Un mal épidémique mystérieux touche les compagnons d’Ulysse. Celui-ci doit trouver le remède. Non loin de Kurnos, sur l’île de la Gorgone… Serge Ayala a retrouvé ce beau chant homérique oublié.

  

  

L'ODYSSÉE, LE CHANT OUBLIÉ

Un hommage à Homère

   

  

Circé aux belles boucles, me prenant par la main, me conduisit loin de mes compagnons, et, s’étant couchée avec moi, m’interrogea sur les choses qui m’étaient arrivées. Je lui racontai tout, et alors la vénérable Circé me dit : « Ainsi, tu as accompli tous ces travaux. Maintenant, écoute ce que je vais te dire, les Dieux eux-mêmes feront que tu t’en souviennes : Parenthios amputé de la vue et orphelin de Théia*, fils d'Eumée et frère d'Euryloque ton précieux capitaine, va être frappé d'une étrange maladie car il aura mangé un brouet de noctule*, et cette maladie passera ensuite dans tes onze compagnons, la fièvre brûlante coulera dans leurs veines noires, la toux âpre écorchera leurs poumons, la fatigue molle gagnera leur âme. »

Alors mon cœur se serra en écoutant les paroles funestes de la vénérable Circé et elle ajouta : « Le seul remède connu à ce mal du Daîmon* est le sang de la Gorgone au cri perçant. Mais tu devras l'égorger du côté droit car de lui seul coule le sang qui guérit de cette maladie et ce sang est rouge comme l'encre du pourpre*.

Recueille aussi le sang noir à son côté gauche, car il donne la mort comme la foudre frappe le pin immense, et une goutte de ce sang sur la pointe d'une flèche suffit à tuer le lion des montagnes.

Tu trouveras la Gorgone sur une grande île nommée Kurnos qui sort de la mer du côté du couchant et cette île est couverte de forêts profondes et couronnée de mille sommets nimbés de nuages.

Mais nul ne peut contempler la Gorgone sans être changé en statue de pierre, son corps est recouvert d'écailles qui sont une cuirasse de fer et son cri inhumain est celui que les trépassés font entendre dans l'Hadès*.

Apprend aussi que ses cheveux sont vivants d'aspics venimeux, que sa langue pend comme celle d'un chien, que ses dents sont les grès* d'un très vieux sanglier et que ses yeux sont ceux du calamar géant qui hante les abysses. »

Elle parla ainsi, et je lui répondis : « Vénérable Circé, dis-moi si je serai frappé de ce mal, instruis-moi de son remède, apprends-moi comment vaincre la Gorgone ? »

Je parlai ainsi, et Circé aux belles boucles me répondit : « La Gorgone est un monstre cruel qui n'est point mortel, il ne peut être combattu, aucun héros ne peut le vaincre, pas même toi, la ruse seule peut le tromper comme le lion des montagnes est pris dans un filet.

Tu es Ulysse aux mille ruses, un homme d'un grand courage, et tu mérites de retrouver ton palais, ta femme et ton fils, aussi je te donnerai le bouclier d'airain poli comme un miroir qui paralysera la Gorgone par son propre reflet.

Apprends aussi que le mal de Parenthios orphelin de Théia ne te frappera point, car la divine Athéna aux yeux pers* te protège. »

Elle parla ainsi et, enfin, ajouta ces paroles ailées : « Dans un cotyle* à ombres rouges, tu mélangeras douze gouttes de sang pourpre à du miel chaud et tes douze compagnons devront boire une gorgée de ce breuvage en louant le divin Asclépios* au bâton de serpent et de là ils seront guéris du mal du Daîmon. »

  

***

  

La nef, ayant quitté la demeure de la divine Circé, courut cinq jours sur les flots de la blanche mer vers les Héspérides*, puis nous arrivâmes, l'âme accablée par la maladie, sur l’île de Kurnos où habite la Gorgone au cri perçant, sœur des Graies aux cheveux gris et à la peau ridée qui vivent sans voir la lumière du soleil ni la clarté de la lune.

Et la divine Athéna mena notre nef noire dans une baie libre de rochers et à l'abri du vent, et elle fut tirée sur le rivage avec de grands efforts et, pendant deux nuits et deux jours, mes douze compagnons restèrent abattus par la fatigue et brûlants de fièvre.

Mais quand Éôs* aux doigts de rose amena le troisième jour, prenant mon harpé* riveté d'argent et le grand bouclier d'airain, je quittai la nef noire et je montai sur une hauteur afin d'apercevoir la caverne où vivait la Gorgone.

