Débordements - Anouk Langaney

Nino, l’enfant qui voulait voir la mer… une grande aventure de plein confinement, racontée par Anouk Langaney.

   

  

Débordements

 

Time and tide wait for no man.
(Proverbe anglais)

           

            Aux premières lueurs de l’aube, Nino veut voir la mer. D’un geste décidé, il repousse la couette, projetant des peluches aux quatre coins de la petite chambre, et bondit sur le tapis bariolé. Aujourd’hui, pas question de se faire avoir ! Il veut voir la mer. Pas juste descendre à la boulangerie en attendant Maman sur le trottoir d’en face sans-bouger-du-tout. Pas jouer vaguement au foot au pied de l’immeuble avec Papa sans-rien-toucher, sous l’œil suspicieux des voisins. Après deux mois bouclé dans ce fichu appartement, Nino veut sortir pour de vrai.

            Comme prévu, Papa et Maman ne sont pas encore levés – depuis qu’ils ne travaillent plus dehors, ils se réveillent en général quand Nino se jette sur leur lit. S’il ne fait aucun bruit, s’il sort à petits pas, furtif comme le chasseur Comanche, ils ne l’entendront pas.

            Nino s’avance, plaqué au mur, indétectable dans la lumière rasante. Il franchit une porte, puis une autre. Il sent battre son cœur, et frémir ses narines : l’interdit l’appelle, l’aventure l’attend. Mais où est la mer ? Nino hésite. Il songe à la boussole, cadeau de Mina oublié sur sa table de nuit. Il n’a pas pensé à la prendre, pas plus que sa gourde, ses jumelles ni son sabre-laser ! Quel pitoyable explorateur il fait… Faut-il faire demi-tour pour les récupérer ? Trop risqué. Nino se ressaisit : un aventurier digne de ce nom, un Survivant, n’a que faire de tous ces gadgets. Il se repère à la position du soleil, et fait taire sa soif par la seule force de sa volonté. Son œil, tel celui de l’aigle, est naturellement perçant. Et son sabre-laser, de toute façon, n’avait plus de piles.

            Nino réfléchit. La position du soleil, facile : c’est tout droit. Mais ça ne dit pas où est la mer… Bien sûr ! Pour trouver la bonne direction, il suffit de gagner le sommet le plus proche. Du haut de cette montagne, par exemple, il l’apercevra forcément.

            Nino se dirige vers la montagne, entame son ascension, se frayant un chemin dans le maquis odorant. Le sommet lui semble hors de vue et d’atteinte, mais il ne perd pas courage ! Lentement mais sûrement, il gagne du terrain, franchit un palier après l’autre. La pente est de plus en plus raide, et son équilibre devient précaire : souvent, il manque de perdre pied. La roche s’éboule sous ses pas, déclenche une avalanche ; Nino, agrippé de son mieux à la paroi rugueuse, se demande l’espace d’un instant si le bruit ne réveillera pas sa mère… Mais c’est absurde, bien sûr. Il est beaucoup trop loin, à présent. Il ne peut compter que sur lui.

            Et c’est ce qu’il fait. Malgré les obstacles, malgré le vertige qui l’étreint, Nino se hisse jusqu’au sommet de la montagne, où il s’encorde pour tenir bon. Il reprend son souffle, et contemple le spectacle qui s’offre à lui : comme tout lui paraît minuscule, vu de si haut ! C’est si enivrant que Nino ne parvient pas à être vraiment déçu, en constatant qu’il ne voit pas la mer. Ni de ce côté, ni de l’autre. Pourtant, elle est forcément quelque part ! Sans doute est-elle cachée par la brume ? Il est allé si haut, qu’il doit être au-dessus des nuages… Si seulement le vent se levait !

            Nino a pris sa décision : il va redescendre par le versant opposé, et faire en sorte que le vent se lève. Il dégage son pied droit coincé dans une crevasse, puis l’autre, et dévale au pied de la montagne dans un fracas de tous les diables. D’un geste, Nino fait se lever le vent : une bourrasque soulève un tapis de feuilles, qui se mettent à tournoyer dans un rayon de soleil, égayant le ciel blanc de leur danse folle. Nino danse avec elles quelques instants, puis l’urgence de sa Quête se rappelle à lui : il veut voir la mer. Alors que la tornade de feuilles s’échappe vers d’autres horizons, l’évidence se fait jour… Les ruisseaux rejoignent les rivières, qui deviennent des fleuves. Il lui suffit de suivre l’eau, jusqu’au delta le plus proche.

