[ Écrire pour JP Santini ] Robert Colonna d’Istria - Je me rappelle…

      

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron ouvre ses colonnes.

   

  

Pour Jean-Pierre Santini, que je ne connais pas, n’ai jamais rencontré, jamais croisé, sauf par hasard, pendant le grand confinement, dans les pages du Décameron 2020

   

Je me rappelle. C’était un matin gris. Je venais de sortir du métro, et m’étais approché du long escalator qui donnait accès aux quais. La gare Montparnasse était pleine d’espèces d’automates dans mon genre, mal réveillés, blasés, qui allaient et venaient sans prêter la moindre attention à quoi que ce soit, aux autres. Nous avancions vers notre train, ou nous en sortions. Soumis à notre destin de fourmi. Monde vertigineux, en réalité. Silencieux. Triste.

Dans l’escalier mécanique mon regard fut tout à coup accroché, deux marches au-dessus de moi, au niveau de mes yeux, par une paire de menottes. Un gendarme conduisait un prisonnier. À un bout de la chaîne, le militaire, à l’autre les mains du prisonnier attachées dans le dos. Peut-être était-il un ennemi de la société, vraiment dangereux. Peut-être avait-il estourbi une vieille personne pour lui prendre ses économies. Peut-être l’avait-il bousculée, frappée, rouée de coups, et elle avait succombé à ses blessures. Peut-être s’agissait-il d’un mari ou d’un compagnon violent, qui avait battu sa compagne, l’avait traumatisée jusqu’à la fin de ses jours, avait créé du malheur. Peut-être était-ce un vrai sale type. Ou un voleur de pomme, qui avait eu soif et piqué un fruit à l’étalage. Ou qui avait eu faim et dérobé un pain qui ne lui appartenait pas. Ou un étranger sans papier. Ou un simple suspect, innocent comme un enfant. 

C’était un homme, pareil à tous les autres. Sauf qu’il était privé de liberté. Et que la vue d’un homme privé de liberté est insoutenable.

Nos regards se sont croisés. Je lui ai souri. Puis nous avons suivi notre chemin. Chacun à son destin de fourmi.

  

   

Avis aux lecteurs

Un texte vous a plu, il a suscité chez vous de la joie, de l'empathie, de l'intérêt, de la curiosité et vous désirez le dire à l'auteur.e ?

Entamez un dialogue : écrivez-lui à notre adresse nouveaudecameron@albiana.fr, nous lui transmettrons votre message !

   

  

  

Article ajouté à la liste de souhaits
Product added to compare.

Le site Albiana.fr utilise des cookies pour la gestion de votre compte client et suivre l'audience (sans suivi individuel).