La Maison - Marie-Catherine Raffalli

Marie-Catherine Raffalli se mue en archéologue de la mémoire, au 35e jour de son confinement… Les objets de la maison se mettent à parler…

  

  

La Maison

 

 

Je suis rentrée. Impossible pour moi de rester seule, loin de ma famille. Pourtant, cela fait longtemps que je suis partie. Mais je suis rentrée, chez Papa et Maman, je connais ce lieu par cœur.

Cela fait plus de dix ans que nous avons emménagé ici. Ma chambre est toujours adolescente, photos aux murs d’amis perdus de vue à l’appui. Draps aux inscriptions démodées, livres de science-fiction, cadre d’enfant… Un décor hétéroclite qui, si on y rajoute sur mon bureau d’écolière mes livres de cours de faculté, pourrait faire croire à un squat de jeunes filles entre cinq et vingt-cinq ans. Une seule pièce et tant de générations découpées de moi-même.

 

Les jours passent, les cours me lassent, les livres s’empilent, il a fallu que je trouve de quoi redonner aux secondes et aux minutes leur frénésie. Qu’existe-t-il dans cette maison que je ne sache décrire les yeux fermés ? J'erre entre les pièces, pieds lourds et bras ballants comme un fantôme du passé.

Nous l’avons tous fait, je le pense : j’ai ouvert les albums photos. Comme une parade contre l’ennui, l’esprit se défend du futur incertain en se couvrant des chaleureux souvenirs ; ceux-là déjà écrits, aucun mal ne pourra nous les arracher.

 

Une photo glisse d’un album poussiéreux qui me fait éternuer. J’y reconnais mon grand-père, clope au bec, un rire m’échappe. Soudainement à mes sens me revient l’odeur de tabac près de la cheminée. Il fumait la pipe. Mon père en garde des magnifiques avec sculpture du visage de Pasquale Paoli, des pipes classiques d’Orezza, dans un meuble toujours fermé du salon, je crois. Je ferme les yeux et songe à la boîte débordante de ces objets tantôt vernis, tantôt bruts, faits de toutes les teintes de bois. Je crie pour demander à mon père où se trouve la clé du meuble, la photo de mon aïeul toujours entre les doigts, mes yeux ne la quittant pas.

 

La clé tournant dans la serrure produit le son rouillé d’un coffre aux trésors. Le bois s’ouvre sur une odeur de papier ancien, de vieux cuir et de tabac froid. Aucun doute, j’ai trouvé ce que je cherchais. Et bien plus.

 

Rangés méticuleusement sur le côté de la première étagère, des livres usés dont on aperçoit, abîmés, les fils censés tenir les première et quatrième de couverture. Ces dernières sont couvertes et scotchées, pour cacher la misère du temps. On y devine derrière les reflets sur le plastique une écriture : Vertes années, Editions de la Paix. Les pages sont épaisses et jaunies. Aujourd’hui, elles se délitent, mais elles furent jeunes un jour aussi et avaient une histoire à raconter.

Ce sont les livres que ma grand-mère Parisa lisait en Algérie. Les prenant dans mes mains, je la vois parcourir leurs récits tandis que mon oncle et ma tante, enfants, s’étaient endormis. Sûrement les refermait-elle une fois son mari rentré, une fois la peur de la perte passée. Ces pages ont sauvé des griffes du temps des journées entières d’inquiétude dans le bâtiment surveillé des familles de militaires.

 

Derrière, entourée d’une fine cordelette, je trouve une pile de papiers jaunes pliés en trois. Ce sont des lettres. Celles de mon grand-père à ma grand-mère lorsqu’elle était rentrée d’Algérie pour retrouver la quiétude du village, sans lui. Elle m’a une fois raconté le périple : les deux enfants cachés sous les sièges et elle, enceinte, tentant de ne pas dépasser de la fenêtre. “Devicus avait reçu des lettres de menace sur notre famille, tu sais !” me disait-elle, sourcils froncés. Une peur que l’on ne saurait oublier, je suppose. Sa main âgée, douce et longiligne, dessinait de grands cercles frénétiques tandis qu’elle me contait son passé : je plongeais à travers ces ronds comme dans une eau claire en été.

Je défais le nœud et arpente ces lignes qui ne me sont pas destinées et me parlent pourtant sans aucun doute. Celle dont j’hérite le quart de mon être a un jour traversé la route, cœur battant, pour venir chercher ces mots et les lire pour la première fois. En les survolant, je voyage avec elle dans ce que j’imagine de ses émotions. Enfants, santé, manque et guerre. Les thèmes les plus abordés de ces lettres résonnent aujourd’hui comme ironiquement immortels.

