[ Écrire pour JP Santini ] Danielle Annekin - Lettre de prison de Rosa Luxembourg…

    

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron ouvre ses colonnes.

  

  

Lettre de prison de Rosa Luxemburg à Sonia Liebknecht

Wronke (Allemagne), 15 janvier 1917

      

« Sonitchka, vous souvenez-vous ce que nous avons prévu de faire, quand la guerre sera fine ? Un voyage ensemble dans le Sud, et nous le ferons ! Je sais que vous rêvez d’aller avec moi en Italie, qui est pour vous ce qu’il y a de plus grand. Moi, je projette de vous traîner en Corse. C’est encore plus beau que l’Italie. On y oublie l’Europe, l’Europe d’aujourd’hui tout au moins. Imaginez un paysage ample et héroïque, avec des montagnes et des vallées aux lignes austères : en haut, rien que la roche nue, d’un gris plein de noblesse ; en bas, des oliviers luxuriants et des châtaigniers séculaires. Et sur tout cela, règne un silence d’avant le commencement du monde – nulle voix humaine qui se faufile entre les cailloux ou bien, dans les hauteurs, le vent qui s’engouffre entre les falaises – ce vent qui gonflait jadis les voiles d’Ulysse. Et quand vous rencontrez des gens, ils sont en accord parfait avec le paysage. Soudain, au détour d’un sentier par ex., apparaît une caravane – les Corses marchent toujours ainsi, les uns derrière les autres, en caravane étirée, et non pas massés comme les paysans de chez nous. D’ordinaire, un chien ouvre la marche, puis vient à pas lents une chèvre ou un petit âne chargé de sacs de châtaignes, suivi d’un grand mulet sur lequel une femme est assise de profil, les jambes pendantes, un enfant dans les bras. Elle se tient immobile, le buste bien droit, mince comme un cyprès ; à ses côtés marche d’un pas tranquille, solide, un homme au visage barbu, et tous deux font silence. Vous jureriez voir la Sainte Famille. Et de telles scènes, vous en rencontrez à chaque pas. J’étais chaque fois si émue que bien malgré moi, je serais volontiers tombée à genoux, comme je ne peux m’empêcher de le faire chaque fois que je suis devant la beauté accomplie. Là-bas, la Bible est toujours vivante., le monde antique aussi. Nous devons y aller, et voyager comme je l’ai fait : parcourir à pied l’île toute entière, dormir chaque nuit dans un lieu différent, et saluer sur les routes chaque lever du soleil. En avez-vous envie ? Je serais heureuse de vous montrer ce monde, ma petite reine ! »

    

    

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