Paule Martinetti - Grand-père, que faire ?

 

La vérité d’une vie n’est pas toujours celle que l’on croyait. Une nouvelle de Paule Martinetti

 

  

Grand-père, que faire ?

  

Elle est là toute droite dans sa robe choisie pour l’occasion.

Autour d’elle, les officiels, les élus de toute la région, et des villageois, des familles entières venues pour l’inauguration de ce théâtre de verdure  que l’on attend depuis si longtemps.

Cet endroit au centre du village qui  va permettre de réunir petits et grands autour de grands moments de fêtes,  de concerts, de bals, de jeux d’enfants. 

Mais surtout, si elle est là,  ayant quitté précipitamment son dispensaire de la banlieue parisienne, elle, le médecin, si occupé, travaillant sans relâche en ces temps de pandémie, c’est pour cet hommage qui est rendu à ce grand-père tant aimé, tant admiré et décédé l’an passé.

Oui, ce lieu portera son nom, lui qui pendant plus de cinquante ans a été à la fois le médecin et le maire du village, connaissant, chaque famille, chaque maison, ne comptant pas ses heures, travaillant  à rendre attractive la vie, ici, tout simplement.

Elle écoute, concentrée, buvant les paroles du député qui, très ému, raconte dans les détails, l’homme, le  compagnon politique mais aussi l’ami de toute une vie.

Et là tout se brouille, elle ne comprend pas très bien. Ce héros, résistant, grand-père et père aimant, cet homme amoureux formant le couple idéal pendant plus de cinquante ans avec Mina  était en fait très malheureux.

Lui qui rêvait de grands espaces, de faire le tour du monde, d’avoir une vie d’aventures, d’explorateur, a tout  simplement fait ce que l’on attendait de lui.

Il a remplacé à la mairie son frère mort à la guerre, fondé une famille afin de redonner du bonheur à une mère éprouvée par la perte de son fils, il a aimé, soigné, donné l’exemple …

Lui, qui incarnait la droiture, la sagesse, gardait au fond de lui la blessure d’une passion, d’une vie inachevée.

Elle se lève, elle n’en peut plus, son cœur bat la chamade, des larmes coulent le long de ses joues.

Elle part en courant, pieds nus ses sandales à talons à la main, vers les champs qui s’étendent à perte de vue.

Courir encore,  à perdre haleine, fuir cette cérémonie qui ne devient que mensonges, qui n’a plus de sens, qui célèbre  un homme qui n’aimait pas sa vie.

Et elle, du coup, elle qui a choisi ces études si longues, ce métier si prenant, ne connaissant pendant sa vie d’étudiante parisienne, ni les soirées entre jeunes, ni les concerts, ni les boites de nuits, seulement  les livres, les gardes de 24h, les odeurs de l’hôpital, tout ça pour  faire comme lui, pour qu’il soit fière de son unique petite-fille.

Son unique petite-fille,  oui, mais si Joseph avait pu vivre  cette passion à laquelle il aspirait, elle ne serait même pas née, elle n’aurait même pas existé.

Elle sanglote encore, les yeux levés vers le ciel s’adresse à son grand-père, lui demande quoi faire, continuer selon la tradition familiale, soigner, reprendre les rênes du village, ou vivre de ses rêves  en rendant les gens qu’elle aime malheureux ?

Mais elle se relève,  sèche ses larmes, ajuste sa robe et sa coiffure, retourne auprès des siens qui la cherchent du regard.

Dans un instant  elle soulèvera ce tissu de velours, dévoilera la plaque et le nom de Joseph Mondoloni gravé dans le marbre pour l’éternité.

Pour le reste, on verra demain …

  

  

Ce texte fait partie du compagnonnage mis en place entre Le Nouveau Décaméron 2021 et l’atelier d’écriture Racines de Ciel, animé par l’écrivaine Isabelle Miller, dans le cadre des activités littéraires du festival Racines de Ciel.

Le thème choisi cette année était « Commémorations publiques, souvenirs privés » articulé autour de plusieurs propositions successives.

La troisième proposition à laquelle le présent texte souscrit était : 

« Une révélation ». Au cours d’une cérémonie d’hommage, un participant apprend quelque chose de bouleversant à propos de la personne célébrée.

  

 

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