Royaume d’un jour - Marcu-Antone Faure

Marcu-Antone Faure décrit le monde d’après… et ses lueurs.

  

  

Royaume d’un jour

On crut revoir s’agiter Santa Maria Novella quand les rares fidèles tolérés franchirent les portes de l’Église blanche et silencieuse. Où sont Pampinée et Pamphile ? Va-t-on attendre encore Néiphile ? Certainement qu’en quelques endroits, l’intelligence rappellera les inquiétudes de Philomène, le sol froid et lisse claquera, trois ombres sont entrées.

Des voix continuent à se mêler aux livres. Les jours ne se lèvent que pour compter nos morts. Dans les campagnes florentines, les rois et les reines sont réduits en poussière. Dionée s’étouffe un tube dans la gorge, on ne parle plus des sujétions, des ressentiments, les cœurs palpitants ne concentrent plus les chroniques et les rumeurs ; une légion de fantasmes blancs. Au fond des odeurs aigres d’entre quatre murs ils continuent de veiller sur des corps anonymes.

Une apocalypse rétrécie aux dimensions d’une île. Ils ont pensé à une coupure brève, les rideaux de fer tombaient dans l’insouciance, ensuite viendra l’été, la chaleur, l’argent aussi, tout cela sera oublié, une semaine, peut-être deux ? Doucement les bateaux reprendront leur va-et-vient, las sur une tâche d’huile et déversant des millions d’inconnus, enfin les jours heureux pour certains, un automne paisible à venir pour tous, les balades de palmiers toujours ensoleillées, le soleil en mydriase avant d’exploser au contact de l’horizon. Après tout, ça ne pourra pas être pire. Pourtant nos Doges enchemisés affichent toujours le même regard noir, on compte encore, on compte, trois chiffres à chaque fois, on ne s’arrête plus de compter, on n’en saisit plus le sens, voilà que certains ont quatre chiffres, et d’autres maintenant cinq, on se souvient des pleurs, on a brûlé ses vêtements, le poste diffuse encore la même chose.

L’île vire au noir. Jour après jour, un effroi acide et insidieux. La peur collective ranime des mythologies oubliées, on souhaite presque notre Cité engloutie, les prophètes diplômés succèdent aux mauvais prêcheurs, de funestes primés parlent pour ne rien dire, et on cherche tous le coupable, l’Homme ou le groupe, les anciens et leurs oublis, l’incompétence des mandatés d’aujourd’hui, tandis que ceux de demain sont au pied de l’échafaud.

Partout une colère sourde. La courbe s’aplatira. D’entre les brumes de guerre des foules de laissés-pour-compte. Des reflux acides pour demain. La ville se repeuple : les rideaux glissent vers le haut, ils vont s’y remettre, un souffle bref pour que rien ne change. Des faces hallucinées qui traversent le Cours. Encore quelques temps ils se guetteront avec crainte. Des écoliers enfermés dans des vacances sans causes, une série de vagues de rages, encore un peu de temps et le choc, trop latent pour être raisonnable, vient fracasser les murs fissurés. L’île inconstante à la dérive ; des pancartes FERMÉ, fermé pour toujours, ces portes closes annoncent notre défaite à venir. Des signaux indistincts, moteurs qui toussotent vaguement au large, tout devait reprendre, le soleil est brûlant comme prévu, et sous les palmiers l’ombre est étouffante, des restes duvetés de rente, par terre les cartes qui s’écrivent un après-midi, FERMÉ, encore. Un champ de bataille sans fantassins, une rangée d’uniformes mobiles et uniques, des casquettes aux formes irrégulières, personne ne sait trop qui croire, c’est le retour des prophètes, l’habit a changé, et le ton monocorde et funeste promet un nouveau paradis.

Enfin, peut-être, si nous arrivons au dixième jour, et si Pamphile par miracle, rescapé du désordre et de la mort, est le roi de ce jour, nous parlerons d’amour. Oui, au silence des morts, à la colère des délaissés, nous substituerons sans doute les états primaires de la paix, et très sagement, sans plus de bruit, les fondations d’une nouvelle mythologie.

 

   

 

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