Quand ils étaient jeunes... Flaubert le Corse

  

Flaubert le Corse

 

Lorsque l’on s’intéresse aux œuvres du jeune Gustave Flaubert on ne s’attend pas à y trouver par trois fois en quelques années une île bien lointaine de sa  Normandie natale, la Corse ! 

Il est assez connu des « flaubertiens » que le jeune Gustave est venu en 1840 dans l’île pour ses 19 ans, en récompense de l’obtention de son baccalauréat. Envoyé par son père (en compagnie d’un ami de celui-ci), il avait pour devoir de lui écrire un « journal de voyage ». Facile pour quelqu’un qui venait de publier son premier ouvrage… (à 18 ans, quand même… !!!). 

Son voyage en Corse fut publié à titre posthume au début du XXe siècle et fait partie désormais de ses « œuvres complètes ».

Ce que l’on ignore souvent, c’est que parmi ses compositions scolaires (inédits de 1835 – il a 14 ans) se trouvent deux histoires corses très en vogue à son époque : un Matteo Falcone et un Sampiero Corso… Plusieurs versions d’auteurs importants existent de ces histoires dont, bien sûr, le Mateo Falcone de Mérimée.

Voici donc la version « flaubertienne » de l’une deux célèbres « corsicanades » où l’on appréciera le style d’un jeune homme passionné d’écriture  appelé à devenir l’un des flambeaux de la littérature française.

  

   

 Matteo Falcône

Ou

Deux cercueils pour un proscrit

 

C’était en Corse dans un grand champ sur un tas de foin que là, [à] moitié éveillé, Albano couché sur le dos caressait sa chatte et ses petits tout en regardant les nuages qui passaient sur le fond d’azur et le soleil qui reluisait de son éclat de pourpre et dardait ses rayons sur la plaine bordée de coteaux. 

C’était un bel enfant qu’Albano, de longs cheveux tombaient en boucles sur ses épaules, à chaque sourire vous auriez dit une parole de joie, à chaque regard un éclair dans les yeux. Il entend des coups de fusils qui se succèdent, il se détourne en sursaut et aussitôt un homme vient se jeter en courant sur le tas de foin. Ses cheveux étaient épars, ses vêtements étaient en lambeaux, la peau de son genou était déchirée, beaucoup de sang s’en écoulait et l’on voyait à la trace de ses pas que là, un proscrit avait passé. 

- Enfant, lui dit-il, cède-moi ta place, oh je t’en prie que je me cache. Par grâce, par pitié, oh cache-moi. 

- Que voulez-vous ? 

- Cache-moi. 

Et il lui jeta une pièce de monnaie qui, en tombant, affaissa le foin… Et le proscrit s’était mis sous la paille ; Albano pour un moment avait abandonné son jouet, et prenant la pièce à deux mains, couché sur le ventre, il la faisait sautiller en souriant. 

Au bout de cinq minutes une douzaine de gardes l’entouraient, un d’eux qui marchait à leur tête et qui paraissait leur chef s’approcha d’Albano et lui dit : 

- Enfant, n’as-tu pas vu un homme courir ici ? Il était blessé, avait les habits déchirés. 

- De qui voulez-vous parler ? 

- D’un homme que nous cherchons. 

- Du tout, je n’ai rien vu si ce n’est une chèvre qui cherchait son maître, encore marchait-elle à pas lents et je vous assure qu’elle était en tout bon état. Est-ce là votre affaire ? 

- Tu te moques de la justice Albano. 

- Et pourquoi êtes-vous venus me réveiller ? 

- Il le fallait. 

- Allez à tous les diables. 

- Ah c’est ainsi que tu traites la justice du canton ? Tiens misérable ! 

Et il fit semblant de le mettre en joue. 

- Vous n’oseriez, dit l’enfant avec fermeté, car mon père se vengerait, c’est Matteo Falcône, le plus intrépide chasseur de Corse, et le plus vigoureux lutteur du canton. 

Le prudent officier mis bas son arme et se tournant vers ses compagnons : « Allons dit-il, il n’y a pas moyen d’en tirer quelque chose. » Puis il se retourna vers Albano et lui présentant une montre, il ajouta : 

- Albano, si on te la donnait ? 

- Quoi ? 

- Voudras-tu ?

Et l’enfant resta muet quelques instants, balloté par l’envie d’avoir et un reste d’honneur qui lui surgissait alors plus fort, et plus terrible pour dire tout bas mais avec puissance : Albano tu es un lâche. 

- Si tu nous le montrais ? continua l’officier

Albano lança un regard perçant sur le tas de foin, puis il prit sa montre, et la passant par terre il la regarda luire aux rayons du soleil. 

En ce moment arriva Matteo Falcône, père d’Albano ; il s’informa de tout ce que c’était, ce que signifiaient ces cris et cette scène de sang. 

- Bien, lui dit-on, un prisonnier qui s’est enfui s’était caché sous ce tas de foin et votre fils nous en a avertis. 

- Grâce à cette montre, dit l’officier en l’indiquant du doigt. 

Le fugitif fut tiré de dessous le tas de foin, ses genoux chancelaient, ses lèvres étaient pâles et ses yeux rouges de colère. Ses mains palpitantes tâtonnaient à sa ceinture comme pour y chercher un poignard. Il n’y trouva qu’une plaie profonde et retira son poing tout ensanglanté. Promenant ses yeux autour de lui, il rencontra le regard de Matteo et lui dit :

- Oui c’est donc toi qui m’a livré, va, tu es un lâche. Sais-tu ce que j’ai fait moi ? J’ai voulu venger une injure faite à ma fille, j’ai frappé sur le Prince et son sang est retombé sur ma tête pour se mêler au mien. Adieu, ils m’emmènent à l’échafaud. Adieu, et l’on saura que Matteo est un traître.

- Ah le roi sera content, dit tout bas l’officier ; votre fils nous a été d’une grande utilité. 

 

Le soir, le Corse dit à Albano de le suivre jusque derrière la colline. Il avait déjà pris son fusil et se disposait à sortir quand sa femme lui demanda si elle ne pouvait pas aussi l’accompagner.

- Non, femme, reste je te l’ordonne. 

Et il y avait dans ces paroles un ton si positif et si imposant qu’elle tomba atterrée sur le banc de pierre et les regarda partir muette d’anxiété et d’angoisse. 

Un quart d’heure après elle entendit un coup de fusil et le bruit que fait quelque chose en tombant dans l’eau… Elle poussa un sourd râlement, s’affaissa par terre, puis elle se releva et un rire étrange contracta ses lèvres. 

Le lendemain c’était à Ajaccio, on venait de retirer un enfant de la rivière. Oh le pauvre enfant, de beaux cheveux blonds tombaient sur ses épaules, ses lèvres étaient tachetées de noir, ses mains liées par un chapelet étaient jointes comme pour la prière, sa poitrine était percée d’une balle et l’on distinguait encore sa sanglante trace… Une femme accourt, pâle échevelée, et regarde longtemps attentivement le cadavre. Elle se cramponna aux barreaux de la morgue et répétait avec douleur : ô mon enfant, mon enfant. Puis elle tomba par terre en poussant un cri d’agonie. 

Aussitôt arriva le fossoyeur apportant un cercueil. 

- Vous vous êtes trompés, dit quelqu’un de la foule, il en faut deux.

 

 

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