[ Écrire pour JP Santini ]  Marie-Paule Simonetti - A brama di petre

     

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron ouvre ses colonnes.

 

     

  

 

Il remuait l’amas de pierres, choisissant avec soin celle qui devait s’enchâsser dans le mur. Il était certain de l’avoir tenue en main et mise de côté quelques jours auparavant. Une dans les tons rouges, qui sentait bon le fer, qui avait la forme parfaite pour cette bordure qui devait être rectiligne. Ce mur, il ne faisait que le reconstruire. Il s’était écroulé parce qu’abandonné, et lui il n’aimait pas ce qui était abandonné, alors, à ses moments perdus, il remontait ces murets oubliés, inutiles, mais vivants. Enfin il la vit. Elle était là, patiente, sachant qu’une main amoureuse la saisirait et la replacerait là où elle avait toujours été, ce pour quoi elle avait été créée. Il lui murmura quelques mots attendris, et continua sa fouille méthodique du chaos de pierres.

 

Il souleva  et déplaça un bloc, épais et lourd, qui devait être placé à la base du mur. Ce faisant, il aperçut un autre bien enfoncé dans le sol. L’aspect de la roche l’intrigua. Sa couleur était plus grise que les pierres environnantes et sa surface plus travaillée, plus lisse. Il pensa à un linteau de porte, réemployé pour l’édification de ce mur. Il s’employa à le dégager totalement. Il était long, environ un mètre quatre-vingt et arrondi à une extrémité.

 

Il s’empara d’une barre à mine, et tenta de le soulever. Il parvenait à le décoller légèrement mais pas à le retourner. Il risquait de toute façon de l’abimer. Il alla chercher des fougères, en fit de grandes brassées qu’il déposa le long de la pierre, de manière à faire un lit pour amortir le choc. Il tenta à nouveau de faire levier, en plaçant des pierres au fur et à mesure que la roche se soulevait. Le soleil déclinait, tout se teintait de rose, nuages épars, montagnes, arbres… La lumière avait cette chaude couleur de la fin des beaux jours, rasant les murs, elle écorchait la pierre grise.

 

Il s’acharnait à coup de pioche d’un côté, de levier de l’autre, elle émergeait enfin, montrant sa face cachée dévoilant un visage stylisé, une épée, un bouclier peut-être. Son instinct ne l’avait pas trompé. Une statue-menhir, aussi ancienne que le sol qu’il foulait. Il en sentait sa force, nourrie par la terre, son mystère qui l’envoutait. Il caressa le visage encore esquissé, à peine visible et pourtant si vivant.

 

Agenouillé, il posa sa joue sur sa poitrine. Il lui semblait entendre les pulsations d’un cœur, une vibration qui se propageait dans les veines de la roche, et palpitait sous la pulpe de ses doigts. Sa raison fut submergée par l’émotion. Il se laissa engloutir, les larmes douces coulaient le long de ses joues ravinées par le soleil, et s’écrasaient mollement sur la pierre. Il était là. Tout ce temps, l’Être protecteur, qui ensemençait la terre depuis tous ces siècles. La raison lui dictait de prévenir les universitaires, le service du patrimoine, l’ami historien… Il n’en avait pas envie. Il ne voulait pas le partager, il ne voulait pas qu’on le mette dans une cage de verre, avec des gens bavards, téléphone à la main se photographiant à ses côtés, pour l’oublier aussitôt la vitrine dépassée et pensant à leur prochain repas.

 

Que-faire? Comment-faire ? Que dois-je faire de toi maintenant ? Dis le moi ! Le vent jouait avec le feuillage, chuchotant d’une petite voix amusée des mots qu’il ne pouvait saisir. Il resta prostré une éternité et la nuit s’écoula.

 

Au petit matin, lentement, il se releva, dépliant son long corps fourbu. L’enterrer, là, sous ce muret, à la limite du monde des hommes et des ombres, dans cette terre nourricière qui sentait si bon. Cela serait laborieux, épuisant, mais il était confiant. La statue de nouveau occultée, il se concentra de nouveau sur son mur, qui surmontait l’être tellurique qui veillerait sur son univers, telle une sentinelle.

 

Il nota cependant le soir venu sa découverte dans son carnet, en précisant l’endroit exact. Un jour, un de ceux qui l’aimaient, oserait le lire. Alors à son tour, il deviendrait le gardien, celui qui devrait soustraire à toute destruction l’Être qui offrait son souffle au domaine sur lequel il régnait.

  

  

 

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