Comment je suis arrivé à la B.A.N d’Asprettu - Dominique Taddei

À Migliacciaru, les souvenirs se ramassent à la pelle : troisième volet des souvenirs de Dominique Taddei.

   

   

Comment je suis arrivé à la B.A.N d’Asprettu

 

En regardant cette photo que m’avait envoyée une amie en mai 1959, je me suis souvenu d’un miracle qui avait changé ma vie.

Comme vous le voyez, elle montre des marins défilant dans Toulon le 8 mai 1959. Inscrit sur la photo du journal vous lisez « c’est moi » lorsque j’avais reçu cette photo, connaissant ma position dans le défilé, je me suis souvenu d’un événement survenu juste après. Et croyez-moi, je ne suis pas prêt de l’oublier car après le défilé, le lendemain, j’étais supposé partir en Algérie.

Voici l’histoire incroyable qui m’est arrivée le 9 mai 1959.

Auparavant, j’avais obtenu un diplôme de radio à l’école des radios des Bormettes (et non des Baumettes) située tout près de Bormes-les-Mimosas.

Pendant ce stage de trois mois, j’avais participé à des épreuves sportives et en particulier à un championnat inter-marine militaire d’athlétisme des pays de la Méditerranée. Y participaient la France évidemment mais d’autres pays aussi, mais je me souviens surtout de la Tunisie. Pourquoi me direz-vous ? Et bien, parce que qualifié à la finale du cent mètres de course à pied, arrivé à soixante mètres, je vis le champion tunisien me dépasser et franchir la ligne d’arrivée avant moi. J’étais un peu déçu mais bon, nous avions gagné le relais quatre fois cent mètres, alors je me suis dit on trouve toujours plus fort que soi.

Sur le podium, l’Amiral nous remettait la médaille et nous demandait notre nom et d’où nous étions, je répondis « Taddei, Corse ». Il m’avait répondu : « C’est la première fois que je vois un Corse courir aussi vite ».

Là-dessus, on écrivit sur mon livret militaire « Sportif ».

Lorsque le stage de l’école des radios se termina, nous passâmes un examen et seuls les cinq premiers avaient eu droit à un choix d’affectation. N’en faisant pas partie, on m’affecta directement comme radio chez les « Saccos », les fusiliers-marins, à coup sûr c’était pour aller en l’Algérie. Je n’en menais pas trop large car les bruits de coursive disaient que les premiers visés par les Fellaghas étaient le radio et l’officier commandant de la section.

À vingt ans, vous croyez toujours que c’est l’autre qui va y passer, mais moi je me faisais surtout du souci pour ma mère. Évidemment dès qu’elle l’avait su, elle avait tenté par tous les moyens de me trouver une autre affectation, mais ses démarches n’avaient abouti à rien. J’étais donc contraint de partir en Algérie. J’en prenais mon parti et j’avais dit à mon père, « Tu n’as qu’à dire à maman que je suis affecté à l’Amirauté dans les bureaux. Ça la rassurera un peu ».

Le matin du départ, si elle m’avait vu, harnaché comme j’étais, en treillis avec ma radio sur le dos, seul le bâchi montrant que j’étais un marin, elle aurait tout de suite compris.

Bref ! Avant de partir, nous devions nous présenter, avec tout notre barda, devant un officier des équipages de première classe, un « quatre gallons[1] » comme nous disions.

Arrivé face à lui, je lui présentai mon livret militaire, il m’observa un long moment sans dire un mot, puis il me posa une question : « Ta mère a-t-elle toujours un magasin d’import-export à Dakar ? »

Silence ! Stupeur ! Comme vous l’imaginez, je m’attendais à tout mais pas à une telle question.

Après avoir repris mes esprits, je lui répondis : « Non, mes parents ne sont plus au Sénégal, ils sont rentrés en Corse en 1944 ».

Il me demanda : « Où veux-tu aller ? »

Pour moi la question était claire, je lui répondis : « Je vais aller au cinéma avant de prendre le bateau ce soir ».

Il éclata de rire et me dit : « Mais non idiot, où veux tu aller en affectation ? »

Je tombais des nues, je me demandais ce qui m’arrivait, je n’en croyais mes oreilles.

Après quelques instants d’hésitation, je lui dis « Je voulais Aspretto à Ajaccio, mais comme vous voyez je pars en Algérie ».

Tranquillement, il m’annonça : « Demain tu pars à la B.A.N d’Aspretto. »

Reprenant mes esprits, je lui demandais pourquoi tant de générosité.

Il me raconta :

« En 1942, j’étais un simple matelot sur le cuirassé Richelieu, nous combattions les Anglais devant Dakar, une fois je suis allé « à terre » et, déambulant sur la Place Protêt (Aujourd’hui Place de l’indépendance), je vis un magasin, une pancarte était placée à l’extérieur, il y était écrit « Coupons d’expédition de colis en Zone libre, réservés aux officiers ». J’avais mes parents en zone libre et j’aurais bien voulu leur envoyer un colis avec du sucre et du café.

Je faisais donc remarquer à ta mère que je n’étais pas un officier, sans dire un mot, elle me tendit plein de coupons. J’y suis retourné plusieurs fois avec d’autres copains. Nous ne l’avons jamais oubliée. »

C’était bien vrai, dix-sept ans après, l’Officier des équipages de 1ère Classe Kellener, n’avait pas oublié non plus.

Comment avait-il tout de suite compris que je devais être son fils ? En ouvrant mon livret militaire il avait lu : Dominique Taddei, breveté radio, né le 4 novembre 1938 à Dakar Sénégal.

C’est ainsi que je passais tout le reste de ma nouvelle affectation à Ajaccio jusqu’en février 1962. Entre nous, c’était le « Club Med » et j’en étais un GO (Gentil Organisateur).

Oui pour moi ce fut un miracle !

 


À Toulon en mai 1959.

        

  • [1] Un Officier des Équipages, est un marin qui commence sa carrière comme simple matelot et qui la termine en tant qu’officier, le 1ère classe a le rang de commandant. Quatre gallons dorés.

   

Pour lire les précédents textes de Dominique Taddei :

Ajaccio, Campo Dell’Oro, été 1962

Été 1962 (suite)

   

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