Comme je m'en approchai, je constatai que nul myrte aux baies bleues ne prospérait aux alentours, que seules des grossières statues de pierre étaient plantées ça et là, au milieu de vapeurs fétides.

J'arrivai bientôt devant son antre, et, entendant son cri horrible, je me protégeai derrière mon grand bouclier en prenant soin de ne pas la contempler.

Puis, menaçante, elle sortit pour me changer en statue de pierre mais, apercevant son reflet dans le bouclier d'airain, elle hurla de surprise et s'immobilisa aussi inoffensive qu'un agneau de lait, seules les vipères noires s'agitaient en tout sens sur son crâne, impuissantes.

Alors, de mon harpé riveté d'argent, je frappai à l'aveugle sa gorge d'écailles au côté droit, aussitôt un flot de sang chaud jaillit et il était rouge comme l'encre du pourpre, et j'en recueillis quelques gouttes dans une coupe de bronze, puis je frappai le côté gauche qui donna un sang noir comme l'encre d'une pieuvre, que je recueillis dans une coupe d'étain.

Aussitôt, je m'éloignai de ce lieu maudit en abandonnant le bouclier d'airain planté face au monstre, et je retournai vers la nef noire le cœur plein de fierté et d'espoir.

Hélas, j'y trouvai mes chers compagnons veillés par Parenthios aux yeux morts et au cœur charitable, allongés sur les bancs de rameurs et enveloppés de couvertures grises, tremblants comme la feuille fragile au souffle de l'Aura*.

Alors, je posai les deux coupes sur un guéridon et je préparai à la hâte la divine ambroisie* avec le miel chaud et le sang pourpré et j'en proposai à Parenthios.

Mais il refusa et parla ainsi : « Divin Ulysse, mes yeux sont morts mais mon esprit est vif comme l'espadon argenté et mon âme voit ce que tu ne vois pas : la coupe de bronze est vide et seules onze gouttes en sont tombées dans le cotyle or nous sommes douze et douze gorgées tueraient le remède divin. »

Alors Parenthios au cœur charitable se saisit de la coupe d'étain posée sur le guéridon et avala d'un trait le sang noir de la Gorgone puis son âme pure s'envola comme l'hirondelle et il tomba foudroyé. 

Alors, le cœur lourd, je donnai à mes onze compagnons une gorgée de la divine ambroisie à boire dans le cotyle à ombres rouges et tous invoquèrent Asclépios au bâton de serpent et tous furent délivrés du mal du Daîmon.

  

***

  

Quand Éôs aux doigts de rose apparut, j'ordonnai à mes compagnons de couper de gros genévriers pour former le bûcher sur le rivage.

Puis nous déposâmes sur son faîte le corps de Parenthios orphelin de Théia, son casque et ses armes, tristes et versant d'abondantes larmes.

Alors j'allumai le feu et les deux vents Boréas et Zéphyyros embrassèrent le brasier en chantant la mélodie du divin syrinx*, puis lorsque le bûcher s'apaisa, nous versâmes du vin noir sur les braises en pleurant, et nous déposâmes les cendres de Parenthios dans une amphore et l'amphore au fond d'une fosse garnie d'asphodèles aux fleurs blanches.

Puis, après l'avoir refermée et formé un tumulus de sable blanc, je plantai l'aviron de Parenthios peint en noir en son sommet.

Et quand le char d'Hélios* arriva au zénith, je commandai à mes compagnons de s'embarquer et de détacher les cordes, puis, s'asseyant en ordre sur les bancs, ils frappèrent la blanche mer de leurs avirons polis.

Alors, de là, nous naviguâmes vers le levant, tristes dans le cœur et joyeux dans l'âme d'avoir échappé à la mort.

  

Fin

  

  

Glossaire

Ambroisie : breuvage des dieux

Asclépios : dieu de la médecine

Aura : vent frais du matin

Cotyle : bol d'une contenance approximative d'un quart de litre

Daîmon : puissance divine mystérieuse, en général malfaisante

Éôs : l'aurore

Grès : canines supérieures du sanglier mâle

Hadès : les enfers

Harpé : sabre à lame courbe

Hélios : le soleil

Héspérides : l'ouest

Noctule : espèce de chauve-souris

Pers : synonyme de bleu-vert

Pourpre : mollusque marin qui fournit la pourpre dont on se servait pour teindre voiles ou vêtements.

Syrinx : flûte de Pan

Théia : déesse de la vue et de la lumière du ciel

   

    

Pour lire d'autres textes de l'auteur :

    Strega orca maligna

    Je me souviens / Mi ricordu

    Malatesta, mille neuf cent quarante-trois

  

  

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