Île - Angela Nicolaï

Angela Nicolaï envoie une nouvelle : clichés et raideurs sociales sont parfois de bons alliés…

  

  

Île

 

 

Un miroir au milieu de la mer. Des sommets de plus de deux mille mètres aux cimes enneigées se mirant dans la Méditerranée.

Un paradis de maquis vierge, vu du ciel, une oasis sur le dos désert de la mer, un mirage.

Une cage.

 

Les frontières visibles et invisibles de l’île vous cernent sans qu’on n’y prenne garde dans un jeu de miroir, l’amer des yeux de l’autre.

Une île, c’est une prison à ciel ouvert, un territoire circonscrit à l’intérieur duquel on n’échappe pas à l’identification.

L’anonymat est illusoire et les relations à l’autre idiopathiques.

 

Ici, tout le monde se connaît, comme on dit. 350 000 personnes, on en a vite fait le tour.

Ici, les gens ont des yeux qui vous scrutent, ils dévisagent avec une impudence qui révèle la force de leur sentiment d’appartenance à une communauté de destin.

Après tout, sur une île, tout peut très vite partir à la dérive et nous serions tous livrés à nous-mêmes.

 

-  Nabil, je vous présente Marie-Pierre, la responsable clientèle. Vous serez sous sa direction, elle va vous briefer les premiers jours.

 

Bernard, le responsable boutique, regard narquois, attend ma réaction. Je tends une main ferme et expéditive à mon nouveau chargé de clientèle.

Des yeux verts, limpides, sur un teint basané, la trentaine athlétique, j’ai su tout de suite qu’il était hétéro. On allait travailler ensemble pendant plusieurs semaines, j’étais célibataire et pas raciste.

 

La stratégie était simple. Il suffisait de faire le vide autour de lui et d’apparaître comme sa seule alliée.

J’ai commencé par préciser aux filles de l’équipe qui auraient pu avoir un coup de cœur, qu’il avait femmes et enfants au bled ou au nord, et aucun humour. Avec Bernard, j’ai joué la carte de l’intégration, challenge pour l’entreprise : même s’il était peut-être musulman pratiquant, fraîchement débarqué des mosquées de Strasbourg, c’était l’occasion pour notre équipe de prouver son ouverture d’esprit, le respect de nos valeurs républicaines et laïques, d’autant plus que les recommandations en interne étaient formelles, comme pour la parité, il valait mieux se montrer exemplaire. Je comprenais très bien que les différences ethniques et culturelles puissent nuire à l’accueil de nos clients autochtones mais il parlait l’arabe et pourrait justement s’occuper de la clientèle maghrébine.

 

Il était splendide ce premier jour, rasé de près, une belle chemise, il y tenait à ce job, son regard pailleté, de l’or dans des orbites vertes, et ses lèvres ! Mes entrailles en frémissaient.

Je suis restée parfaitement professionnelle et distanciée. Je ne lui ai souri qu’une fois, et encore avec maîtrise. Je sais bien que dans l’amorce d’une relation avec un homme, surtout professionnelle, il faut envoyer des messages corporels strictement répulsifs pour être crédible.

 

 

 

Je suis une femme qui s’entretient. J’aime porter de la lingerie, des talons hauts, des robes ajustées, j’aime plaire et être désirée, enviée même par mes collègues.

La concurrence est rude dans la cité impériale. Mes ongles sont toujours parfaits comme mon épilation. Je me dois d’être aussi inaccessible que possible. Les hommes me croient revêche, peut-être même frigide. Ça  me permet d’avoir le choix ! Les gros lourds me fichent la paix et  je peux jeter mon dévolu parmi les autres, quand le cœur m’en dit, quand le sexe mendie.

Je vis seule et j’adore ça ! Ni enfant, ni chat, ni pseudo-compagnon. Aujourd’hui l’amour est quasiment en libre-service, avec tous les avantages et presque aucun désagrément, si on n’est pas trop cruche.

 

- Vous êtes à l’essai pour un mois, n’est-ce pas Nabil ?

 

Je lui glisse sur le ton de la complicité que mes parents sont nés en Algérie, qu’ils m’ont parlé de ce pays perdu, de leur nostalgie, de la difficulté d’être déraciné et, même s’il me répond que ses parents sont nés en France et qu’il n’a connu que le ciel d’Alsace et ses cigognes migrantes, je sens que la confiance et le respect mutuels se cimentent.

 

Quelques jours plus tard, il souhaite m’entretenir de tensions au sein de l’équipe.

Je le reçois dans mon bureau. Il est 17 heures. Les employés quittent l’agence un par un. Bernard sort le dernier, en jetant un regard suspicieux derrière lui.

 

Assis face à moi, Nabil.

Son regard d’eau verte cherche le mien avec confiance. Il me parle de ses difficultés d’intégration, les collègues qu’il invite à boire un verre et qui déclinent sur le ton de la plaisanterie « T’es musulman ! Tu bois pas d’alcool ! », les clients qui se défient de lui et parlent corse entre eux, les graffitis « Arabi Fora » sur les murs, en ville. Il parle et bien que mon visage exprime un assentiment bienveillant, mes yeux ne quittent plus ses lèvres mouvantes. Il avoue ne pas être sûr de vouloir rester en Corse. Sa requête est plus subtile : il voudrait obtenir ce CDI pour demander ensuite une mutation dans une autre ville en France, Mulhouse peut-être où il a aussi de la famille.

 

- Nabil, votre période d’essai se termine dans dix jours.

 

Je pose longuement, dans un silence étudié, mon regard rendu félin par l’excitation sur ce visage mobile, dans l’expectative. Mes doigts aux ongles rubis s’avancent sur la surface sombre du bureau.

 

- Pour l’instant, nous sommes satisfaits de vos performances sur l’ensemble des compétences requises.

 

Je me cambre légèrement dans mon tailleur, entr’ouvre les cuisses.

 

- Pour faciliter votre avancement et promouvoir votre future mutation, je pourrais vous soumettre à un autre échantillon de tests, qu’en pensez-vous ?

 

Sourire, qui se veut cordial.

La plaine de son regard se floute, il esquisse un geste d’acquiescement.

 

 

 

 

Mes doigts arachnéens sont déjà sur sa joue.

 

- Fammi gode, Nabil ! Tu as dix jours pour me convaincre.

 

Et tandis que mes doigts s’introduisent dans le col de sa chemise, je lui explique avec délice qu’il ne peut pas refuser cette expertise approfondie, sinon je prétendrais qu’il a essayé d’abuser de moi dans l’agence désertée.

Et personne ne prêterait foi à la parole d’un étranger.

Après tout, on est chez nous !

  

  

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