 

“Un million de baisers pour mes anges. Un milliard pour toi avec un train de caresse. Ton mari qui pense à toi.”. Que ressent-on lorsque l’on écrit ces lignes à une distance si grande d’espace et de temps ? Hors de l’instantanéité de la réponse SMS, dans l’absence de la douce voix téléphonique, dépendant du seul signe de vie de la journée appendu à la boîte postale, le temps doit être long. Dans cette guerre où l’ennemi bien visible pose, comme nous, des yeux tendres sur sa famille, le soldat n’est solidaire qu’à son propre uniforme. Si aujourd’hui le monde entier se soulève d’un seul corps, mon grand-père Devicus, entre deux lettres d’amour, partait se battre contre d’autres hommes amoureux.

 

À l’inverse, je ne possède pas les lettres de ma grand-mère. Je dois les fabriquer d’après les réponses de son époux. Alors je devine ses rires, ses peurs, ses pleurs, son soulagement. Et les heures défilent…

 

Ces dizaines de lettres, leurs retrouvailles, mon père, ont mené à cette fameuse chambre remplie d’objet de tous âges et insensés ; ils ont mené à moi. Je repose le lourd héritage sur son étagère. Il fait bientôt nuit maintenant.

 

À mon réveil, je bois mon chocolat assise en tailleur, observant le meuble fermé. Je me demande combien de fois suis-je passée devant. J’ai lu, regardé des films, travaillé, discuté avec ma famille à quelques centimètres de sa porte de bois, durant des heures. Je méconnaissais les richesses de mon propre foyer. Il a fallu que l’on me contraigne à y être enfermée pour que j’en ouvre les tiroirs…

 

Et je l’ouvris de nouveau. J’y trouvais les lunettes de mon arrière grand-mère, la montre en cuir de mon grand-oncle mort en Algérie. Et puis des anciens bulletins de classe, une longue-vue, des menottes et un pistolet de policier... Des objets fantastiques portant intrinsèquement et par essence une histoire.

Puis, poursuivant mes fouilles, je trouve une loupe carrée, avec deux petits pieds pour pouvoir la poser. Ce qu’une telle broutille fait au milieu de trésors, je l’ignore, et la pose de côté. “Elle était à mon père. Il l’utilisait pour lire tous ses journaux.” Ma mère debout derrière moi devait m’observer depuis un moment, amusée de mon air d’archéologue aguerrie.

Mon grand-père maternel est mort bien avant ma naissance. Il était grand lecteur, amoureux des actualités et de politique, une curiosité débordante… Je réalise, embarrassée, avoir presque jeté un objet l’ayant accompagné dans ses aventures de recherche.

Ma mère ne relève pas et me tend une photo. J’y vois une jeune femme portant une jupe taille haute lui dessinant une silhouette de catalogue, un chemisier au col parfaitement retroussé et battant pourtant nonchalamment sur ses épaules. L’élégance des années 1940 n’a rien à envier à la mode d’aujourd’hui. Elle rit aux éclats et ses yeux clairs, bien que plissés par la spontanéité du rire, la trahisse ; le noir et blanc de la photographie soulignant d’autant plus la finesse de ses traits. Je les connais et pour cause, je les vois sur le visage de ma mère aussi bien que lorsque je croise mon regard dans un miroir. Nous nous passons les mèches de cheveux rebelles et les yeux en amande de mère en fille. Hyacinthe - ou “Hya” dans l’intimité, à en croire les moqueries de sa grande sœur écrites derrière chaque photographie à l’encre noire – m’a légué son regard et, je l’espère secrètement, sa grâce. Ne l’ayant jamais rencontrée je ne peux que rêver ses mouvements ou les raisons de ses rires. Ce songe a promené ma mère et moi le long d’une soirée émouvante. Histoires véridiques, rumeurs de famille et imaginaire, nous avons laissé le flot de la Mémoire nous enivrer. Nos prunelles n’ont jamais autant brillé.

 

Je n’ai pas assez posé de questions, je crois. À mes grands-parents, à ceux qui les ont entourés. Je n’ai pas assez fouillé, je n’ai pas assez cherché à connaître. J’ai pris du temps dehors à ce que j’aurais pu trouver à la maison.

Ce lieu-même dont je pensais tout savoir, chaque livre, chaque meuble, chaque mur et chaque latte de parquet, renferme des œuvres d’art ignorées.

 

J’ai ri alors. Il est vrai qu’à ce trente-cinquième jour de confinement, la morale de cette histoire est déroutante.

Je n’ai pas passé assez de temps chez moi.

  

  

Pour lire un autre texte de Marie-Catherine Raffali : Rêve de promenade

  

  

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