Cave - Jean-Pierre Arrio

Sonner à la mauvaise porte n’est pas toujours qu’un triste coup du sort… Jean-Pierre Arrio en fournit la preuve écrite.

  

  

CAVE

 

Il est acquis que le drame se déroula en deux temps.

Le premier est su : Henri toqua à la porte de la maison blanche, la porte s’ouvrit, il entra.

Inquiétante demeure ; la dernière à gauche au fond de l’impasse, avec un badigeon blanc et sale, décollé du bois par endroits. Inquiétante, avec sa trappe menant du jardin à la cave envahie d’herbes hautes, elle semblait inhabitée, persiennes fermées, bien qu’une lueur vacillante filtrât à travers les lames de l’une d’elles et c’est ce qui décida vraisemblablement Henri à toquer à la porte.

Il aurait du tirer le portillon du jardinet de la maison d’en face, dont la façade aux couleurs vives évoquait la joie familiale et la plénitude de vies simples. Une belle femme blonde taillait des rosiers et, malgré son costume fripé et des cernes gris, il lui aurait surement vendu une partie de la production Garden Products serrée dans sa valise d’aluminium, tandis qu’ici… Ici, les arbustes en broussaille et les rares fleurs sauvages émergeaient d’un fouillis de vieilles planches vrillées et de carcasses de vélos d’enfant. Henri gardait le meilleur pour la fin et, s’il ne vendit rien, au moins s’était-il donné bonne conscience en une petite minute sur le perron. Mieux vaut avoir des remords que des regrets, n’est-ce pas ? Et des regrets, il en avait bien assez.

 

La jeune femme d’en face ne s’était pas tournée un seul instant. Vaguement nerveux, il la regardait par-dessus son épaule quand il fut happé dans un intérieur glacé et sombre ; moins froid pourtant que la cave où il s’était réveillé, moins obscur que ce sous-sol aux murs de pierres cimentées de gris d’où partaient les chaines scellées, entravant ses mouvements enfin vifs, mais inutiles. Le sang chaud coulant dans son dos accentuait sa lutte désespérée, mais cette perte continue le fatiguait lentement.

Depuis quand était-il là - Je ne me souviens plus, Rosie - lorsqu’il commença à se calmer ?

   - Mo, Pà ? J’ai faim, j’vous dis. Enfin, personne s’lève alors que la télé est éteinte. J’ai faim depuis des années je crois. Rosie, tu pourrais répondre toi aussi !

 

C’est là le second temps, il est moins connu. On ne le connait jamais totalement, d’ailleurs : Qui sait les tourments intimes d’un homme, ses angoisses secrètes ? Comment savoir quel enchainement l’a conduit ici, abandonnant toute velléité de rébellion ou d’élémentaire réflexion.

   - La lassitude ankylose les corps autant que les âmes, Rosie ma sœurette. J’pense qu’Henri faisait bien son boulot, voila tout.

Oui. Par réflexe plus que par conscience, éliminant les branches pourries de sa tournée. Personne ne saura s’il a réellement pesé le pour et le contre, s’il a utilisé son « libre-arbitre », comme on ne peut deviner si cet homme laissera une empreinte ici-bas ou si sa vie ne fut qu’un accident. Dès qu’on fouille les méandres de l’esprit humain, on y trouve plus de questions en suspens que de réponses franches. Son sang charriant inexorablement des rêves informulés, des envies secrètes, s’échappait lentement pour le laisser exsangue.

Henri s’était habitué à une vie maussade, et maintenant, très tard, il secouait vainement ses chaines dans les ténèbres.

    

   - Personne ne répond ? Rosie tu es sèche comme ton cœur, recroquevillée sur ton fauteuil noirci. Enfin, ça ira, je descends me chercher à manger à la cave moi-même. 






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