bien fermé pour se protéger de nous, comme si elle avait revêtu une armure fleurie, elle sent l’eau de Cologne, elle regarde ses mains posées sur ses cuisses, on dirait qu’elle tricote quelque chose sous la table pour passer ce temps qui ne lui va pas. Elle connaît les bonnes manières, elle a laissé un tout petit peu de soupe au fond de son assiette… L’oncle Albert parle sans arrêt, on dirait qu’il veut faire un barrage de mots autour d’elle, pour la protéger. Il a grossi, il est un peu à l’étroit dans son costume, ses doigts sont boudinés, ses gestes sont malhabiles. Il est gêné d’être là, de ne plus être plus l’oncle Albert des temps où le printemps de nos vies éclairait le monde. Il me regarde.

- Comme je le disais à la pauvre cousine Anna que nous venons d’enterrer… Elle est morte si vite, mais Dieu merci, elle n’a pas souffert, paix à son âme, et qui me parlait de souvent toi, n’est-ce pas Elena ?

Elena hoche faiblement la tête.

- Nous habitons à Toulouse, j’ai un bon travail et deux enfants, tu ne les connais pas, regarde, ils sont au bout de la table. Je te donnerai notre adresse, tu viendras nous voir. N’est-ce pas, Elena ?

Elle me regarde, ses yeux me demandent de quel côté je suis. Tu vas me faire mal ou me comprendre ? Te comprendre, essayer de pénétrer dans ton armure parfumée d’eau de Cologne… Elle sort ses mains, une petite bague, un bracelet de rien du tout, des crevasses au bout des doigts... Il continue…

- Promis ?

- Oui, promis….

 

Alors, qu’est-ce que tu deviens ? Cette fois, c’est l’autre oncle, Émile. Il est en forme, il en est à son troisième mariage, je l’ai perdu de vue depuis longtemps, il était toujours à la maison, il faisait partie de la famille… Parti comme il était venu... Trois mariages, trois familles, des appartements, des enfants, des crédits, des soucis… Changement de femme, de famille… Un acrobate, un clown de cirque, voilà à quoi il me fait penser, tonton Émile...

J’ai un peu trop bu… Fromage ? Non, merci, Tante Maria. L’atmosphère s’est réchauffée, ça bourdonne comme dans une volière quand vient le soir, tout le monde se retient de parler fort, on pense à Anna… Merci Anna, si tu vivais, nous serions par monts et par vaux, isolés, indifférents, des animaux dans leurs terriers, flairant le vent de la vie. Le bourdonnement, c’est comme le gazouillis des moineaux dans le platane de la cour. Je regarde à travers les vitres de la fenêtre, pas de feuilles, pas de moineaux, pas d’enfance, pas de soleil. Rien, le froid de l’hiver… Le gazouillis, c’est les enfants, ils ont quitté la table, ils se racontent des histoires en pouffant sur le canapé.

Café ? Combien ? Tante Maria sourit, elle a traversé des tempêtes, son visage est ridé, étoilé comme une glace Sécurit qui aurait reçu un pavé, elle est calme, maigre. Droite, digne, les cheveux blancs tirés, une robe noire. Je crois qu’elle s’en fout, Tante Maria, du temps qui passe. Tante Maria est un toréador, sa robe est une muleta, le taureau la frôle, elle fait une pirouette, ollé ! Un regard, comme si de rien n’était, elle se cambre, et puis reprend le cours de sa vie. Elle côtoie depuis si longtemps la mort qu’ils sont devenus copains…

Les enfants me regardent… À qui ils sont ? Deux sont à Julie, ils lui ressemblent… La nouvelle épouse de tonton Emilio, l’assistante du cirque, est assez mignonne, elle me sourit, pour faire connaissance… Si je suis bien avec elle, si je revois son mari, ça le calmera peut-être…

Les repas de famille, c’est fait pour  laisser des traces, un sourire, un frou-frou de robe, un parfum,  pour se saouler des autres, pour remplir vite ses tiroirs à souvenirs de ces visions fugaces, ces odeurs, ces voix… Pour en faire quoi ? Le petit oiseau va sortir, clic, photo de famille qu'effacera le temps, scène figée, Julie me regarde, Julie sépia, Julie perdue dans les brumes du temps, ne t'en vas pas… Tour de table du regard, effleurement des visages. Resserrer les liens, les fils, oui, comme les initiales de la grand-mère que je n’ai jamais connue, les fils serrés, comme des petits boudins…

Le soleil descend derrière le platane, l’air est léger, la lumière du soir douce et silencieuse, comme celle de la chambre de grand-mère, une odeur monte doucement dans la salle à manger, je la connais, un mélange de vieux bois brûlé de la cuisinière, de tabac mouillé, de soupe et de vapeurs chaudes de la lessiveuse. Autour de la table, il y a comme une hésitation, ils ont tous senti l’odeur du passé, ils sont inquiets.

Tante Maria a compris… Elle allume le lustre, les visages ont changé, des ombres, des lueurs lointaines dans les regards… Une eau-de-vie pour le voyage ? Tante toréador a les mots qu’il faut. Oui, une eau-de-vie contre la mort qui passe, une eau-de-vie pour le retour chez nous. Chez nous ? C’est où, chez nous ? Les phares s’allument, les moteurs ronronnent, les portières claquent, silence… Tante Maria tend les bras, elle brille de tous ses feux dans le pinceau des phares. C’est Broadway, c’est sa dernière, elle le sait… Elle agite sa muleta, les enfants applaudissent, elle est seule dans l’arène, elle salue, la bouteille d’eau-de-vie à la main… Viva la muerte ! Adieu Tante Maria, adieu maman bis, adieu vestale d’un monde perdu…

  

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