[ Écrire pour JP Santini ] Anthony Sanchez - Le corps en saignant

    

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron ouvre ses colonnes.

  

   

  

Le corps en saignant

  

Sitôt la soirée morose débutée, les barreaux de la porte de l’austère prison se sont mis à saigner ; comme des vaisseaux sanguins d’un organisme, ces derniers parcourent la prison. Toutefois, cette  étrange hémorragie concerne une seule cellule, celle abritant un vieil homme au visage buriné par le temps passé dans ce lieu affligeant, un lieu indigne de ses convictions.

Au fond du corridor, parmi les prisonniers, cet ancien enseignant, assis en face d’un pupitre, l’air hagard, la posture voûtée, rédige une lettre. Il est libre de penser, libre d’écrire, et surtout apte à inspirer de jeunes auteurs avec ses histoires : peu importe le regard méprisant des surveillants, les grincements des portes, les complaintes de ses voisins, son esprit d’écrivain erre, en quête d’évasion. Les brimades, les remarques douteuses, les relents âcres d’urine, rien ne l’atteint. Même cette décision injuste, finalement. Il le sait : la vie gagne toujours.

Ni son talent ni son expérience ne l’aident à dénicher la tournure de phrase pour terminer : ses entrailles crient famine, sa vision se trouble, ses doigts tremblent, ses jambes flageolent. Tout au plus réussit-il à lever la tête à la recherche de l’inspiration, qu’il ne tardera pas d’ailleurs à trouver.

Trouver. Écrire, juste écrire. S’éloigner de cet endroit aux murs défraichis.

Il réfléchit, en ceignant ses idées. Encore, et encore. Tantôt le cœur de cet homme pleure à la lecture des lettres de soutien – pour le peu, par méfiance, que l’on daigne lui transmettre –, tantôt celui-ci sourit comme un enfant. La justesse des mots est son obsession. Ses poumons respirent le même air putride que ses geôliers, ses jambes ont emprunté les mêmes couloirs hideux aussi, ses mains ont enserré les mêmes barreaux rouillés ; dès lors, tout son être demeure ici, mais son cerveau, lui, non. Le temps est annihilé.

Nulle part ? Non. Rentrer chez lui, sa terre natale : c’est ce qu’il désire tant. Oublier. Juste oublier. S’évader. Juste s’évader, en attendant…

Identique à un monument, un château brillant de mille feux ; un fleuve, le Rhin, beau, de l’air s’engouffrant dans les vallées ; un homme, un mâle armé en temps de guerre ; une escapade, des mots passants dans un cerveau spongiforme ; un bateau, l’horizon de la terre promise s’observant du mât ; un paysage, un pré vert fertile… la littérature est, pour lui, un édifice fortifié aux fondations solides, un courant d’air frais revigorant, une échappatoire brutale dans ce monde morne, une invitation solennelle à un voyage mémorable, un rafiot fendant les flots de la curiosité, une parcelle pour le repos de l’esprit…

   

  

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