[ Écrire pour JP Santini ] Daniel Natalini - De ma prison dorée…

  

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron ouvre ses colonnes.

  

  

De ma prison dorée

  

De ma prison dorée, je vous observe — automates serviles exécutant les ordres de vos maîtres — vous gravitez autour de moi, chacun à votre place. Mes compagnons les cafards sont plus libres que vous !

On vous a ôté vos mains et vos pieds et arraché vos têtes, simples troncs inhumains, aveugles, que croyez-vous cacher derrière vos masques livides sinon le vide de vos existences ? Vous croyez m’humilier en me mettant à nu ? Nul n’était besoin car la Vérité est nue, elle vous a déjà jugé depuis l’aube des temps et vous écrase sans que vous le sachiez de son talon incorruptible. Agitez-vous, moins que cafard, moins que microbe, à peine enveloppe de chair, vous mourrez avec elle. Vos robes et vos uniformes ne vous protégeront pas de la pourriture, votre salvation, la seule qui rendra à cette terre ce que vous lui avez dérobé.

  

Ma prison dorée est un sanctuaire édifié par le sang des poètes, des martyres et des prophètes. Citadelle imprenable, elle réside au centre de l’univers, là où l’Un y a logé le libre-arbitre, l’accès à la divinité.  Alors que m’importe votre mascarade morbide, vos gestes de pantins rigides, vos regards de bêtes déchues car vous êtes morts, vos noms ont été retranchés du grand livre de la vie, le jour venu, vous y chercherez jusqu’au désespoir la trace de vos identités mais n’y trouverez que le néant absurde qui vous habite, vous les porteurs du chaos, les entropophores, l’effroi sera votre dernière posture et vous rejoindrez ainsi votre dieu véritable, l’Entropie.

  

Pourtant, assis sur nos trônes d’or alchimique, nous, les pensants, les Vivants, les Neguentropophores associés, vous avons sans relâche averti de votre déchéance, vous montrant inlassablement de notre plume trempée dans notre sang le sentier doré, en vain. Nous tirerons la chasse sans regret, nos trônes vous engloutiront à jamais. Vous me trouvez sentencieux ? Vous vous trompez, ce n’est pas moi qui vous juge, je ne fais que retirer les chaînes dont vous m’avez affublé, il n’est pas de mon ressort si celles-ci actionnent en bout de course la gravité du mécanisme de la chasse sacrée, n’oubliez pas, l’Univers s’autorégule! 

  

Dans cette cellule froide et grise où vous pensez m’enfermer, vous ne pouvez apercevoir ma cage d’or briller ni ma barbe fleurir pour vous, mortels. Ici, on rase gratis ! Que croyez-vous faire, chaque poil de ma barbe est un rebelle, repoussant sans cesse, même quand je vous aurai quitté. Allez, passez votre chemin, je ne vous en veux pas, je sais que quelques cœurs battent encore sous vos carapaces d’insectes, il suffit de tendre l’oreille et de savoir écouter et puis, peut-on en vouloir au néant d’être le Néant et à la vie d’être la Vie ? De ma prison dorée, mes racines continueront à croître dans ce domaine inviolable de la conscience collective, bien longtemps après que l’univers vous aura broyé et oublié.

  

  

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