            Une source lui fait face. Elle est invisible au profane, mais Nino sait qu’elle n’est pas tarie. Il sait que d’un simple mouvement il peut la faire renaître, comme ses aïeux creusaient jadis pour irriguer leurs terres, là-haut, au village. Il rassemble toutes ses forces, car l’eau des sources se mérite : l’effort est rude, ses doigts glissent et sa mâchoire se crispe, mais Nino ne lâche rien. Il doit se montrer digne de ses ancêtres. Il doit faire jaillir l’eau pour irriguer sa terre.

            Une goutte, puis deux. Un filet, de plus en plus épais. Et le jaillissement se produit enfin ! Trempé, heureux, Nino contemple son œuvre : l’eau se répand autour de lui. De l’eau douce, pour l’instant, mais en suivant son cours, il sait qu’il gagnera bientôt la lagune. Il ôte ses chaussons pour patauger à son aise dans le courant, faisant fuir les truites argentées et les anguilles sinueuses. Il s’arrête un instant pour ériger un barrage, mais se souvient que tel n’est pas son objectif : il vise la mer.

            L’eau de mer n’a pas la douceur, ni le débit régulier de la rivière. C’est une eau sauvage. Elle bouillonne. Nino fait ce qu’il a à faire : les gestes magiques lui viennent sans peine. L’eau à ses pieds devient salée, agitée, écumeuse. Nino voit la mer, à présent ! Il se roule dans ses vagues, plonge et replonge, se laisse porter par le ressac. Une mouette hurle… à moins que ce ne soit sa mère ?

 

 

 

 

            - Tu dors ? murmure Hicham à l’oreille de Lucie.

            - Pfff, pas vraiment… Avec ce boucan…

            - Tu m’étonnes ! Franchement, ils abusent, ils pourraient attaquer leurs travaux un peu plus tard !

            - Pourquoi, il est quelle heure ?

            - Attends, je regarde… Huit heures. Bon, en temps normal, ça irait, mais là on est tous confinés, on pourrait au moins en profiter pour avoir des horaires plus cool !

            - Huit heures, tu dis ?! Et Nino n’est pas levé ?

            - C’est vrai que c’est rare ! Ma foi, s’il commence à faire la grasse matinée, ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre.

            - C’est clair ! Mais c’est bizarre, non ? Justement ce matin, dans un vacarme pareil ? Je ne sais pas ce qu’ils ont fabriqué, ils doivent faire tomber une cloison, où je ne sais quoi !

            - Je me demande s’il en reste, des cloisons, là-haut, depuis le temps que ça dure. Ils ont dû tout changer. À se demander pourquoi ils ont acheté l’appart, s’ils le détestaient tant que ça ! Tu te lèves ?

            - Oui, ça m’inquiète, quand même. Je vais voir Nino.

            - Tu es terrible ! Pour une fois qu’il nous laisse tranquilles, c’est toi qui le poursuis… Tu vas faire quoi, sauter sur son lit pour le réveiller ?!

            - Mais non, andouille ! Je vais juste jeter un coup d’œil.

            - Allez, je viens avec toi. Ensuite, je te propose un café sur le balcon, histoire de se rappeler le bon temps des terrasses, ça te dit ?

 

            Mais Lucie ne répond pas. Elle reste un instant immobile, interdite, puis pousse un cri d’effroi. Hicham s’approche, et découvre à son tour le spectacle : des centaines de feuillets trempés, sans doute issus de leurs bureaux respectifs, jonchent le sol de l’appartement. Le grand ventilateur, réglé au maximum, agite cette nappe de soubresauts en oscillant de gauche à droite. Sur la table du salon, toutes les chaises de la maison ont été empilées, et attachées par des draps. Certaines semblent s’être effondrées, et gisent sur le parquet trempé.

            Un torrent charriant des jouets de bain en plastique, divers ustensiles, une salière vide et plusieurs mètres cubes de mousse irisée, s’écoule du couloir qui dessert la salle de bains. Au fond, près du placard, bras en croix et regard limpide, grelottant de bonheur dans son pyjama trop court, se tient Nino, l’homme qui a vu la mer.

           

                       

 

(Ajaccio confiné, 1er mai 2020)

  

  

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